dimanche 23 février 2014

Ukraine: Poutine a une stratégie (et une longueur d'avance sur l'Europe) pour imposer son projet

Depuis Sotchi, le président russe tire les ficelles: la création d’un Etat fédéral en Ukraine, composé de deux voire trois parties.




- Des blessés dans les affrontements avec la police à Kiev February, le 18 février. REUTERS/Vlad Sode -

Vladimir Poutine gouverne la Russie et ses environs depuis Sotchi.

Le président russe aurait sans doute préféré que les affrontements surMaïdan, la place de l’Indépendance à Kiev, ne viennent pas troubler les images des Jeux olympiques d’hiver.

Les Russes dénoncent une «tentative de coup d’Etat», des menées terroristes soutenues par les impérialistes et les fascistes occidentaux. Dans ses entretiens téléphoniques avec des dirigeants européens, notamment avec la chancelière allemande Angela Merkel, Vladimir Poutine n’en appelle pas moins à l’Union européenne pour «convaincre l’opposition ukrainienne de négocier». Ce qui ne l’empêche pas dans le même souffle de condamner «l’ingérence» des pays occidentaux dans un Etat souverain. Une manière de souligner la responsabilité des Européens dans la situation en Ukraine.

La Russie elle-même n’est pas inactive en Ukraine. Le Kremlin n’a pas hésité à exercer un chantage ouvert sur Ianoukovitch pour qu’il ne signe pas l’accord d’association proposé par l’UE en novembre 2013: fermeture de la frontière russe aux produits ukrainiens, pressions sur le prix du gaz et promesse d’un crédit de 15 milliards de dollars, etc.

Une première tranche de 3 milliards a déjà été versée et une deuxième tranche de 2 milliards proposée et retirée en fonction de l’évolution du rapport de forces entre le régime et l’opposition à Kiev.

Pour lui, l’Ukraine n’est qu’un morceau de la Russie détaché par méprise. En 1991, l’indépendance de l’Ukraine (et de la Biélorussie) était la condition de la fin de l’URSS et donc de la restauration d’un Etat russe. Mais l’Ukraine est un pays slave, de langue russe, berceau de la civilisation russe, bref une province de la Russie qu’il serait bon de récupérer. Vladimir Poutine l’avait dit, peut-être sous forme de boutade, à George W. Bush en 2008.

En tous cas, Poutine a fixé une ligne rouge et tout laisse à penser qu’il fera tout ce qui est son pouvoir pour la faire respecter: l’Ukraine ne doit pas basculer du côté de l’Europe, a fortiori une Ukraine démocratique qui aurait rompu avec l’autoritarisme postsoviétique.

Le président russe raisonne dans les termes traditionnels de la diplomatie russe, communiste comme tsariste. La Russie doit se prémunir contre des menaces extérieures en s’entourant d’Etats vassaux. Ce principe a été largement entamé à la fin de la guerre froide quand plusieurs républiques ex-soviétiques ou des démocraties dites populaires en Europe centrale ont rejoint l’Union européenne et l’OTAN.

Le Kremlin ne peut pas laisser échapper l’Ukraine, un pays de 45 millions d’habitants, aux liens historiques et économiques étroits.

Il le peut d’autant moins que Poutine craint, à tort ou à raison, l’effet de contagion de l’Ukraine sur la Russie. Les manifestations de protestation contre les fraudes électorales aux scrutins législatifs et présidentiel en Russie, en 2011 et 2012, ont rappelé au pouvoir poutinien les mauvais souvenirs des «révolutions de couleur» à Kiev et à Tbilissi en Géorgie au début des années 2000.

En même temps, Vladimir Poutine ne peut pas tenir compte de la complexité de la situation ukrainienne et espérer que le pays retombe simplement sans son escarcelle. D’où les plans échafaudés à Moscou, dont la presse russe se fait l’écho.

