mardi 4 mars 2014

La force de la politique et de la Bourse


Le Soir  Beatrice Delvaux


L’Europe est sortie du mutisme et de la paralysie. Le communiqué publié à l’issue du Conseil des ministres des Affaires étrangères est à la hauteur de l’instant. Ferme, il dénonce et condamne une « agression  » et prévoit déjà des axes de rétorsion. S’il laisse une place à un retour à la raison de Poutine, réaliste, il prévoit déjà une phase 2, avec l’annonce de possibles sanctions économiques, via la réunion jeudi du conseil des chefs d’Etat. Personne ne veut déclarer une guerre à la Russie : ce serait pure folie. Mais l’instant est extrêmement grave. Il requiert de se montrer dur et surtout crédible sur les mesures qu’on est prêt à prendre, pour garantir… de ne pas avoir à les utiliser.

Comment ramener à la raison un Poutine «  qui ne vit pas dans le même monde que nous  » ? Deux moyens s’imposent. Le premier est d’interposer une force politique. La force est le seul langage que cet homme comprend. Il doit sentir une résistance, d’où l’importance du « bouclier » politique formé par l’Otan, l’Europe, les États-Unis et les Nations unies pour dénoncer l’illégalité russe et forcer à la désescalade. Le second est économique. «  Le système financier russe a puni Poutine bien davantage ce lundi que la diplomatie occidentale  », écrivaient hier des analystes. A « l’agression » sur l’Ukraine et à la crise politique mondiale qu’elle a déclenchée, a répondu un début de krach sur le sol russe : la Bourse de Moscou et le rouble en chute, les taux d’intérêt en hausse, le cours de Gazprom en baisse de 12 %. Le bras de fer économique est certes une arme à double tranchant pour les Européens, dont certains sont très dépendants du gaz russe. Mais il touche l’une des fragilités énormes du pouvoir Poutine, qui ne pourra supporter un risque d’effondrement de son modèle financiaro-économique et la panique de ses oligarques. Sur ce terrain-là, c’est l’Europe, partenaire clé de l’économie et de l’énergie russe, qui est en première ligne et ala carte la plus stratégique du moment à jouer. La Bourse donnait hier le signal d’alarme potentiellement le plus efficace au leader russe : le business, qu’il a fait sien, n’aime pas les bruits de bottes.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

 « LA GUERRE EST UNE POURSUITE DE L'ACTIVITÉ POLITIQUE PAR D'AUTRES MOYENS. »




Cette célèbre phrase tirée de « De la guerre de Carl von Clausewitz » m’est revenue en mémoire en lisant l’excellent commentaire de Béatrice Delvaux dont l’esprit de synthèse m’éblouit dans chacun de ses éditos. De toute évidence , l’Allemagne en a inversé le sens en adoptant dès 1949 une stratégie de dynamisme économique offensif qui prend ses racines au cœur du IIIème Reich avec le premier miracle économique induit par Albert Speer (ministre de l’armement et architecte de Hitler) qui a su tripler la production de guerre, sous les bombardements de 1942 à 1944. On le sait peu mais les Wundertäter, les responsables du miracle économique d’après-guerre, sont ceux-là mêmes qui ont réalisé ce premier miracle en pleine guerre. Ils ont compris que la victoire des alliés ne fut rendue possible que par la formidable puissance de production américaine.  Inversons donc la formule cela devient « la paix  est une poursuite de l'activité militaire par d'autres moyens » Lesquels ? Les moyens économiques, évidemment ! Alimentaire, mon cher Watson.

Après s’être imposée comme puissance économique  à l’Ouest, au sein de l’Europe, l’Allemagne, géant économique mais nain politique, tente avec le lancement de la Ostpolitik le 28 octobre 1969 une offensive de charme politico-diplomatique et économique sur le front Est selon la formule gaullienne « entente, détente et coopération ».  


Une fois encore la victoire est totale et contribue largement à l’effondrement de l’adversaire commun : l’Union Soviétique, autrement dit le communisme. Cette victoire, totalement imprévisiblemais fondée sur le principe de la résolution des tensions par le dialogue et le non-recours à la violence, entraînera la réalisation de l’impossible  rêve, celui de la réunification allemande suivie de celle de l’Europe de l’Est au détriment de l’adversaire russe qui perd son glacis (Tchécoslovaquie, Pologne, Yougoslavie, Pologne, Roumanie, Républiques baltes, Finlande) soit une bonne moitié de l’Europe.

