vendredi 21 février 2014

UKRAINE : POURQUOI UN TEL EMBRASEMENT ?


Le Point.fr 

La violence s'est déchaînée jeudi avec, selon l'opposition, au moins 60 morts à Kiev où les forces de l'ordre ont ouvert le feu à balles réelles.


Une soixantaine de manifestants ont été tués jeudi à Kiev, en Ukraine. © AFP

Suscité il y a trois mois par un rapprochement des autorités ukrainiennes avec la Russie au détriment d'un accord avec l'UE, le mouvement de contestation à Kiev a débouché sur des affrontements, particulièrement meurtriers jeudi. Voici quelques repères pour suivre les événements.

 

COMMENT LES VIOLENCES ONT-ELLES REPRIS ?

La reprise des violences, après une accalmie de plusieurs semaines, a eu lieu mardi matin. Les manifestants se dirigeaient vers le Parlement, où devaient être discutés des amendements à la Constitution. Des contestataires ont lancé des pavés et des cocktails Molotov vers les policiers - qui ont répliqué avec des grenades assourdissantes - avant de prendre d'assaut le siège du Parti des Régions du président Viktor Ianoukovitch. Les forces antiémeute ont le soir même donné l'assaut et partiellement réoccupé Maïdan, la place de l'Indépendance, transformée en camp retranché par les opposants. Jeudi matin, après une nuit de trêve, les manifestants ont repoussé les policiers. Ces derniers ont affirmé avoir été visés par un sniper et ont riposté en tirant à balles réelles, faisant des dizaines de morts.

 

COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ À L'EMBRASEMENT ACTUEL ?

L'opposition est mobilisée depuis la décision surprise du pouvoir fin novembre de renoncer à un accord économique avec l'Union européenne, en préparation depuis plusieurs années, au profit de relations resserrées avec la Russie. La contestation s'est intensifiée après la dispersion musclée des premières manifestations à Kiev, les opposants exigeant alors le départ du président. À plusieurs reprises en décembre, l'opposition a mobilisé des centaines de milliers de personnes à Kiev. Le mouvement s'est radicalisé en l'absence d'avancée obtenue par les leaders de l'opposition, notamment le boxeur Vitali Klitschko. Les groupes radicaux, pour certains d'extrême droite comme Pravy Sektor(Secteur Droit) ou anarchistes comme Spilna Sprava (Cause commune), ont pris une importance croissante, poussant à l'occupation de certains bâtiments publics.

QUE FONT LES EUROPÉENS ?

Avec les États-Unis, l'UE a proposé sa médiation, dépêchant plusieurs hauts diplomates à Kiev, dont la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, ce qui lui a valu des accusations d'ingérence de la Russie. Après avoir semblé hésiter sur le sujet, l'UE a haussé le ton ces derniers jours et menacé de sanctions les responsables des violences. Aucun consensus n'a cependant été trouvé au sein des 28 sur la nature et la portée de ces sanctions, ni sur les personnes qu'elles viseraient. Les États-Unis ont de leur côté révoqué les visas de plusieurs Ukrainiens impliqués selon eux dans des violences contre les manifestants. Appelés à l'aide par l'opposition, l'UE et les États-Unis ont indiqué préparer une aide financière à Kiev, au bord de la faillite, avec le Fonds monétaire international. Là encore, les détails sont restés flous.

QUELLE EST LA POSITION DE LA RUSSIE ?

Refusant officiellement jusqu'à présent toute ingérence, la Russie a décidé jeudi d'envoyer un représentant à Kiev pour une médiation. Moscou voit d'un très mauvais oeil la tentation de cette ancienne république soviétique de se rapprocher de l'UE, qui de son côté l'accuse de chantage économique sur l'Ukraine. Après le rejet par Kiev du pacte proposé par Bruxelles, la Russie a accordé un prêt de 15 milliards de dollars à l'Ukraine et une réduction des prix du gaz représentant plusieurs milliards de dollars. L'opposition a accusé le pouvoir de vendre le pays à Moscou. Après avoir versé trois milliards de dollars fin décembre, Moscou suspend désormais son aide à un retour au calme. Le Kremlin a assuré que le président Vladimir Poutine, qui a eu un entretien avec son homologue ukrainien dans la nuit de mardi à mercredi, ne donnait pas de conseils à Viktor Ianoukovitch.

