dimanche 26 janvier 2014

L'UE ne doit pas se détourner de l'Ukraine


LE MONDE 



L'Ukraine vit des heures graves. Depuis deux jours, le centre de la capitale, Kiev, est le théâtre de violents affrontements. Autobus en feu, barricades devant des bâtiments publics, tirs de gaz lacrymogènes et de balles en plastique : des groupes de manifestants, casqués et armés de gourdins, affrontent la police, sur fond de protestation de masse contre le gouvernement.

C'est une crise politique majeure, comme le pays en a peu connu depuis la conquête de sa souveraineté, en 1991. Le régime du président ViktorIanoukovitch et l'opposition s'efforçaient, mardi 21 janvier, de poursuivre un dialogue encore hésitant. Mais les uns et les autres risquent d'être débordés par une spirale de violences qui peut tourner au drame.

L'Union européenne (UE) ne peut rester sans réagir. Elle s'est déclarée « très préoccupée ». Elle doit aller plus loin et exercer une pression directe sur M.Ianoukovitch. Car c'est lui le responsable de la crise actuelle, lui qui a mis le feu aux poudres, en faisant voter, à main levée, une série de lois liberticides.

Adoptées à la hussarde le 16 janvier, elles interdisent toute manifestation sur la voie publique et encadrent Internet et les médias. Elles prévoient des peines de cinq à dix ans de prison pour les contrevenants. En somme, elles portent un coup à l'expression de l'opposition, alors qu'approche le scrutin présidentiel de 2015.Depuis 1991, l'Ukraine n'avait pas connu pareille atteinte aux libertés politiques.

 

Plus grave, ces textes confirment le virage autoritaire pris par le régime deIanoukovitch. Elles sont le décalque des lois que Vladimir Poutine a fait voter en Russie. Pour nombre d'Ukrainiens, de tous bords politiques, c'est la marque d'une profonde régression. Un véritable retour en arrière.

Pour sortir le pays d'une quasi- faillite financière, M. Ianoukovitch avait déjà choisi Moscou plutôt que Bruxelles. En novembre, il renonçait à signer un accord d'association avec l'UE. Sous la pression du Kremlin, il acceptait à la mi-décembre une aide financière de 15 milliards de dollars de la Russie.

« RÉVOLUTION ORANGE » 

Tout se passe comme s'il y avait un prix politique attaché à ce « contrat ». Comme si, en contrepartie, M. Ianoukovitch s'était engagé à en finir avec «Maïdan », ce large mouvement de protestation politique né à Kiev et qui entend rapprocherl'Ukraine de l'Europe. Vivant dans la paranoïa d'un complot occidental, M. Poutine, plus que jamais décidé à recréer une aire « soviétique », craint une « révolutionorange » rampante en Ukraine – qui, incidemment, perturberait les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi…

Les Etats-Unis sont prêts à prendre des sanctions ciblées contre les membres du « clan Ianoukovitch ». Ne manifestant jusqu'à présent qu'une grande timidité, l'Europe doit faire de même : brandir la menace de sanctions pour appuyer les demandes de l'opposition ukrainienne.


IL NE SUFFIT PAS DE REJOINDRE L'EUROPE POUR SORTIR DU COMMUNISME

LE MONDE | |Par Sylvie Kauffmann



Ils étaient douze, ce 19 janvier 1989 à la table du petit déjeuner, autour de François Mitterrand, en visite officielle à Sofia. Douze dissidents débutants, professeurs, artistes, écrivains qui, enhardis par les signes d'ouverture à l'Est, commençaient à s'organiser en « club », voire en « association », pour tenter de briser le glacis d'un régime que Todor Jivkov dirigeait d'une main brejnévienne. L'invitation du président français, dans ce pays où il ne se passait rien, leur avait donné un début de légitimité et du coeur à l'ouvrage. Dix mois plus tard, le lendemain de la chute du mur de Berlin, Jivkov était chassé du pouvoir, après trente-cinq ans de règne.

Un quart de siècle a passé. Des douze, il ne reste que cinq. Ils n'étaient même plus que trois, dimanche 19 janvier autour de la même table du petit déjeuner à l'ambassade de France. « Et dans vingt-cinq ans, nous ne serons plus que deux », a plaisanté le cinéaste et écrivain Angel Wagenstein, très vert à 91 ans.