Clausewitz : « En aucun cas, la guerre n'est un but par elle-même. On ne se bat jamais, paradoxalement, que pour engendrer la paix, une certaine forme de paix. »  Kant, maître à penser de Clausewitz rêvait, on le sait, d’une « paix perpétuelle » au sein d’une Europe « cosmopolitique ».  Le rêve de Kant, faut-il le répéter, est aussi la raison d’être de DiverCity : la promotion du vivre ensemble par le dialogue des opposés.


Clausewitz : « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. » L’ours russe a plié mais voilà qu’il s’est par deux fois rebiffé : une première fois en s’opposant par la force en 2008 aux velléités de la Géorgie à rejoindre l’OTAN autrement dit le camp adverse. Unseconde fois avec la crise ukrainienne qui bat son plein et approche de son paroxysme. 

L’ours Poutine entend bien imposer à l’Ouest sa volonté de fer forgée à l’école du KGB et au cours de ses longs séjours dans les chancelleries de Berlin Est (RDA) ou il apprit à apprécier la redoutable « deutsche Gründlichkeit » la formidable efficacité et la rigueur germanique

Clausewitz : « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. » C'est certainement un des principes les plus importants et les plus efficaces de la stratégie que de « mettre séance tenante à profit un succès de quelque manière qu'on l'ait conquis, autant que les circonstances le permettent, car tous les efforts que l'on fait pendant que l'adversaire est dans cette crise, sont d'une efficacité bien plus grande que dans la suite. »

 C’est exactement ce qu’a mis en pratique Vladimir Poutine en envoyant ses troupes en Crimée et en tentant de désarmer l’Ukraine sans tirer un coup de feu au nez et à la barbe de l’Occident qui laisse faire de peur que ne soit tiré le premier coup de fusil. C’est comme dans la parabole de la femme adultère, il faut éviter à tout prix que ne parte la première pierre, en l’occurrence la première grenade, la première rafale de kalachnikov.

Clausewitz : « Pour atteindre de grands objectifs, nous devons oser de grandes choses. » Quels sont les grands objectifs de Poutine ? Renforcer les frontières, contenir l’adversaire occidental, stabiliser le pré carré comme le Vauban le conseillait à Louis XIV en l’invitant à fortifier ses frontières fragilisées et rongées par l’ennemi espagnol, au sud comme au Nord.

 

Poutine est-il un génie stratégique, un homme exceptionnel ?

Clausewitz « Il existe peu d'êtres vraiment exceptionnels, mais chacun d'entre nous a, dans sa vie, une période où il se surpasse lui-même et dont il faut savoir tirer parti. » « Poutine vit dans un autre monde » commente Merkel, laconiquement. Forcément puisqu’il rêve de restaurer la Russie tsariste en la protégeant contre une « invasion »  européenne et occidentale : les invasions napoléonienne et hitlérienne ont laissé des traces dans l’inconscient russe. 

« Un avantage médiocre » ne lui aurait servi de rien, et seule « une victoire absolument complète », plus belle que toutes les précédentes, lui ouvrait l'espérance d'un meilleur avenir. Afin de résister à la fois à la pression chinoise au Nord et à la contamination capitalo démocratique à l’Ouest. Il saitpertinemment que si l’Ukraine devait rallier l’Union européenne il y aurait contagion dans les autres républiques russophones et jusqu’au sein de la sainte Russie. Aussi cherche-t-il à créer une union euro asiatique pour faire pièce à L’Union Européenne et à sa faire le champion des peuples russophones, comme Hitler s’était fait celui des peuples parlant Allemand. Mais il se peut que tout ceci ne soit que conjecture.

Clausewitz : « A la guerre on est toujours dans l'incertitude sur la situation réciproque des deux partis. On doit donc s'accoutumer à agir toujours d'après les vraisemblances générales, et c'est une illusion d'attendre un moment où l'on serait délivré de toute ignorance et où l'on pourrait se passer des suppositions. »

« La victoire revient à celui qui tient le dernier quart d'heure. »

Mais le dernier quart d’heure sera celui de la débâcle économique.

Déjà la bourse de Moscou s’effondre et Gazprom, l’arme stratégique secrète de Poutine, a perdu 12%.

