lundi 28 avril 2014

"Papa, je suis parti faire le djihad. Si tu te convertis, on se verra au paradis"


Par Doan Bui

Nouvel obs

Alors que le gouvernement dévoile un plan de lutte contre les filières djihadistes, rencontre avec ces parents qui ont vu, un jour, leurs enfants partir "là-bas". Et parfois ne pas en revenir.


 

Nicolas et Jean-Daniel Bons, deux frères morts "au djihad" en Syrie. (Capture d'écran YouTube)


Il n'a même pas pu récupérer leurs corps. Aucun document officiel, aucune trace, rien. Du décès de ses deux fils, Nicolas et Jean-Daniel, Gérard Bons ne sait finalement pas grand-chose. Jean-Daniel, 22 ans, est mort "au combat", d'une balle en pleine poitrine, début août 2013, quelque part près d'Alep, en Syrie. C'est Nicolas qui a prévenu leur père : "Jean-Daniel est parti." Gérard a tout de suite compris. Nicolas, lui, poursuivait : "Il est heureux, près d'Allah."

Gérard l'avoue, il en a voulu à Nicolas, 30 ans, son aîné issu d'un précédent mariage, d'avoir entraîné son frère dans cette conversion à l'islam puis cette folle croisade en Syrie. A tel point que ces derniers mois il avait du mal à lui parler, sur Skype ou au téléphone. Ses deux fils, se disait-il, il les avait déjà perdus. Etaient-ce ses garçons, ces deux fanatiques qui posaient avec un coran et une kalachnikov dans une vidéo sur YouTube, en juillet 2013, exhortant "frère François Hollande" à se convertir à l'islam et à retirer les troupes du Mali pour "sauver [s]on âme du feu de l'enfer"? Gérard répétait qu'il avait fait une croix sur Nicolas, mais une partie de lui espérait encore : Nicolas ne lui avait-il pas confié être "moins courageux" que Jean-Daniel et rester à l'arrière de la ligne de front ? Et pourtant...

OPÉRATION KAMIKAZE

Fin décembre, Nicolas s'est tué dans une opération kamikaze, près de Homs. Dominique, la mère de Nicolas, a été prévenue par SMS. Elle a rappelé le numéro syrien qui s'affichait et a eu confirmation. 

Une opération kamikaze, répète Gérard, sonné. Comment ont-ils pu lui laver la tête pour qu'il aille se faire exploser comme ça?"

Cent fois, mille fois, il a refait le déroulé du film. Se torturant, ressassant les "et si..." qui empoisonnent le deuil.

Il y a Nicolas, d'abord, par qui tout a commencé. Après son divorce (Nicolas avait 3 ans), Gérard a refait sa vie en Guyane, il a eu trois autres fils. Nicolas est resté auprès de Dominique, à Toulouse, où vit également sa grand-mère paternelle. A l'adolescence, il part à la dérive. Drogue, échec scolaire. "Il était en manque de repères, dit Gérard. Je l'ai même fait revenir auprès de moi pendant plusieurs mois, mais ça n'a pas marché." Nicolas rentre à Toulouse. Retombe dans la petite délinquance. En 2009, il se convertit à l'islam." Ca a été un mal pour un bien. Il ne fumait plus, ne se droguait plus."

Jean-Daniel, c'est un tout autre profil : "Un garçon sportif, sage, qui ne fumait pas, ne sortait pas." Il rejoint son grand frère à Toulouse, à l'été 2012, pour préparer un BTS. Ils vont tous les deux habiter chez leur grand-mère. "Ils étaient aux petits soins pour leur mamie, ils lui faisaient son lit, lui préparaient sa tisane." Très vite, Jean-Daniel se convertit à l'islam, comme son grand frère. Gérard vient leur rendre visite : 

J'AVAIS DIT À NICOLAS : 'LE PLUS BEAU CADEAU QUE TU POURRAIS ME FAIRE, CE SERAIT DE RASER TA BARBE.' IL M'A RÉPONDU : 'C'EST IMPOSSIBLE, J'AI PROMIS À ALLAH.'"

Gérard s'inquiète. Jean-Daniel a décroché de ses études. "Les deux ne fichaient rien. En revanche, le portable sonnait tous les matins à 5 heures pour la prière." A Noël, Jean-Daniel s'emporte et refuse de manger de la bûche car elle est alcoolisée. Peu après, les deux frères annoncent qu'ils vont partir en Thaïlande pour un stage de boxe thaïe. Ils promettent qu'ensuite ils retourneront en Guyane. Travailler, peut-être, dans l'entreprise de panneaux solaires de papa. "J'avais envie d'y croire. On avait prévu de monter une équipe de foot en salle, avec tous mes fils. J'avais même commencé à recruter d'autres joueurs." 