 

 

LE SOFT POWER DES EUROPÉENS A DES RATÉS

CHRISTOPHE LAMFALUSSY La Libre (extraits)

 

« Depuis une quinzaine d’années, l’Europe joue la carte du "soft power", alternant subsides, aides humanitaires, plaidoyers pour les droits de l’homme et régimes de sanctions. Cette politique montre clairement ses limites aujourd’hui. Les sanctions n’ont pas eu d’effet en Syrie ni en Biélorussie. »

« A l’inverse, Moscou a déployé sa politique du carnet de chèques, en puisant dans sa prospère rente gazière et pétrolière, pour tenter de reconstituer sa zone d’influence. Quinze milliards de dollars ont été promis à l’Ukraine, l’"Etat frère" de la Russie. Devant tant de cash, l’Europe a les bras ballants. »

 

BAIN DE SANG EN UKRAINE: 60 MANIFESTANTS ABATTUS, 67 POLICIERS CAPTURÉS

AFP/BELGA La Libre


 

"TOUS ONT ÉTÉ TUÉS PAR BALLE"

Ce jeudi, plus de 60 manifestants ont été tués par balle dans le centre de Kiev, a indiqué à l'AFP le responsable des services médicaux de l'opposition SviatoslavKhanenko. Les policiers ont utilisé leurs armes à feu en état de "légitime défense" après que des inconnus ont tiré sur les forces de l'ordre dans la matinée, a indiqué le ministre de l'Intérieur Vitali Zakhartchenko dans un communiqué.


Soixante-sept policiers ont été capturés par les manifestants à Kiev, a indiqué jeudi le ministère de l'Intérieur en soulignant qu'il pourrait décider d'avoir recours à la force pour les libérer. "Lors des attaques des extrémistes, 67 policiers des troupes de l'Intérieur ont été capturés", a indiqué le ministère dans un communiqué, précisant que "les forces de l'ordre ont le droit d'utiliser des armes pour libérer leurs collègues."

REYNDERS FAVORABLE À DES SANCTIONS CIBLÉES CONTRE LES RESPONSABLES DES VIOLENCES

Le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, s'est déclaré jeudi favorable à l'instauration de sanctions ciblées contre des responsables des violences en Ukraine, une mesure qui semble faire l'objet d'un consensus grandissant parmi les pays de l'Union européenne après la cinquantaine de morts enregistrés en trois jours.

Selon M. Reynders, deux types de sanctions peuvent être imposées à des responsables ukrainiens: une interdiction de circuler dans l'Union européenne et un gel des avoirs afin de favoriser un véritable dialogue entre le président ViktorIanoukovitch et l'opposition.

"Jusqu'à présent c'était un dialogue de façade. J'espère que l'on aura des nouvelles un peu plus satisfaisantes sur une véritable médiation", a poursuivi le chef de la diplomatie belge. "On doit franchir une étape (...), l'étape des sanctions pour faire pression dans le sens du dialogue", a-t-il encore fait valoir.

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

BRAS DE FER ET BRUIT DE BOTTES

Moscou paraît déterminée à éviter à toute force que l’Ukraine échappe à sa zone d’influence et de domination.

Beaucoup d’Ukrainiens révoltés contre un régime corrompu et à la botte de Moscou se tournent vers l’Europe en laquelle ils voient un grand espoir de changement. La perspective européenne représente une option crédible pour le peuple ukrainien comme elle le fut autrefois pour l’Espagne et la Pologne, deux pays qui ont été métamorphosés grâce aux fonds européens.

 

Un formidable bras de fer s’est engagé actuellement, par manifestants et forces de l’ordre interposés entre Vladimir Poutine et les autorités européennes. On n’avait plus vu cela depuis la fin de la guerre froide. Comme autrefois à Berlin, Russes et Occidentaux se front face et s’observent en chiens de faïence.

Certes on a connu quelques tensions face aux critiques russes à l’égard d’une tentative d’élargissement de L’OTAN qui espérait inclure la Géorgie.

Il sagit désormais de tout autre chose qui a toutes les apparences d’une chienlit mais qui peut, si on n’y prend garde, se transformer  en guerre civile voire en un conflit géopolitique entre l’Union Européenne, ce nain politique désarmé, et la puissante Russie. « On est à l’aube d’une guerre civile », commente le Figaro dans un édito musclé sous le  titre « diplomatie de combat ». Poutine reproche à l’Union européenne et aux Etats-Unis de tramer un complot sous la forme d’un soulèvement populaire contre le président ukrainien élu, vassal de Moscou.

Tout semble indiquer que ce sont les éléments durs, proches des milieux dirigeants russes qui incitent le président Janukowitsch à réagir avec la plus grande fermeté contre de paisibles manifestants et militants pro-européens.

Il en est résulté un bain de sang d’une ampleur qu’on n'avait plus observée depuis très longtemps sur le sol européen.

L’Europe et les Etats-Unis exigent des sanctions. C’est le minimum de ce qu’ils peuvent envisager. On n’imagine cependant pas une escalade sous la forme d’une quelconque intervention occidentale dans la zone d’influence russe. C’est pourtant ce que souhaiteraient les opposants ukrainiens dans leur élan de résistance romantique et désespérée.

Il est clair que  Poutine est prêt à tout pour éviter que l’Ukraine n’échappe à sa zone d’influence. Les autorités ukrainiennes en place et les Russes redoutent qu’une coopération socio-économique entre l’Ukraine et l’Union Européenne n’entraîne une modernisation rapide et spectaculaire de l’Ukraine et serve ainsi de vitrine à éblouir la population russe. Ceci aurait pour conséquence de miner le pouvoir autoritaire de Vladimir Poutine. C’est assurément ce qui explique la nervosité actuelle du chef de l’Etat russe.