Verhofstadt pose, comme si souvent, la bonne question dans Le Soir: «Allons-nous revivre une nouvelle version de la Guerre froide?»



« l’Occidentdit ilne devrait pas être surpris quand, six ans après la guerre en Géorgie, la Russie recourt de nouveau à l’utilisation de la force militaire dans son voisinage proche. »

« La stratégie de Poutine consiste à envahir un pays souverain sous de faux prétextes, soutenir les autorités russophiles régionales, échafauder des plans pour un référendum sur l’autodétermination et jouer les oiseaux de mauvaises augures parmi les russophones leur faisant craindre une menace existentielle. Si Vladimir Poutine agit à sa guise, le référendum prévu d’ici la fin du mois, sous le regard vigilant des troupes russes, sera inéluctable et la Crimée déclarera son allégeance à la Russie, mère patrie. Ce sera alors le prétexte pour la Russie d’installer des « soldats de la paix » et la communauté internationale se retrouvera bientôt dans une position inconfortable, essayant par divers procédés diplomatiques de trouver une solution globale fugace. La « Transnistrie », l’« Abkhazie », l’« Ossétie du Sud », le « Haut-Karabakh » sont d’autres exemples de ce type de stratégie géopolitique russe visant à brider les pays voisins, le rendant aux ordres de Moscou. Le cas de l’Ukraine n’est en rien différent, à l’exception d’être le plus grand pays voisin et, stratégiquement censé, dans l’ambition de Vladimir Poutine de faire naître une union économique et politique parallèle, rivaliser avec l’UE, bien que réuni sous la contrainte plutôt que de son plein gré. »

Conséquence : « La possibilité pour l’Occident de protéger l’effusion démocratique de « Maidan » est donc faible. L’absence d’une vision claire et décisive dans les prochains jours serait trahir le courage et la détermination de ceux qui se sont révoltés contre le régime corrompu et incompétent de ViktorIanoukovitch. »


« De nombreux politiciens occidentaux se sont rendus à Kiev depuis novembre dernier afin de montrer leur soutien et leur solidarité pour les personnes qui ne souhaitent rien de plus qu’être bien gouvernées. L’incapacité de passer des paroles à l’acte, alors que c’est à notre tour d’agir, afin d’empêcher l’Ukraine de s’effondrer, serait impardonnable et une grave erreur historique. » 

Vient alors la grande interrogation sur la stratégie à adopter :

« Mais quelles mesures l’Union européenne doit-elle prendre puisque l’utilisation de la force contre la Russie a été pratiquement exclue ? Tout d’abord, la communauté internationale ne peut pas permettre d’incursion militaire d’un Etat souverain, comme celle entreprise par la Russie. Toute solution doit envisager le retrait des forces russes avant le conflit. »

« Le régime du Kremlin peut se montrer moins enclin à tenir compte des opinions des électeurs que les démocraties occidentales, mais il n’est pas sourd à la pression économique, en particulier compte tenu de la dérive du taux de change du rouble par rapport au dollar et de la perte potentielle de l’investissement direct étranger. C’est là que les puissances douces de l’Union européenne et des États-Unis peuvent être tout aussi efficaces (et moins dangereuses) que l’usage de la force brutale et le recours aux armes qui ont caractérisé la Guerre froide.

Deuxièmement, Il faut une stratégie politique de l’UE d’urgence et pas seulement un effort de médiation diplomatique. Vladimir Poutine a accepté la proposition de participer à un groupe de contact, peut-être sous l’égide de l’ONU ou de l’OSCE. »

Il nous semble que la piste de l’ONU doit être écartée d’office vu que la Russie y dispose d’un droit de veto.

Reste alors, comme nous le cessons de l’affirmer le recours à la l’organisation de la sécurité et de la coopération européenne (OSCE)

 « L’UE doit montrer qu’elle est ferme en nommant un responsable politique, doté d’un mandat fort et d’une panoplie d’outils pour faire changer les choses. Une formule qui protège la communauté russophone de l’Ukraine semble un élément clé de toute solution politique. 

Notre capacité à montrer que les discours fermes des capitales de l’UE ne sont pas vides de substance, permettra de déterminer le cours des événements dans les semaines à venir, mais cela peut également déterminer l’avenir des relations entre la Russie et l’UE. »

Cette conjoncture totalement imprévisible offre une chance inespérée l’Union Européenne de se ressaisir et de reprendre l’initiative sur un plan géopolitique.

