mercredi 19 mars 2014

"Mais qu’est-ce qu’il y a d’autre que l’humanité ? Il n’y a que l’humanité!"



HUBERT HEYRENDT, ENVOYÉ SPÉCIAL DE LA LIBRE À BERLIN 

A l’affiche de "Diplomatie" de Volker Schöndorff, Niels Arestrup impressionne. Face à André Dussollier, il incarne le général nazi Von Choltitz dans toute sa complexité. Exigeant, le comédien se fait une très haute idée de son métier. 

Il y a quelques semaines, Niels Arestrup accompagnait André Dussollier et Volker Schlöndorff à la Berlinale pour présenter "Diplomatie". Tiré de la pièce à succès de Cyril Gely, le film, en salles dès aujourd’hui (on en lira la critique en "Libre Culture", ainsi qu’un entretien avec le réalisateur), propose un incroyable combat oratoire entre le consul de Suède Nordling et le général Von Choltitz pour la sauvegarde de Paris, qu’Hitler voulait détruire. Arestrup y est de nouveau épatant dans le rôle d’un militaire amené à désobéir aux ordres.

VOUS AVEZ JOUÉ LE RÔLE SUR SCÈNE LONGTEMPS. AVEZ-VOUS RECONSTRUIT ENTIÈREMENT LE PERSONNAGE POUR LE FILM ?

Repartir à zéro, c’est impossible. On a joué pendant près de deux ans, 250 fois. La caractérisation des personnages était assez proche de ce qu’on pouvait envisager de faire au cinéma. Il n’y avait pas de grande différence en dehors, bien sûr, des implications techniques du cinéma.

VOTRE PERSONNAGE EST COMPLEXE, À LA FOIS UN SALAUD ET QUELQU’UN CAPABLE D’HUMANITÉ. C’EST CETTE AMBIGUÏTÉ QUI VOUS A ATTIRÉ ?

Je ne sais pas ce qu’est cette ambiguïté dont on parle. Il est humain. La barbarie est au fond de chaque être humain. Elle n’est jamais présente à 100 %. Le pire des tyrans a des moments de tendresse, de mélancolie, de doute. Ça m’apparaît tout à fait normal. Je ne voulais pas défendre particulièrement le personnage, simplement essayer de rendre compréhensible et palpable la situation dans laquelle il était à ce moment-là et ce qui pouvait l’amener, éventuellement, à prendre une décision que l’on peut évidemment considérer comme positive. Mais on se doit de reconnaître que sa situation personnelle était extraordinairement complexe. Mettre en péril l’existence de sa propre famille n’est pas quelque chose que l’on peut considérer à la légère. Voilà. Moi, je suis un peu comme un chirurgien, j’essaye de trouver les canaux qui amènent d’un point A à un point B. Je n’ai aucune sympathie particulière pour le personnage historique, que je n’ai pas la prétention de connaître et dont je n’ai pas cherché à m’approcher. Ce que je voulais montrer, ce sont les chemins qui le mènent, de la décision prise de détruire Paris, à celle de ne pas obéir à cet ordre absurde. En fait, Von Choltitz lui-même s’est exprimé après la Guerre. Il a toujours dit qu’il avait été persuadé depuis le début que l’ordre d’Hitler était celui d’un malade et que la destruction de Paris n’aurait eu aucune incidence sur le sort de la Guerre. Elle était déjà perdue.

ET QU’EN EST-IL DE L’HONNEUR DE CET OFFICIER D’ORIGINE PRUSSIENNE ?

Bien sûr que cela joue. Je crois en effet que cette certitude presque génétique en lui qu’il n’était pas possible de capituler, quelles que soient les circonstances, est très forte, très présente. Maintenant, la situation est extrêmement particulière. L’armée américaine de Leclerc est à quelques heures de Paris et les renforts attendus par les troupes allemandes ne sont jamais arrivés. Il devait donc détruire Paris; c’était l’ordre qui lui était donné. Si Von Choltitz été nommé à Paris, c’est parce qu’il avait la réputation de ne jamais désobéir…

POUR INCARNER UN PERSONNAGE COMME VON CHOLTITZ, AVEZ-VOUS BESOIN DE RESSENTIR UNE FORME DE SYMPATHIE POUR LUI ?