L'Union européenne joue ici un jeu très dangereux. Certes on peut y voir une sorte de poursuite de la Ostpolitik allemande qui a troqué dans les années septante toute menace de recours à la violence contre une dynamique de collaboration économique dont ont bénéficié la Pologne, la Tchécoslovaquie et tout l’hinterland oriental allemand. Il s’agissait en quelque sorte d’une version moderne et pacifique du Drang nach Osten des chevaliers teutoniques et de la croisade anti-communiste d'Adolphe Hitler en terre russe.

C’est à raison que l’éditorialiste de la Libre Belgique tire la sonnette d’alarme :

« Si l'UE continue à jouer les vierges effarouchées, à ignorer ses citoyens, à participer aux jeux de Satchi/Munich et vendre la Champions league à Gazprom, on va se faire avaler tout cru par l'ours dans pas longtemps et devenir à nouveau le champ de bataille des grandes puissances. Le monde devient plus multipolaire. Les USA resteront une superpuissance, même si, notamment au niveau financier, cette puissance a du plomb dans l'aile. Par contre, l'UE doit clairement décider d'une position, soit devenir le vassal des USA (ce qui est déjà largement le cas aujourd'hui), soit devenir forte et indépendante (ce qui est plus hypothétique). En effet, l'UE est incapable de prendre des décisions. Il y a fort à parier, dès lors, que l'UE sera la grande perdante du monde multipolaire. » 

L’explosion de violence qui a fait plus de soixante morts à Kiev peut virer à l’émeute et précipiter l’Ukraine dans une guerre civile qui échappe à tout contrôle, risquant de se propager à d’autres républiques. Une partition du pays n’est pas à exclure.

Il peut en résulter une escalade et une contagion dangereuse comme en 1914. Il avait alors suffit de quelques coups de revolver (effet papillon) pour embraser l’Europe et bientôt le monde.

Le rôle des Etats-Unis dans cette affaire n’est pas vraiment clair. On peut se demander en effet s’il ne s’agit pas dans leur esprit d’une vaste manœuvre pour opérer en douce un nouvel élargissement de l’OTAN.

C’est, selon nous, jouer à un jeu très dangereux.

Il s’agit d’événements graves, qui n'en sont peut-être qu'à leurs débuts, et qui comportent des risques de clash élevés entre l'U. E. Et la Russie, sans doute des relents de grande Russie à laquelle les Ukrainiens sont opposés de toutes leurs forces.

Il convient de promouvoir d’urgence un dialogue est-ouest avec Moscou comme surent le faire les chanceliers Brandt, Schmidt, Kohl et Schröder. Angela Merkel parle le russe à la perfection et Vladimir Poutine l’allemand…

Le dialogue interculturel entre Russes et Allemands s’est révélé très fécond au cours de l’histoire (la grande Catherine était allemande).

L’Ostpolitik allemande a porté des fruits en abondance : elle a permis la réunification de l’Allemagne et son corollaire, celle de l’Europe.

Il semble donc prioritaire et urgent de multiplier les contacts diplomatiques bilatéraux puisque l’Europe est incapable de parler d’une seule voix.

L’Europe ne peut avoir de politique ukrainienne sans politique russe. C’était la prémisse et le dogme central de la Ostpolitik. « Toute transition politique viable en Ukraine ne passera qu’avec un dialogue –ferme mais nourri- avec Moscou. » (Figaro)  

L’épreuve de force qui se joue dans rues de Kiev et dans les chancelleries diplomatiques et dont l’issue est totalement imprévisible  tombe au pire moment : trois mois avant un scrutin européen qui va vraisemblablement déboucher sur une débauche d’euroscepticisme.

Comme dirait Edgar Morin, ceci ressemble beaucoup à une ruse de l’imprévisible.

MG

 

UKRAINE’S DEADLY TURN

By THE EDITORIAL BOARD New York Times (extraits)

What is obvious now is that Mr. Yanukovych and his Russian enablers cannot restore the old order through violence. Use of force or deploying the army can only bring Ukraine closer to complete chaos. That threat was underscored by ominous reports from western Ukraine, where anti-Russian sentiments run deep and strong, that protesters had raided government buildings and seized weapons.

 

Mr. Yanukovych and the Russians predictably blamed “extremists” and accused the West of supporting “illegal” actions by the opposition. But it has become increasingly clear with every passing week and every new effort to block reforms that the Yanukovych government is destroying the credibility it needs with the moderate opposition leaders,Vitali Klitschko and Arseniy Yatsenyuk, to achieve any negotiated settlement.

Mr. Yanukovych, presiding over a lawless and deeply corrupt government, was democratically elected in 2010 and took an oath to protect Ukraine. To end the confrontation before it does irreparable damage to a country of 46 million, he must hammer out a political deal with the opposition leaders. The details are up to the Ukrainians, but it is hard to imagine how it could exclude a reduction of presidential powers and a call for early elections.

 

 

Aucun commentaire: