dimanche 9 février 2014

Défendons un enseignement critique


CONTRIBUTION EXTERNE La Libre Belgique



OPINIONS

Faut-il privilégier au sein des universités les filières qui sont en adéquation avec le marché de l'emploi au détriment des filières qui ont moins d'avenir ? Une opinion de Jacques Wels, sociologue à l'ULB (FNRS).

"Il y a danger. Une formation universaliste destinée à enseigner les bases du vivre ensemble s’estompe au profit d’un système de qualification destiné à d’uniques fins marchandes.

Récemment, l’université de Nantes voulait supprimer la filière Sciences de l’Education, jugeant que dans le panel des options qui peuvent faire les frais d’une restructuration, elle n’était pas une priorité. Après réflexion, et aussi la prise de parole d’intellectuels dans le débat, il n’en sera finalement rien. Mais le couperet n’est pas passé loin.

Chez nous, certains ne verraient pas d’un mauvais œil le fait que certaines filières soient dévaluées et dévalorisées aux yeux des étudiants afin qu’ils n’y entrent pas, pointant principalement les filières des secteurs psychosociaux ou lettres, arguant que ces filières-là n’ont pas d’avenir et ne sont pas en phase avec le marché de l’emploi. Plus loin, on entend que l’enseignement obligatoire doit également être plus proche, voire plus près, des réalités du “marché”, que les enfants et les enseignants du fondamental et du secondaire ont également comme priorité de construire des projets en phase avec le marché de l’emploi.

Par ailleurs, en corollaire, on constate également que les épreuves externes standardisées internationales et nationales deviennent le maître étalon de l’évaluation des compétences et des connaissances des élèves, au travers de questionnaire à choix multiples ou limités, qui permettent des classements européens et nationaux entre élèves arguant qu’ils permettent de mieux appréhender les réalités des compétences tant des élèves que des équipes pédagogiques et donc des pays ou espaces régionaux. Les deux éléments ne sont pas entièrement liés dans les discours. Pourtant, nous y voyons un lien évident : le monde scolaire n’est plus maître de son destin et nos enfants voient les possibilités de pouvoir choisir leur formation se réduire. Un seul sillon se creuse qui, d’une part, inscrit la compétitivité à l’ordre du jour et, d’autre part, distingue sur base de critères arbitraires les filières valorisées de celles qui ne le sont pas.

A terme, il sera difficile d’imaginer que l’enseignement obligatoire et supérieur puisse avoir comme visée la formation d’adultes responsables, critiques et solidaires. La formation, essentielle à la cohésion d’une société, sera dès lors remplacée par la qualification, essentielle à l’évolution du marché. Le glissement progressif d’une formation universaliste destinée à enseigner les bases du vivre ensemble et de l’esprit critique à chacun s’estompera au profit d’un système de qualification destiné uniquement à des fins marchandes et dont l’apparente individualisation ne fera que tromper sur l’homogénéisation et la fadeur des enseignements dispensés.

Les exemples sont nombreux de ce glissement progressif : diminution du panel de cours optionnels dans l’enseignement obligatoire et supérieur, discours négatifs sur le “surplus” d’étudiants issus de cursus en histoire, littérature ou sciences humaines, etc. Ces différents éléments indiquent clairement une tendance ténue dans nos sociétés à adapter l’enseignement à des fins exclusivement pratiques. Certes, il ne faut pas le nier, les études supérieures ont notamment pour vocation la professionnalisation. Nul ne contredirait le principe fondamental selon lequel chaque étudiant aspire, au sortir de ses études, à trouver un emploi. Cependant, s’il est nécessaire de donner les moyens d’existence à ce lien, ce dernier ne doit pas être total. Voilà pourquoi, il semble aujourd’hui important de mettre l’accent sur le développement d’une politique cohérente de “quasi-lien” entre formation et marché du travail. Une politique de quasi-lien assure, d’une part, le respect et l’indépendance des institutions scolaires dans leurs choix et dans leurs orientations et, d’autre part, la réelle nécessité d’insérer les sortants à l’emploi.

Nous arguons que les transformations de la société contemporaine rendent plus urgente la nécessité de confronter les élèves à la construction d’une pensée critique, leur permettant de construire un discours sur les divers événements qui se jouent face à eux et avec eux, tant au niveau économique, politique que médiatique, culturel, ou encore social. Or, le sillon qui se creuse de plus en pluspréfigure davantage une société fonctionnaliste, dans laquelle les individus, invités à jouer un rôle purement économique, ne seront plus que, pour citer Tocqueville, “une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme” (1).

Il paraît dès lors primordial de lier la question de l’indépendance de l’Ecole à la problématique de la construction de la démocratie dans notre société, permettant de concrétiser un double objectif : d’une part “préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures.” (2), d’autre part “amener tous les élèves […] à prendre une place active dans la vie économique et sociale et culturelle” (3), mais en toute autonomie et avec distance critique.