Je crois qu’on peut faire une différence entre la compréhension, la sympathie et l’adhésion. Je peux essayer de comprendre la situation dans laquelle se trouvait cet homme, avec la proximité de sa propre disparition puisqu’en cas de combat, il se serait fait tuer. Cet état, ce paroxysme-là me parlaient beaucoup. Cela aurait été un général français du Premier Empire ou quelque militaire que ce soit, ces questions sont formidablement intéressantes. Quand on me dit que je donne beaucoup d’humanité à Von Choltitz, je suis toujours assez étonné. Mais qu’est-ce qu’il y a d’autre que l’humanité ? Il n’y a que l’humanité ! Ce qui est le plus important et troublant, c’est que l’on puisse tous se reconnaître en lui.

VOLKER SCHLÖNDORFF AFFIRME QUE CETTE HUMANITÉ, CETTE ÉMOTION, UN ACTEUR ALLEMAND N’AURAIT PEUT-ÊTRE PAS OSÉ LES CHERCHER DANS LE PERSONNAGE…

Je ne crois pas. C’est une façon de travailler. Le fait qu’un homme ait en lui toute la bestialité universelle, ça ne m’étonne pas, ça ne me choque pas. Si j’en avais fait une espèce de robot sanguin, énervé, je pense que cela aurait eu beaucoup moins d’intérêt pour le public.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

IL Y EUT MEME UN DE GAULLE ALLEMAND

 


Le film s’annonce magnifique, la critique est unanime, comme chacun, j’irai le voir pour la performance des acteurs l’intérêt de l’intrigue, mais l’interview d’André Dussollier m’a choqué. Le comédien avoue ne pas s’être renseigné sur le personnage qu’il incarne et surtout d’être parti pour composer son personnage du stéréotype que nous avons tous de l’officier aristocrate allemandincarné jusqu’à la limite de la caricature par Eric von Stroheim dans la Grande Illusion.

Difficile d’imaginer que ce grand comédien n’ait jamais entendu parler de l’écrivain Ernst Jünger, officier allemand stationné à Paris qu’il idolâtre, grand soldat, proche de Von Choltitz, son chef hiérarchique, dissident « light », ami de von Staufenberg – il vivra dans son pavillon de chasse en Souabe après-guerre-francophile inconditionnel et familier de Colette, de Cocteau, Morand et Jouhandeau.

Hannah Arendt dans son étude sur le totalitarisme nazi dénonçait le culte germanique de l’obéissance- Kadavergehorsam- et tout semble lui donner raison : les nazis et le peuple allemand tout entier fut subjugué par la mystique de l’obéissance. Pierre Assouline parle du « sens pathologique du devoir de hauts fonctionnaires et de chefs militaires ». Tous y succombaient, sauf une  poignée d’irréductibles dont Kurt Freiherr von Hammerstein-Equord qui est, à cet égard, le pendant de Charles De Gaulle, le général en chef qui a osé dire non à Hitler : ‘"Da mache ich nicht mit."

 

Il y eut dautres glorieuses exceptions hormis les Scholl ou le colonel Claus von Stauffenberg, lSchwarze Kapelle -«l’ orchestre noir »- comprend notamment des membres des services secrets (le célèbre amiral Canaris), des officiers actifscomme Ludwig Beck  ou Erwin von Witzleben. Mais le plus flamboyant de tousfut le général baron rebelleCe personnage « gaullien », grand oublié des historiographes, sauve l’honneur perdu de l’Allemagne.

Hans Magnus Enzensberger (qui lui a consacré une passionnante biographie désormais traduite en français) raconte : En février 1933,  le général  baron "Kurt von Hammerstein" commandant en chef  de la Wehrmacht réunit ses chefs d’Etat-major dans sa villa de service à la demande de Hitler. Le nouveau Führer s’adresse à eux et leur dévoile, dans le plus grand secret, ses plans de guerre pour les années à venir. Les généraux ont écouté le dictateur au garde à vous.  « Die Generäle nahmen das hin. Hammerstein sah die Katastrophe voraus. "Da mache ich nicht mit." Les généraux ont tout avalé, Hammerstein voyant la catastrophe arriver et ce dès 33, fut le seul à lancer : “ Je ne marche pas »

Le discours de l’intervention de Hitler de ce jour a été retrouvé en 2000 dans les archives  de Moscou mais pas le PV de la réunion.

 

« La peur n’est pas une vision du monde ». C’est par cette réflexion terrible que Kurt von Hammerstein, chef d’état-major général de la Reichswehr, résolut de tourner le dos à la nouvelle Allemagne en 1933. Et l’aristocrate prussien s’y tint jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Comme ses nombreux enfants s’engagèrent chacun à sa manière dans la résistance intérieure, l’inflexibilité d’un homme fut celle d’un clan, preuve qu’une attitude est le reflet d’une éducation. Welligton disait. « The battle of Waterloo was won on the playing fields of Eton. »

A l’ouest rien de nouveau », le célèbre roman allemand de Remarque commence dans une scène dans une salle de classe. Un professeur raide et autoritaire -style Professor Unrarht avant sa rencontre avec l’ange bleu Dietrich- prêche le nationalisme pan germanique, la bien « pensense » pansue. Aucun élève ne bronche, ils seront tous massacrés dans les tranchées, sauf l’auteur.