Puissent les eurosceptiques et les europhobes qu’on estime à près de 30% de l’électorat européen prendre conscience qu’ils se tirent dans la pied en votant « nationaliste » le 25 mai prochain.

« L’Union européenne a l’occasion d’intervenir et de négocier une solution à la hauteur de ses idéaux en tant que pacificateur et moyen pour la résolution des conflits. Est-elle prête à relever le défi ? »

Ce qui est sûr c’est que les Anglais n’y sont pas prêts. Qu’ils quittent doncl’Union européenne, give them their money back.

Et que les autres se souviennent que l’Europe fut fondée par ses pères fondateurs dans le dessin de résister à la menace russe, on disait soviétique et on pensait communiste.

L’Europe a tremblé en 1948 avec le pont aérien de Berlin, en 1953 avec les révolte du peuple à Berlinois tellement semblable à celle des conjurés de Kievmais écrasée dans le sang par les chars soviétiques comme en 56 à Budapest ou en 68 à Prague.

Les Européens repus et anesthésiés par l’opium de la consommation ont-il perdu toute capacité de résister ou sont-ils capable du moindre sursaut ? On-ils renié les valeurs de la Résistance ou celles ci (amour de la patrie, courage, endurance, fermeté face à l'adversité) entrent au Panthéon ? 

MG



LES VALEURS DE LA RÉSISTANCE ENTRENT AU PANTHÉON

LE MONDE 



Le président de la République a décidé de faire transférer au Panthéon les cendres de quatre personnalités qui se sont distinguées par leur comportement au cours de la seconde guerre mondiale, trois résistants, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle Anthonioz et Pierre Brossolette, et un homme politique, Jean Zay, ancien ministre du Front populaire, député, emprisonné par le gouvernement de Vichy et massacré en 1944 par des miliciens français.

Ce ne sont pas les seuls héros de cette époque-là, mais tous ils incarnent les principales vertus du combattant : amour de la patrie, courage, endurance, fermeté face à l'adversité. Deux de ces nouveaux habitants du Panthéon sont des femmes, fait exceptionnel pour cette demeure, et qui mérite d'être souligné aussi pour une autre raison : les deux hommes ont été tués pendant la guerre, les deux femmes ont survécu et ont même atteint un âge avancé.

LES FEMMES PRATIQUENT UNE SOLIDARITÉ ACTIVE

Cette différence de destin est en partie liée à leur sexe : au cours de ces combats, les femmes sont traitées de manière un peu moins brutale que les hommes (elles sont déportées au lieu d'être immédiatement fusillées) et, au camp, elles pratiquent une solidarité active. Germaine Tillion en témoigne : « Les fils ténus de l'amitié ont souvent paru submergés sous la brutalité nue de l'égoïsme, mais tout le camp en était invisiblement tissé. »

Ce qu'il faut noter en même temps est que ce ne sont pas seulement quatre opposants héroïques à l'invasion allemande de 1940 qui entrent au Panthéon en ce moment, ni seulement deux femmes ; ces personnes incarnent également d'autres valeurs, qui correspondent à un esprit de résistance au sens large, dépassant les seules actions audacieuses qu'elles accomplissaient à l'époque. On peut le voir à l'exemple de celle qui survivra aux trois autres, puisqu'elle mourra centenaire en 2008 : Germaine Tillion.

Cette jeune ethnologue s'engage dans la Résistance dès juin 1940, à peine rentrée de son terrain d'étude en Algérie. Elle n'a qu'une motivation : l'amour de la patrie. Cependant, dans le texte d'un tract qu'elle destine à la presse clandestine, elle introduit une autre exigence. La cause de la patrie mérite qu'on risque sa vie, mais pas à n'importe quelles conditions : « Nous ne voulons absolument pas lui sacrifier la vérité, car notre patrie ne nous est chère qu'à la condition de ne pasdevoir lui sacrifier la vérité. »

Dans le même texte, Germaine Tillion revendique une autre vertu, qu'on ne lie pas toujours à l'idée de résistance. « Nous pensons que la gaieté et l'humour constituent un climat intellectuel plus tonique que l'emphase larmoyante. Nous avons l'intention de rire et de plaisanter et nous estimons que nous en avons le droit. »

Deux ans plus tard, la résistante devenue déportée a l'occasion de mettre à l'épreuve son principe. Pour remonter le moral de ses camarades d'infortune, mais aussi pourleur transmettre quelques informations essentielles à la survie au camp, elle décide de composer une « opérette revue », qui raconte leur existence sur un mode humoristique.

