lundi 10 mars 2014

François Cheng ou la vie ouverte

 


Le Figaro

par Jean d'Ormesson



L'académicien rend hommage à l'écrivain qui publie Cinq méditations sur la mort, un livre intime qui mêle réflexion et poésie.


François Cheng, à qui nous devons tant de romans, de poèmes et d'essais - dont, il y a environ sept ans, Cinq méditations sur la beauté  -, nous offre aujourd'hui Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie.

Le texte est né d'échanges avec des amis réunis dans une salle de yoga. Le poète leur parle - et maintenant il parle à nous, ses lecteurs, qui devenons à notre tour ses amis. Fidèle à sa modestie coutumière, il ne parle ni en maître qui fulmine des certitudes ni en juge qui tranche et décide. Il s'avance pas à pas avec humilité.

Dès les premières pages, François Cheng, qui, comme chacun sait, est d'origine chinoise, précise en termes émouvants qu'il fait «partie de ceux qui se situent résolument dans l'ordre de la vie». «Je suis venu de ce que jadis on appelait le tiers-monde. Nous formions alors la tribu des damnés, des éternels crève-corps, crève-cœur, porteurs de souffrances et de deuils, si mal gâtés que la moindre miette de vie était reçue par nous comme un don inespéré.»



L'humble poète se change en interlocuteur de Dieu. Il se demander avec audace si nous n'avons pas été créés à cette fin.

Jean D'Ormesson



De santé fragile, François Cheng est persuadé dans sa jeunesse qu'il mourra jeune. Le temps a déjoué ces prévisions pessimistes. Le jeune Chinois condamné est devenu un poète français illustre, nourri à la fois de taoïsme et de Hölderlin, de Novalis, de Rilke qui écrit les vers célèbres:

Seigneur, donne à chacun sa propre mort

Qui soit vraiment issue de cette vie,

Où il trouva l'amour, un sens et sa détresse

«La mort n'étant que la cessation d'un certain état de la vie, elle n'existerait pas si n'existait la vie.» Elle est inséparable de la vie. «Dès qu'un homme est né, nous dit Heidegger, il est assez vieux pour mourir.» C'est cette imbrication de la vie tant aimée et de la mort inéluctable qui est au cœur des méditations de François Cheng. Il s'appuie sur la belle formule de Vladimir Jankélévitch: «Si la vie est éphémère, le fait d'avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel» pour conclure: «La vie a la prééminence. Mais cela n'enlève rien au fait que nous sommes dans le pétrin.»




Ce que propose François Cheng pour sortir de ce pétrin qu'est l'attente de la mort, c'est d'«inverser notre regard: au lieu de dévisager la mort à partir de ce côté-ci de la vie, nous pourrions envisager la vie à partir de notre mort conçue non comme une fin absurde mais comme le fruit de notre être».

À partir de là défilent avec beaucoup de force et de charme tous les thèmes de la métaphysique, de la création du monde au problème du mal. L'humble poète se change en interlocuteur de Dieu. Il va jusqu'à se demander avec audace si nous n'avons pas été créés à cette fin. «Chacun de nous est relié aux autres, et tous nous sommes reliés à une immense Promesse qui assure depuis l'origine la marche de la Voie.»

La vraie vie, la vie ouverte, selon François Cheng, n'est pas dans l'effacementmais dans la propre figuration. Ses Cinq méditations sur la mort chantent le triomphe de la vie.

«Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie» de François Cheng, Albin Michel, 180p., 15€



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LES DEUX MAGOTS


C’est en écoutant "Jour de Fred" sur France inter que j’ai découvert Cheng, présenté ici par un autre "magot", Jean D’Ormesson : les deux font la paire !

François Chang est une passerelle vivante et précieuse entre la rive d’Orient et le versant occidental.



«Chacun de nous est relié aux autres, et tous nous sommes reliés à une immense Promesse qui assure depuis l'origine la marche de la Voie.»

Cette phrase sidérante me donne le tournis.

A force d’avoir le regard fixé sur l’islam et son triste avatar l’islamisme, à force d’avoir les yeux rivés sur la péninsule de Crimée, sur le fait bruxellois ou de déclin de l’enseignement belge, ce blog qui se veut interculturel néglige et omet de se tourner vers l’Asie et ses paroles de sagesse. C’est plus qu’une erreur c’est une faute qu’il nous sera très difficile de corriger.

Bêtement, ces « deux magots » m’ont fait penser à deux autres : Tchang Tchong-Jen et Hergé. L’interculturel est…partout.

MG

 

TCHANG TCHONG-JEN ET SON RÔLE DANS L'OEUVRE D'HERGÉ.


En 1934, après avoir terminé les Cigares du pharaon, Hergé annonce dans le Petit Vingtième que Tintin va poursuivre son voyage vers l'Extrême-Orient. À la suite de cette révélation, il reçoit une lettre qui disait en substance ceci : " Je suis aumônier des étudiants chinois à l'Université de Louvain. Or Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les Chinois comme les Occidentaux se les représentent trop souvent, si vous les montrez avec une natte - qui était, sous la dynastie mandchoue un signe d'esclavage -, si vous les montrez fourbes et cruels, si vous parlez de supplices chinois, alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez prudent : informez-vous ! "
C'est ce qu'Hergé a fait. L'abbé Gosset, l'auteur de cette lettre, l'a mis en rapport avec l'un de ses étudiants qui était dessinateur, peintre, sculpteur, poète, et qui s'appelait Tchang Tchong-Jen. C'est ce nom qu'Hergé a donné au jeune Chinois que Tintin rencontre dans le Lotus bleu, qui devient son ami et qu'il retrouvera, beaucoup plus tard, dans Tintin au Tibet. C'est donc au moment du Lotus bleu qu'Hergé découvre un monde nouveau. Pour lui, jusqu'alors, la Chine était, en effet, peuplée de vagues humanités aux yeux bridés, de gens très cruels qui mangeaient des nids d'hirondelles, portaient une natte et jetaient les petits enfants dans les rivières. Il avait été impressionné par les images et les récits de la guerre des Boxers où l'accent était toujours mis sur la cruauté des Jaunes, et cela l'avait fortement marqué. 
Grâce à Tchang, il a découvert une civilisation qu'il ignorait complètement et, en même temps, il a pris conscience d'une espèce de responsabilité. C'est à partir de ce moment-là qu'il s'est mis à se documenter sérieusement, à s'intéresser aux gens et aux pays vers lesquels il envoyait Tintin, cela par souci d'honnêteté vis-à-vis de ceux qui lisaient les aventures du reporter. Hergé doit aussi à Tchang d'avoir mieux compris le sens de l'amitié, de la poésie et de la nature. Hergé disait en 1975 : " C'était un garçon exceptionnel, que j'ai malheureusement perdu de vue. J'ai souvent écrit ; parfois je m'informe auprès d'amis chinois. Mais je ne sais pas ce qu'il est devenu. Il m'a fait découvrir et aimer la poésie chinoise, l'écriture chinoise : le vent et l'os, le vent de l'inspiration et l'os de la fermeté graphique. Pour moi, ce fut une révélation. " (trouvé sur internet)



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