Une hypothèse serait la division de l’Ukraine, selon les lignes historiques, linguistiques et économiques. L’Ukraine de l’ouest, catholique, ukrainophone, tournée vers la Pologne, pourrait à la limite rester indépendante et s’orienter vers l’UE. L’Est russophone, orthodoxe, dépendant du grand voisin pour son industrie minière et sidérurgique, redeviendrait une partie de la Fédération russe. Cette solution se heurte à un obstacle.

L’autre hypothèse évoquée à Moscou serait alors la création d’un Etat fédéral en Ukraine, composé de deux voire trois parties: l’ouest, l’est et la Crimée, peuplée d’une majorité de Russes depuis que les Tatars d’origine en ont été bannis par Staline. (La Crimée a été donnée à l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954 et abrite une base navale russe à Sébastopol, louée à la Russie jusqu’en 2042).

La Fédération serait suffisamment lâche pour que chaque partie constituante puisse nouer des relations étroites avec les Etats voisins de leur choix. Ce serait une manière de maintenir la fiction d’une Ukraine indépendante tout en permettant à l’est russophone et à la Crimée de s’amarrer à la Russie.

Vladimir Poutine a une longueur d’avance sur les Européens qui peinent à définir une politique commune: il a un projet pour l’Ukraine et des moyens de pression pour l’imposer.

Daniel Vernet



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE DESSOUS DES CARTES

L’analyse de Daniel Vernet est lumineuse pour peu qu’on jette un bref coup d’œil  sur les cartes ci-jointes.  L’observateur européen moyen que nous sommes est soudain ramené, après les printemps arabes et autres guerres civiles syriennes, à l’essentiel : les relations Est-Ouest.

Soudain le mot Europe prend de nouvelles couleurs, non plus celles d’un euroscepticisme tournant à l’europhobie populiste, mais bien celles de la realpolitik, un très vilain mot qui était sorti du vocabulaire de l’Européen moyen mais sans doute pas de la boîte à mots de Angela Merkel dite la chancelière de fer. Elevée au sein du sérail soviétique elle en connaît tous les détours. C’est elle, et personned’autre, qui a négocié la sortie de crise, sans interprète, au téléphone avec Vladimir PoutineCa aide beaucoup. C’est du dialogue interculturel au sommet, en direct et au plus haut niveau. C’est fondé sur le respect de l’autre dans l’affirmation de son identité propre.

Ce qui apparaît clairement c’est que l’Allemagne est au centre de ce jeu diplomatique au sommet. L’avenir de l’Europe, on le savait passe par Berlin. On ne se doutait pas qu’il passait par Moscou. Faudra qu’on s’y habitue. Cela prendra un peu de temps. Une fois de plus, François Hollande a manqué une occasion de se profiler qui aurait pu lui permettre de s’affirmer sur le parquet international. On l’avait deviné, le Président hyper normal n’est pas un nouveau Talleyrand. La géopolitique, comme le polo est un sport qui se pratique entre des joueurs triés sur le volet. Et à ce jeu-là les anglais ont plus d’un tour dans leur sac. Cameron a vite fait d’endosser les couleurs américaines pour parler d’une seule voix avec Obama. Le plus grande retombée économique de la Ostpolitik fut bien évidemment, en dehors de la réunification allemande, la négociation d’un traité économique qui garantit à l’Allemagne l’acheminement du gaz russe. Mannesmann produit et fournit les tuyaux, Poutine le gaz (et Schröder ses bons offices) et on se hâte de construite un oléoduc sous la Baltique pour éviter le passage obligé par…l’Ukraine.

Qu’on ne s’y trompe pas : Merkel est en train de poser avec Poutine les fondements d’un nouveau miracle économique allemand. Certes L’Allemagne tient beaucoup à son ancrage en Europe mais l’Euro risque de lui coûter très cher et le sud européen est exsangue et monstrueusement endetté. La tentation de larguer les amarres et de se tourner résolument vers l’Est est beaucoup plus grande que ne le pensent les Européens « latins » dont la France désormais fait partie et notre Wallonie aussi, la Flandre, la Hollande et les pays Nordiques étant beaucoup plus attirés par la polarité et la dynamique germaniques.