L'HUMOUR FAIT PARTIE DES VALEURS DE LA RÉSISTANCE

Un « naturaliste » vient étudier cette nouvelle espèce animale, dont les représentantes exposent leurs doléances sous forme de chansons empruntées au répertoire musical de l'époque : airs d'opérette, numéros de cabaret, comptines populaires. L'humour fait partie des valeurs de la Résistance.

Confrontée à la population misérable du camp et en même temps à l'ordre rigoureux qu'imposent les surveillants, la jeune ethnologue n'oublie pas les principes de son métier : elle observe attentivement, collecte toutes les informations disponibles, élabore des schémas qui rendent intelligible la situation des détenues. Et, dès qu'elle a le sentiment de comprendre le monde qui l'entoure, elle s'empresse de communiquer à ses camarades son nouveau savoir: à son tour, il les aide à survivre.

La résistance physique est secondée par une résistance intellectuelle. Cette connaissance, dit longtemps après sa camarade Geneviève de Gaulle Anthonioz, qui arrive au même camp quelques mois plus tard, n'est pas sèche, c'est « une connaissance perpétuellement accompagnée par la compassion et qui se tourne inévitablement vers l'action ».

Aujourd'hui entre donc au Panthéon cette nouvelle manière de pratiquer lessciences humaines. Grâce à ces actions, grâce aux fils de l'amitié (et aussi au hasard), les détenues quittent le camp vivantes en 1945. De nouvelles épreuves les attendent.

Un jour les deux amies, Germaine et Geneviève, sont convoquées devant un tribunal allemand pour témoigner en faveur (!) d'une ancienne surveillante de Ravensbrück, injustement accusée par une des détenues. Geneviève raconte : « J'ai trouvé cela rude. C'était la première fois que je retournais en Allemagne et, en plus, j'avais un petit bébé. Tu m'as dit : si nous devons continuer à dire la vérité, nous devons aussi dire la vérité quand cela nous coûte. Et je suis allée là-bas. »

LE COMBAT ANTITOTALITAIRE

La guerre est finie, mais les combats continuent. Germaine Tillion prend connaissance de l'appel que lance, à la fin de 1948, un autre ancien résistant et déporté, David Rousset, pour combattre les camps toujours en activité – camps qui se trouvent, entre autres, dans les pays communistes d'Europe et d'Asie. GermaineTillion adhère aussitôt à cet appel et participe activement aux enquêtes menées par David Rousset. Le combat antitotalitaire s'ajoute ainsi aux valeurs de la résistance.

En 1954 commence une nouvelle guerre, celle de l'Algérie. Germaine Tillion, dont c'est le terrain d'étude ethnologique, s'y rend et constate d'abord la nouvelle misère qui s'est abattue sur les paysans indigènes. Celle-ci lui rappelle le dénuement dans lequel vivaient les détenues du camp.

Elle cherche à y remédier, espérant que cette amélioration supprimera l'une des causes de la guerre. Elle crée à cette fin un réseau de centres sociaux où tous, garçons et filles, enfants et adultes, reçoivent une éducation élémentaire, permettant de mieux s'adapter aux nouvelles conditions de vie.

C'est pour les mêmes raisons que, un peu plus tard, Geneviève Anthoniozs'engagera dans l'organisation ATD Quart Monde : pour combattre la misère des bidonvilles sur le territoire français. Mais, en Algérie, le remède arrive trop tard. La guerre ne fait que s'intensifier, de plus en plus cruelle. Les anciens résistants et les membres des Forces françaises libres se trouvent en première ligne : ce sont eux qui dirigent maintenant l'armée française.

Face aux pratiques imposées par cette guerre de nature nouvelle, et en particulier face à la torture, devenue courante, les anciens combattants adoptent des positions différentes. Les uns – un Massu, un Bigeard, un Aussaresses – veulentdéfendre la patrie mieux qu'en 1940 et ne reculent devant aucun moyen. Les autres, plus rares – le général de Bollardière, l'ancien résistant et déporté Paul Teitgen – se désolidarisent de ces pratiques et les dénoncent publiquement.