Il convient de laisser les élèves se confronter à la question du sens, des modalités de sa constitution, des conditions de sa validité, et de les préparer ainsi à vivre dans une société pluraliste ou plurielle. Imposer un rapprochement unilatéral de l’enseignement obligatoire et supérieur aux réalités du marché et éjecter certaines filières, particulièrement les filières psychosociales, philologiques et anthropologiques seraient des erreurs fondamentales. Nous osons croire que nous aspirons à d’autres destinées que celles d’une Ecole permettant à une minorité d’asseoir son autorité sur certains, qui semblent alors juste bons à obéir aux ordres d’une société en mal de logique éthique et déontologique, danger qui guette l’Ecole et la démocratie aujourd’hui si l’on va au bout de la logique impulsée.

Nous espérons toujours que notre Ecole porte en elle l’espoir de la société de fournir à nos enfants une capacité critique sur le monde leur permettant de réduire les fractures, de penser le “vivre ensemble”, permettant en cela à chacune et chacun de se positionner en âme et conscience face aux enjeux démocratiques de demain, que ce soit sur la question de la sécurité, de l’immigration, del’emploi, des énergies renouvelables ou encore de l’éthique financière et politique, en somme permettre de construire une démocratie vivante et plurielle quant aux choix d’avenir."

(1) De Tocqueville A. (1840), “De la démocratie en Amérique” (Volume II), Paris, Gallimard, Folio.

(2) Voir objectifs du Décret Missions qui définit les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organise les structures propres à les atteindre.

(3) Idem.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

FORMER DES ADULTES RESPONSABLES, CRITIQUES ET SOLIDAIRES.

« Le glissement progressif d’une formation universaliste destinée à enseigner les bases du vivre ensemble et de l’esprit critique à chacun s’estompera au profit d’un système de qualification destiné uniquement à des fins marchandes et dont l’apparente individualisation ne fera que tromper sur l’homogénéisation et la fadeur des enseignements dispensés. »

Quelle horreur !

Nous glissons doucement mais sûrement vers une conception néo-capitaliste de la société et forcément de l’enseignement qui la sous-tend, telle que la prêchent les tea-parties américains et notamment en Europe la N-VA et le courant bleu Marine en France.

C’est suicidaire et insupportable, aussi infect que le salafisme qui prône la sharia, une société théocratique régie par la loi islamique.

Nous ne voulons ni l’un ni l’autre.

Pas question de revenir en arrière !

Toutefois j’aimerais évoquer brièvement l’enseignement tel qu’il était dispensé dans un athénée communal bruxellois dans les années soixante.  Premièrement il fallait montrer patte blanche pour y être inscrit : 80% à l’école primaire. On hurlerait aujourd’hui à la discrimination, qu’on n'aurait pas tout à fait tort. C’était ainsi, mais on admettait aussi les meilleurs élèves des écoles populaires car le recrutement était socialement ouvert, fondé sur la seule méritocratie, comme l’enseignement républicain du reste.  Cet athénée schaerbeekois était un formidable ascenseur social. Il faut savoir que l’enseignement primaire qui y préparait se voulait alors de grande qualité. Les instituteurs du primaire et la majorité des profs étaient schaerbeekois de naissance et anciens élèves de l’établissement pour la plupart d’entre eux.  Une caste fermée ? Oui, en quelque sorte. Ces profs étaient, à quelques exceptions près, (oui, il y avait quelques nuls et deux ou trois salopards...) des intellectuels de haut vol dont beaucoup ont achevé leur carrière à l’ULB avec des charges de profs ordinaires.

L’esprit critique y était entrainé comme une compétence transversale qui affectait toutes les disciplines, qu’elles soient scientifiques et littéraires. On y apprenait à douter et à mettre en doute, à être le grain de sable et non point la burette d’huile du système.

Pour le dire plus simplement, on nous apprenait à comprendre, à lire entre les lignes et à penser par nous-mêmes loin des stéréotypes et des idées toutes faites. Certains profs étaient de gauche, d’autres de droite -ils acceptaient la contradiction, mieux: ils la suscitaient. C’étaient des intellectuels passionnés, pas des fonctionnaires assermentés comme grand nombre d’enseignants qui« professent » aujourd’hui dans nos écoles bruxelloises en se plaignant de la médiocrité de leurs élèves et ne font pas ce qu’il faut pour les tirer vers le haut. Cette tradition d’établissement a perduré jusqu’aux environs de l’an 2000. Ensuite les directives ministérielles tracassières, les décrets-inscription délétères, et la nonchalance de l’inspection pédagogique relâchant les exigences quant au niveau des enseignants recrutés, ont fait le reste.

Mais comment faire pour revenir à « la formation d’adultes responsables, critiques et solidaires, essentielle à la cohésion d’une société ».

Non, le salut ne viendra pas des  enseignants et des chefs d’école au garde-à-vous…

MG

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