Affaire à suivre donc et surtout à trois mois des élections européennes.

MG

 

 

 

 

CES 10 CARTES VONT VOUS AIDER À COMPRENDRE LA SITUATION EN UKRAINE

Par Grégoire Fleurot 



REUTERS

Depuis plusieurs mois, l'Ukraine est le théâtre d'importantes manifestations pro-européennes qui ont dégénéré en violents affrontements ces derniers jours à Kiev et dans plusieurs villes du pays.

Après d'intenses négociations sous l'égide de l'Union européenne, le président Ianoukovitch a annoncé ce vendredi 21 février la tenue d'un scrutin présidentiel anticipé, la formation d'un gouvernement d'union nationale et une réforme constitutionnelle dans une tentative d'apaisement.

Les manifestations pro-européennes avaient été déclenchées par la décision, début novembre 2013, du président Viktor Ianoukovitch de rejeter un accord pour plus d'intégration avec l'Union européenne, préférant rapprocher le pays de son grand voisin de l'Est, la Russie.

Certains observateurs n'hésitent pas à parler d'une situation qui rappelle la Guerre froide, avec un pays tiraillé entre l'Est (la Russie donc) et l'Ouest (l'Union européenne et les Etats-Unis). D'autres estiment que le mouvement s'est largement transformé depuis ses débuts et a désormais plus à voir avec un ras-le-bol populaire face à un gouvernement corrompu et à la dérive autoritaire de son président.

Si les analyses de la situation complexe du pays diffèrent, certaines observation basées sur des faits avérés peuvent aider à mieux comprendre ce qui se joue en Ukraine. Ces 10 cartes, loin d'apporter des explications définitives, fourniront à ceux qui s'intéressent à la situation quelques données essentielles. [Cliquez sur les cartes pour les voir en plus grand]

1.Entre l'Europe et la Russie

Les commentaires et analyses décrivant l'Ukraine comme un pays coincé entre deux blocs ne sont pas purement théoriques. Pendant la Guerre froide déjà, la République socialiste soviétique d'Ukraine composait une partie importante de la frontière occidentale de l'URSS:



Soviet Union - UkraineWikimedia Commons

Aujourd'hui, elle est une véritable passerelle géographique entre la Russie, avec laquelle elle partage plus de 1.500 kilomètres de frontière, et l'Union européenne, qu'elle côtoie sur près de 1.300 kilomètres à travers ses frontières avec la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie:

 

L'Ukraine est aussi et surtout le pays à travers lequel transite 60% du gaz russe en route vers l'Union européenne:



Le pays dépend lui-même énormément du gaz russe pour alimenter notamment son importante production agricole.

2.Un pays nettement coupé en deux politiquement

La carte ci-dessous représente le candidat arrivé en tête dans les districts électoraux lors de l'élection présidentielle de 2010.

En bleu, les districts gagnés par le pro-russe ViktorIanoukovitch, en jaune ceux gagnés par IouliaTymochenko, alors Première ministre de centre-droit et pro-européenne:



En 2004, la ligne de démarcation entre la partie du pays ayant voté pour Viktor Ianoukovitch, déjà soutenu par la Russie, et Viktor Iouchtchenko, soutenu par l'Union européenne et les Etats-Unis, au second tour de l'élection présidentielle était on ne peut plus évidente:



Après la victoire contestée de Ianoukovicth, un troisième tour avait été effectué à la demande du mouvement de protestation surnommé «Révolution orange», entraînant finalement l'élection de Iouchtchenko. Les votes avaient une fois de plus suivi le même schéma géographique.