SON ATTACHEMENT POUR LE VRAI ET LE JUSTE

Les fidélités de Germaine Tillion sont mises à rude épreuve. Elle ne peut trahir sa patrie, mais ne peut non plus renoncer à son attachement pour le vrai et le juste. Elle ne se reconnaît ni dans les défenseurs inconditionnels de l'Algérie française ni dans les « porteurs de valises » pour le FLN. Il ne lui reste qu'une voie bien étroite : celle de sauver des vies individuelles, d'empêcher des exécutions capitales, d'arracher des personnes aux sévices de la torture, de chercher à interrompre aussi la série d'attentats aveugles commis par les insurgés contre les civils.

Elle échoue souvent, réussit parfois, le résultat n'est pourtant pas mince : des centaines de personnes lui doivent la vie. Germaine Tillion résiste toujours, donc, cette fois-ci non à un envahisseur étranger mais à la barbarie qui s'empare indifféremment des nôtres comme des autres. Par son intermédiaire, les populations des anciennes colonies et le débat anticolonial font aussi leur entrée au Panthéon.

Une fois la paix revenue, Germaine Tillion ne prend pas une retraite pourtant bien méritée. D'un côté, elle prolonge et approfondit ses travaux savants sur la condition des femmes dans le bassin méditerranéen (Le Harem et les Cousins, Seuil, 1982), elle rédige aussi son grand livre sur les camps en 1988 (Ravensbrück, Point Seuil, 1997) et celui sur la guerre d'Algérie en 1958 (Les Ennemis complémentaires, Tirésias, 1958).

De l'autre, elle continue d'intervenir, là où elle peut, là où les valeurs de la Résistance sont battues en brèche. Elle s'emploie à humaniser la détention en prison, dénonce les pratiques esclavagistes toujours vivaces dans certains pays, n'oublie pas la dérive de la torture dans sa patrie, réclame des droits pour ceux qui n'ont pas un toit pour s'abriter ni de quoi manger tous les jours.

Avec Germaine Tillion entre au Panthéon une personne qui déclare : « Je pense, de toutes mes forces, que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique. » Et aussi : « Je ne peux pas ne pas penser que les patries, les partis, les causes sacrées ne sont pas éternels. Ce qui est éternel (ou presque), c'est la pauvre chair souffrante de l'humanité. »

Tzvetan Todorov (Essayiste, philosophe et historien français) 

 

OSTPOLITIK (« politique vers l'Est », en allemand) est un terme désignant la nouvelle politique étrangère de Willy Brandt, chancelier de l'Allemagne de l'Ouest, décidée le 28 octobre 1969 conduisant à l'abandon de la doctrineHallstein, afin de mettre en place une politique de rapprochement et de détente entre l'Allemagne de l'Ouest, l'Union des républiques socialistes soviétiques et ses alliés du Pacte de Varsovie. Elle est plus particulièrement théorisée et mise en place par le conseiller de Willy Brandt, Egon Bahr.



Willy Brandt en conférence de presse le 2 octobre 1969 à l'occasion de la formation de la coalition SPD-FDP.

Parfois mal vue par les autres membres de l’OTAN, qui craignent que la RFA ne s'éloigne du Pacte en menant une politique trop conciliante avec l'Union soviétique et ses alliés du Pacte de Varsovie, l'Ostpolitikmarque pourtant une évolution fondamentale dans l'élaboration d'un climat de rapprochement entre l'Est et l'Ouest.

Les relations entre les deux Allemagne se normalisent : un accord quadripartite sur le statut de Berlin est signé le 3 septembre 1971. L’Union soviétique accepte de laisser passer les marchandises et les personnes se trouvant entre Berlin-Ouest et le territoire de la RFA. Ce qui désenclave la ville avec la création de plusieurs points de passage (en plus des Points de contrôle A (Alpha), B (Bravo) et C (Charlie)) et le franchissement plus facile de la frontière pour les allemands de l'Ouest mais aussi de l'Est (retraités).

Le statu quo est scellé par la signature du traité fondamental à Berlin-Est le 21 décembre 1972 qui amène l'Allemagne de l'Ouest et la RDA à se reconnaître mutuellement. La RFA et la RDA deviennent ainsi l'année suivante en 1973 membres de l'Organisation des Nations unies. Cette même année, toujours dans le cadre de l'Ostpolitik, la RFA signe un traité avec la Tchécoslovaquie (traité de Prague).

 

 

 

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