Le concept de « Kadavergehorsam » est originaire de l’enseignement des pèresJésuites qui longtemps formata les élites bourgeoises européennes. Ignace deLayola, fondateur de l’ordre religieux-militaire jésuite (destiné à reconquérir par la Contre Réforme le terrain conquis par la réforme de Luther) préconisait l’obéissance inconditionnelle inspirée par la « perfecta et summa obedientia de François d’Assise. En 1881, Matthew Arnold, écrivait en toute lucidité:  Alas!disasters have been prepared in those playing-fields of Eton as well as victories; disasters due to inadequate mental training - to want of application, knowledge, intelligence, lucidity.”

Le germaniste Henri Plard, grand connaisseur et éminent traducteur de Jüngerdisait à ses étudiants : « soyez le grain de sable et pas l’huile qui lubrifie les rouages ». Quant au grand résistant  Burgers, patron du groupe G exécuté par les nazi, il écrivit la veille de sa mort : « le salut ne viendra pas des esprits au garde à vous ».

MG

 

DE L’ALLEMAGNE NAZIE ET DE L’INTRANSIGEANCE

Pierre Assouline, la République des Livres



Pourquoi la seconde guerre mondiale a-t-elle duré si longtemps et comment expliquer la résistance de l’Allemagne national-socialiste dans les décombres de 1944-1945 alors que la chute du régime était inéluctable ? A cette double question qui n’en fait qu’une, un grand nombre d’historiens ont déjà répondu. Il faut croire que leur démonstration était insatisfaisante puisque cette question ne cesse d’être posée, comme si l’énigme de l’interminable chute d’Hitler demeurait inentamée. Car il ne suffit pas de dire qu’Hitler était d’une intransigeance absolue dans son refus de toute reddition, tant il demeurait hanté par la honte de la capitulation de 1918 : encore faut-il savoir pourquoi il a été suivi jusqu’au bout dans sa volonté d’ « emporter un monde avec nous » alors que le pays n’était plus qu’un immense charnier dans un paysage de désolation. On sait pourquoi l’Allemagne s’est effondrée mais on comprend difficilement pourquoi le régime a continué à fonctionner jusqu’à la toute fin alors que son sort était scellé depuis des mois. Le peuple allemand ne s’est pas soulevé comme en 1918. Le fait est que la plupart des historiens du conflit sont aussi prolixes sur le début et le milieu qu’ils sont rapides sur sa fin. La Fin (The End, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, 660 pages, 26 euros, Seuil) du britannique Ian Kershaw, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Sheffield et biographe du Führer, est de nature à clore le débat tant les avancées historiographiques qu’il propose sont claires, précises et surtout convaincantes. Il a choisi de faire démarrer son récit (impeccablement sourcé, on s’en doute), qui ne relève pas de l’histoire militaire même si les batailles y sont bien aussi, non au moment du débarquement en Normandie mais deux mois après avec l’attentat manqué contre Hitler. Seules une grande familiarité avec le sujet, l’époque et les témoins, ainsi qu’une véritable intimité avec les archives, permettent une telle réussite. A une condition toutefois : accorder autant d’importance aux structures du régime qu’aux mentalités. L’auteur s’y est plié d’emblée, sans la moindre complaisance mais sans esprit polémique, en appelant un chat, un chat, et, quoi que le ministre de l’Armement en ait dit par la suite, Albert Speer fut un rouage essentiel du régime jusqu’au bout : son sens de l’organisation a seul permis la contre-offensive Von Runstedt dans les Ardennes durant hiver 1944, en attendant les V1, les V2 et autres armes miracle longtemps annoncées et promises au titre de « oiseaux du destin de l’Allemagne ».