3.Une division calquée sur une répartition ethnique et linguistique très marquée

Cette carte, relayée en décembre dernier par le Washington Post, aide à comprendre beaucoup de choses. Elle montre les divisions ethniques et linguistiques:



Carte du Washington Post expliquant la situation en Ukraine

Celle-ci, qui montre le pourcentage de la population dont la langue maternelle est l'ukrainien, basée sur le recensement de 2001, est encore plus parlante:




Depuis son indépendance en 1991, le pays est divisé selon ces catégories ethnolinguistiques, et forge ses opinions politiques en fonction de ces divisions. Y compris sur le rapprochement avec la Russie ou l'UE.

Sur Slate, Daniel Vernet expliquait en décembre que déjà «cette division de l’Ukraine entre une partie occidentale, orientée vers la Pologne, de tradition catholique qui pratique la langue ukrainienne et une partie orientale peuplée de russophones, de religion orthodoxe, qui a vécu longtemps des mines et des grands combinats communistes (...) s’est manifestée dans les urnes après la “Révolution orange” de 2004, les pro-occidentaux et les pro-russes se sont succédé au pouvoir».

4.Les affrontements d'aujourd'hui surtout à l'Ouest

Le quotidien américain ajoute que les journalistes couvrant la situation se trouvent à Kiev, côté ukrainien niveau ethno-linguistique, où l'on est pro-UE. Mais le président Viktor Ianoukovitch, à l'inverse, est originaire du côté russe du pays. 

En janvier, le Washington Post, toujours, avait réalisé deux cartesmontrant d'abord le lien entre les mouvements protestataires et les résultats des élections de 2010, expliquant:

 «Les lignes rouges montrent les régions où les protestataires assiègent les bâtiments administratifs locaux. Les lignes noires indiquent les régions où les manifestants se sont emparés de ces bâtiments. Les régions bleues sont celles où Ianoukovitch a remporté la majorité aux dernières élections présidentielles en 2010; le bleu foncé indique celles où il a gagné avec au moins 70% des voix. Les régions orange montrent les endroits où Ioulia Tymochenko, Premier ministre d'alors et candidate d'un parti pro-européen, a remporté la majorité des voix; avec au moins 70% d'entre elles dans les régions orange foncé.»


Carte du Washington Post expliquant la situation en Ukraine / Par Max Fisher

Puis une superposition des mêmes zones de protestation avec la carte des langues:


Carte du Washington Post expliquant la situation en Ukraine en fonction des langues parlées / Par Max Fisher

Cette carte des principaux lieux d'affrontements mercredi 19 février, plus récente donc que les deux précédentes, montre que les troubles se concentrent encore dans la zone plus proche de l'Europe et non-russophone:



Comme nous le rappelions en début d'article et comme l'écrit Daniel Vernet sur Slate.fr, le mouvement a évolué depuis le mois de novembre, et la division géographique est moins nette qu'avant:

«Les trois mois de soulèvement populaire ont eu pour effet de brouiller cette division est-ouest. Au début, les premiers manifestants réclamaient un rapprochement avec l’Europe. Ils venaient essentiellement de l’Ukraine occidentale. Mais au fil des mois, les revendications ont changé. Elles ont visé de plus en plus la nature même du régime, l’arbitraire du pouvoir, la corruption. Et ces revendications ont fédéré des opposants, à l’ouest comme à l’est du pays où des manifestations ont eu lieu dans des hauts lieux du Parti des régions, le parti russophone de Viktor Ianoukovitch

Cette évolution n'empêche pas la presse russe d'évoquer plusieurs scénarios mis au point par Moscou, parmi lesquels figurent une hypothèse de division de l'Ukraine selon les lignes historiques, linguistiques et économiques, ou une autre de création d'un Etat fédéral en Ukraine composé de deux voire trois parties: l’ouest, l’est et la Crimée, peuplée d’une majorité de Russes depuis que les Tatars d’origine en ont été bannis par Staline.

 

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