Pas de président français cette fois, mais le ministre des affaires européennes, Thierry Repentin, puisque la Bulgarie, autrefois surnommée « la 16e République soviétique », est aujourd'hui l'un des 28 Etats de l'UE ; et l'actuel président de Bulgarie, Rossen Plevneliev, démocratiquement élu. Devant eux, le bilan fut lucide et sans détours : la voie empruntée par le pays « n'est pas celle dont nous rêvions il y a vingt-cinq ans ». « Les gens sont malheureux, a dit KouprinkaTchervenkova, qui dirige une revue culturelle. On a perdu la notion du bien et du mal. » Angel Wagenstein a été plus direct : « La Bulgarie a pris la voie de la catastrophe. L'an dernier, il y a eu deux fois plus de morts que de naissances. »

A Sofia, on observe les événements en Ukraine avec le regard de celui qui est passé par là. Rejoindre l'Europe ? C'était aussi le rêve bulgare, formellement exaucé par l'adhésion à l'Union il y a sept ans. Mais il ne suffit pas de rejoindrel'Europe pour sortir du communisme. Certains, comme l'universitaire Ognian Mintchev, pensent même qu'une transition post-communiste inachevée est incompatible avec l'appartenance à l'UE. « C'est une question que l'UE doit seposer, notamment à propos de l'Ukraine », dit ce professeur. Pour lui, Bruxelles entretient avec Sofia un « dialogue de sourds » : « L'UE nous demande des choses en feignant d'ignorer à qui elle s'adresse et nous feignons d'être capables de les faire. »

Si l'Ukraine témoigne encore, vingt-cinq ans après la chute du rideau de fer, des convulsions du post-soviétisme, l'expérience bulgare, elle, confirme une leçon : pour sortir du système communiste, la voie de la rupture totale, qui fut la voie polonaise, tchèque, slovaque ou hongroise, est la plus efficace. En Bulgarie, comme en Ukraine et en Russie, c'est l'ancienne élite communiste qui s'est emparée de la transition économique : « Aujourd'hui on peut dire qu'elle n'a pas été bien menée », reconnaît le président Plevneliev, citant pêle-mêle le « sentiment d'injustice » dans la population, l'échec du démantèlement des services secrets et, pour résumer, les « tumeurs sur les fondations de la démocratie ». Si l'UE symbolise un système de valeurs, la Bulgarie y reste pour l'instant remarquablement imperméable. « L'européanisation de notre société ne s'est pas faite », constate un autre universitaire.

 

« VOTER AVEC SES PIEDS »

Il suffisait, pour mesurer ce fossé, d'écouter étudiants, blogueurs etenseignantsdébattre de la citoyenneté, samedi 18 janvier à l'université de Sofia, sous la houlette d'une très dynamique professeur de sciences politiques, Anna Krasteva. Rapidement, la discussion tourne autour de la pratique de « voter avec ses pieds » qui, en bulgare, se dit « voter avec ses jambes » et consisteessentiellement à prendre ses jambes à son cou pour partir. Au lieu de s'européaniser, la Bulgarie se vide, littéralement : entre émigration et dénatalité, sa population est passée de 9 à 7 millions entre 1992 et 2012. Un record, accablant. Ce samedi, un mouvement étudiant, appelé les « matinaux » car ils entendent réveiller la société, né à l'automne sur fond de manifestations antigouvernementales permanentes des classes moyennes depuis juin 2013, participe au débat. Extraits : « La société bulgare présente tous les symptômes de l'empoisonnement. Nous avons uneculture de sujets, pas de citoyens.

– Ici, il y a beaucoup de gens intelligents, mais lorsqu'il faut choisir des leaders, c'est un problème. Nous ne reconnaissons pas l'autorité. J'ai trois enfantsenAllemagne et deux qui se demandent où ils vont aller. Ils votent avec leurs pieds.

– Moi, je vote pour rester ici. Si tout le monde fuit, ce pays ne changera pas.

– Il faut que le PSB [Parti socialiste bulgare, successeur du PC] disparaisse. Comment faire ?

– Comment faire ? En votant avec un bulletin de vote, pas avec les pieds !

– Voter avec les pieds, c'est un déni de vote, c'est comme protester devant la télé…

– Pourquoi condamner les gens qui ont choisi d'être heureux ailleurs ? Si je pars, cela ne veut pas dire que j'arrête de réfléchir sur la Bulgarie. On peut voter ailleurs. L'obligation de résidence, c'était une pratique du socialisme.

– Non, on ne peut pas qualifier l'émigration de position citoyenne. Oui, il y a l'espace numérique, mais une communauté est constituée dans unespacephysique. J'ai plein d'amis qui sont partis, j'ai observé. Cette nation disparaît petit à petit, il ne faut pas se cacher la tête dans le sable. »

Heureusement, le Pr Krasteva est une optimiste. Pour mettre tout le monde d'accord, elle invoque les concepts de « citoyenneté délocalisée » et d'« actifs mobiles ». Elle voit l'Europe telle qu'elle devrait être. Elle a juste une longueur d'avance.

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

(RE)PENSER L’EUROPE

 

De fait : « il ne suffit pas de rejoindre l'Europe pour sortir du communisme ».

De toute évidence, l’élargissement était souhaitable après la chute du mur, celle du rideau de fer et l’effondrement du communisme soviétique. Il n’y avait pas d’autre solution, pas d’alternative possibleLa réunification de l’Europe devait être, assez paradoxalement, un corollaire de la réunification allemande et pas l’inverse comme on l’a si souvent écrit et pensé.

Reste qu’il faut radicalement la repenser cette Europe, près de soixante ans après la signature du traité de Rome.

Reste évidemment la question de savoir si un élargissement incontrôlé de l'UE ne risquait pas, ne risque pas, d’affaiblir gravement l'unité, la dynamique et la solidarité européennes - minant ainsi le socle des valeurs communesOn songe à une possible adhésion de la Turquie et des États du partenariat oriental, on songe aux turbulences qui agitent l’Ukraine, ultime marche de la Russie post-soviétique de Poutine.

Ceci pose la vraie question : l’Europe pourquoi faire?

Quelle Europe voulons-nous ?

Si c’est pour maintenir la prospérité du subcontinent européen, il faut la rétrécir comme peau de chagrin, c’est-à-dire à quelques nations prospères et déterminées à le demeurer au détriment des autres. Mais ceci est un leurre, une pure illusion, un aveuglement à court terme à la Merkel-Barruso.

Si au contraire on veut préserver l’essentiel des valeurs et de la culture européennes face au phénomène inquiétant de la mondialisation tentaculaire, si on veut promouvoir une défense collective et globale de nos valeurs, il faut l' élargir à la Turquie (qui fit sa révolution laïque kemmaliste mais semble tentée de plus en plus par le courant islamiste), à l’Ukraine (« en gardant à l'esprit que l'Ukraine, par son histoire et par sa culture, appartient à la civilisation européenne, et qu'elle n'a été rattachée à l'Empire russe qu'au XVIIIe siècle »), voire même au Maghreb (qui fut latinisé et christianisé sous Rome et faisait partie intégrante de la Mare Nostrum, la fameuse Union européenne dont rêvait Sarkozy).

C’est un vaste débat et les esprits sont extrêmement partagés, quelques-uns sont même survols et très montés contre tout nouvel élargissement. Obsédés  par la crainte du spectre islamiste certains parlent, à tort selon nous, d’islamisation de l’Europe. Beaucoup de musulmans sont obsédés au contraire par la modernisation de l’islam qui, à moyen terme a beaucoup plus de chances de se produire, selon nous.

Ce qui manque actuellement à l’Europe c’est une vision, un dessein de civilisation ambitieux et un homme, une femme, pour le porter haut et clair. 

Mais en a-t-elle encore la force ou seulement la volonté? Les nations européennes semblent à bout de souffle, ce qui se traduit par un découragement à la grecque, un essoufflement à l’espagnoleun dépit à l’italienne et surtout un désenchantement paralysant à la française, un dénigrement à la britannique. L’Europe est un immense espace multiculturel qui répugne à enclencher une dynamique interculturelle pour transformer cet immense territoire en un « empire cosmopolitique » pluriethnique pour utiliser la belle expression de Kant dans « Vers  la paix perpétuelle » publié en 1795. Emmanuel Kant y formule un certain nombre de principes destinés à créer les conditions d’une « paix perpétuelle » (par opposition à une simple « cessation des hostilités » provisoire) qui est la seule forme de paix possible tant que « l’état de nature » continue de régner entre les États.

Il s’agit, si nous avons bien compris d’une proposition en faveur d'une Europe non pas supranationale mais postnationale où les nations ne s'évaporent pas, mais se mesurent les unes aux autres et s'ouvrent à autrui. Cest la position de Jean-Marc Ferry. Kant, cependant, voyait les nations rivaliser par le commerce, alors que Ferry voit cette émulation se produire plutôt entre les notions comme « civilisations », « cultures », ou comme « identités ».

La guerre économique actuelle est la poursuite de la politique par d’autres moyens.

Et si on essayait autre chose de radicalement différent : une  coopération culturelle et artistique engagée comme le voulait la troisième corbeille du traité de paix Est-Ouest de la Conférence sur la coopération dite de Helsinki.

Sa dynamique vise à fonder la sécurité sur le bon voisinage, le renoncement à la force et surtout la coopération en Europe, chacun apportant sa contribution dans des conditions de pleine égalité.

Il s’agit par une étroite coopération économique et culturelle, d'améliorer le bien-être des peuples et de contribuer à la satisfaction de leurs aspirations grâce à la connaissance mutuelle accrue et des progrès et réalisations dans les domaines d'ordre économique, scientifique, technologique, social, culturel et humanitaire.

C’est une manière de «  considérer que les échanges et la coopération culturels contribuent à une meilleure compréhension entre les hommes et entre les peuples, et favorisent ainsi une entente durable entre les Etats »

« Convaincus qu'un tel resserrement de leurs rapports mutuels contribuera à enrichir les cultures respectives, tout en respectant l'originalité de chacune, ainsi qu'à renforcer entre elles la conscience de valeurs communes, tout en continuant à développer la coopération culturelle avec les autres pays du monde »

Mais qui défend cela à part Verhofstadt, dont de Morgen de ce week-end confirme : « hij maakt geen kans » Il n’a pas l’ombre d’une chance. Mais que fait Hollande l’Européen ? Sors du bois Roméo, et étonne nous enfin!

MG

 

L'UKRAINE EST EUROPÉENNE !

LE MONDE 



Indépendamment de la question de savoir s'il est souhaitable et possible que l'Ukraine fasse partie de l'Union européenne et des formes qu'un rapprochement avec cette dernière pourrait prendre, il est indispensable de garder à l'esprit que l'Ukraine, par son histoire et par sa culture, appartient à la civilisation européenne, et qu'elle n'a été rattachée à l'Empire russe qu'au XVIIIe siècle, c'est-à-dire à une époque où la Russie se tournait résolument vers l'Europe – avant que la révolution bolchevique ne l'en séparât de nouveau. Certes, c'est à Kiev, et donc en Ukraine, qu'au Xe siècle la Russie reçut le baptême et entra ainsi dans la chrétienté, mais cette Russie était celle d'avant les invasions mongoles du XIIIe siècle.

Après cent vingt ans d'occupation mongole, le monde kiévien, libéré par les princes lituaniens, renoua ses liens traditionnels avec le monde byzantin et l'Europe. La nouvelle Russie qui se forma plus au nord autour des grands princes de Moscou et qui, avant de prendre le nom de « Russie », fut longtemps appelée « Moscovie », resta deux cent cinquante ans sous le joug mongol, qui la coupa durablement – et c'est à cela en partie qu'elle doit son originalité « eurasienne » – de Byzance et de l'Occident.

Pays orthodoxe appartenant au monde de l'Europe du fait de son appartenance à l'ensemble politique que constituait la Pologne-Lituanie, l'Ukraine a été nourrie, comme toute l'Europe, par la scolastique latine, l'architecture et la musique italiennes et le droit des villes allemand.

C'est parce que l'Ukraine était un monde européen de langue russe (les deux langues, le russe et l'ukrainien, ne furent fixées distinctement qu'à partir du XVIIIe siècle) que la Moscovie vint y chercher les premiers fruits de la nécessaire Europe qui ne pouvaient pas venir sur son terrain : les traductions slavonnes des classiques grecs et latins, l'imprimerie, l'école, la musique, etc. Il n'est pas exagéré de dire que sans une Ukraine européenne et sans la venue en Russie des cadres ukrainiens européens formés à l'Académie de Kiev, la civilisation russe n'aurait pu donner les admirables fruits qu'elle donna par la suite aux XIXe et XXe siècles. Il est donc aussi dans l'intérêt de la Russie que l'Ukraine conserve solidement ses liens vitaux avec l'Europe. Ce sont tous ces éléments qu'il convient de bien voir.

 

 


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