« Mieux vaut une fin dans l’horreur qu’une horreur sans fin » : cela se disait et s’entendait parfois dans l’Allemagne du début 1945. Il est vrai que jusqu’au bout de ce processus de désintégration, ce ne fut que terreur, meurtre et destruction. Le paradoxe est que la souffrance et la dévastation provoquées par les ravages des bombardements alliés sur les villes allemandes aient aussi apporté l’espoir de la libération d’un régime tyrannique. On imagine mal le chaos qui régnait au printemps 1945 alors que les circuits de communication s’étaient effondrés, que la nourriture venait à manquer et que des millions de foyers étaient privés d’eau, de gaz et d’électricité. Un spectacle dantesque (des habitants de Dresde se noyant dans le grand réservoir de la ville où ils avaient plongé pour fuir les flammes), une atmosphère apocalyptique (les "marches de la mort" qui décimèrent tant de déportés forcés de quitter un camp pour un autre) dont rendent bien compte les scènes de rue du film La Chute où l’on voit des membres de la Volkssturm, milices civiles constituées d’hommes entre 16 et 60 ans (ils seront six millions en tout sous les ordres des Gauleiters), levées par Hitler pour relever le moral de la population (250 000 déserteurs à la fin de 1944), contenir l’avancée de l’ennemi, débusquer et punir l’ennemi de l’intérieur « lâche et défaitiste » tapi en tout mauvais citoyen (pendu à un arbre ou exécuté en pleine rue), mater tout soulèvement des travailleurs étrangers, se livrer à des exactions dans l’arbitraire le plus absolu (« une véritable frénésie meurtrière »). Où l’on voit Hitler empêcher Goebbels de mettre à exécution son projet de faire cesser la production de sucreries et de bière : « L’arrêt des brasseries aurait de graves répercussions psychologiques en Bavière » assura le Führer.

Alors, les réponses au « Pourquoi ? » de cette autodestruction ? La terreur est l’un des premiers paramètres d’explication. La sauvagerie des représailles engendrait une extrême prudence dans les comportements. Mais les civils étaient partagés entre deux peurs : celle de la répression aveugle des SS ou de la Gestapo qui pouvait frapper quiconque à tout instant, et celle des atrocités annoncées si les bolcheviks venaient à les envahir. La conviction idéologique et la loyauté fanatique envers le Führer sont également à prendre en compte, autant que l’absence d’alternative ou le sens pathologique du devoir de hauts fonctionnaires et de chefs militaires.

Sans oublier un autre paramètre, et non des moindres : la résignation de la population lasse de la guerre, exténuée et pessimiste. Toutes choses qui, toutefois, n’auraient pas suffi si elles n’avaient été sous-tendues par la nature du pouvoir national-socialiste et la personnalité de son chef :

« L’attrait charismatique de Hitler auprès des masses s’était de longue date dissous, mais les mentalités et les structures de son pouvoir charismatique perdurèrent jusqu’à sa mort dans le bunker. Divisées, les élites dominantes ne possédaient ni la volonté collective ni les mécanismes de pouvoir pour empêcher Hitler d’entraîner l’Allemagne vers sa destruction totale ».

Et Ian Kershaw de conclure : « C’est cela qui fut décisif ».

Un maître-livre, vraiment, exemplaire de rigueur et de souci du récit. Comme souvent les essais stimulants, celui-ci donne aussitôt envie d’en retrouver un autre. Non parce qu’il le cite (ce n’est d’ailleurs pas le cas ici) mais par association d’idées et réminiscence d’anciennes lectures. J’ai donc repris dans la foulée Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande (Hammerstein oder der Eigensinn, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, 390 pages, 23,50 euros, Gallimard) de l’un des essayistes les plus fins de l’Allemagne contemporaine, Hans Magnus Enzensberger, peut-être en raison d’un mot de l’épigraphe, auquel le livre de Ian Kershaw faisait écho : « La peur n’est pas une vision du monde ». C’est par cette réflexion que Kurt von Hammerstein, chef d’état-major général de la Reichswehr, résolut de tourner le dos à la nouvelle Allemagne en 1933. Et l’aristocrate prussien s’y tint jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Comme ses nombreux enfants s’engagèrent chacun à sa manière dans la résistance intérieure, l’inflexibilité d’un homme fut celle d’un clan, et ce livre, sous la forme originale d’un « dialogue des morts » et d’une méditation sur un destin, une biographie de groupe. Ou une histoire de famille. La traversée est impressionnante. D’autant qu’en post-scriptum, l’auteur nous offre, dans un condensé de son ars poetica sous le titre « Pourquoi ce livre n’est pas un roman », une dizaine de pages qui valent à elles seules le détour. Un bel éloge du parti pris à son meilleur. Disons : la version artistique de l’intransigeance, justement.

 ("Dresde après les bombardements alliés" photo D.R. ; "Membres du Volkssturm, le plus jeune armé du fameux Panzerfaust, en exercice à Potsdam fin 1944" © Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz / Hilmar Pabel ; "Kurt von Hammerstein" photo D.R.)

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