Quand, le 1er avril 2013, arrive la lettre de Jean-Daniel annonçant qu'ils sont en fait partis en Syrie, le ciel s'effondre. 

PAPA, JE SUIS PARTI FAIRE LE DJIHAD AVEC NICOLAS. [ ...] NOUS NE NOUS REVERRONS PAS DANS CE MONDE. MAIS, SI TU TE CONVERTIS, ON SE REVERRA AU PARADIS."

Courbé, le dos cassé, Sofiane (certains prénoms ont été modifiés) est, comme Gérard Bons, un père orphelin. Son fils aîné, Sabri, 19 ans, est mort le 8 décembre. Deux mois seulement après être parti. "Nos enfants, dit-il, c'est de la chair à canon." Sofiane continue d'aller aux réunions de l'association Les Parents concernés, qui rassemble des parents belges dont les enfants sont partis en Syrie : 

On est si seuls quand ça vous arrive. Les autorités ne font rien. Je me demande même s'ils ont vraiment envie que nos gamins reviennent."

En parler ou pas ? C'est le dilemme qui revient, lancinant, pour tous ces parents, qui refusent parfois de signaler la disparition de leurs enfants, de peur qu'ils ne soient fichés comme terroristes.

LE DJIHAD S'EST RÉPANDU COMME UNE ÉPIDÉMIE

Sofiane, comme Gérard, avait signalé le départ de son fils. Cela n'a servi à rien. A Vilvorde, où habite Sofiane, le djihad s'est répandu comme une épidémie. La mosquée locale est un lieu de recrutement de prédilection pour les "barbus". Une trentaine de gosses du quartier sont partis en Syrie. Même des filles : comme cette gamine, mineure, qui s'était mise à porter le niqab, disparue du jour au lendemain. Des radicalisations express, comme celle de Sabri qui, pourtant élevé dans une famille non pratiquante, s'est mis tout d'un coup à aller à la mosquée, à tancer sa petite soeur pour des jupes trop courtes. "Ca a commencé avant l'été, cette lubie. Le 13 octobre, il était parti."

Dans les yeux des proches, toujours cette même stupeur, toujours cette question : pourquoi ? "Kery a été élevé dans des écoles privées catholiques", répète Chantal. Cela fait un an que Kery est parti. Chantal vit désormais entre parenthèses, suspendue à ces quelques conversations sur Skype, ces SMS où l'on parle sans parler. Car tous les parents n'ont qu'une peur : braquer leurs enfants partis "là-bas".

Il ne veut pas que je lui demande de revenir. Ni me dire ce qu'il fait exactement. Je m'exécute : l'important, c'est de garder un contact."

Il y a un mois, Chantal a reçu un SMS lui annonçant la mort de Kery. Folle d'angoisse, elle a essayé d'appeler le numéro qui s'affichait. Plus rien. "Et puis hier, sur Skype, ça a clignoté. C'était lui ! Je l'ai vu, et il m'a un peu expliqué. Leur maison a brûlé dans une explosion, il a tout perdu. C'est affreux de savoir si peu de choses sur ce qui se passe..."

Alors, Sofiane, Chantal et les autres scrutent les cartes, les mouvements des troupes, dénombrant les bombardements, les explosions, ne sachant même pas sur quel camp se focaliser : "Les gamins, ils sont avec les djihadistes, pas avec l'Armée syrienne libre..."

LES CHAMBRES VIDES

Désormais, la maison de Yasmeen, dans un quartier résidentiel de Bruxelles, paraît désespérément vide. Les chambres de ses deux gamins sont restées intactes, comme pétrifiées au jour de leur départ. Yanis, 22 ans, est parti en janvier 2013. Trois mois après, son petit frère de 15 ans, déjouant la surveillance de ses parents, filait à l'aéroport de Bruxelles et s'embarquait pour Istanbul en compagnie d'un camarade de classe : "Ce soir-là, j'étais convoquée au commissariat pour évoquer la situation de Yanis... Je suis révoltée que personne ne l'ait arrêté à l'aéroport. Il est mineur !"

Yasmeen elle aussi ressasse sa culpabilité, son incompréhension. Un foyer stable, des parents cadres sup, l'aîné en école d'ingénieurs, le petit en troisième, tous les deux aimés, choyés. 

Comme tous les jeunes de 20 ans, Yanis est un idéaliste. Il cherchait une cause. Il a commencé à s'intéresser à l'islam, à regarder des vidéos sur ce qui se passait en Syrie, mais il n'a jamais tenu de discours radical."

Sur Skype, les garçons ne disent rien, juste qu'ils "font de l'humanitaire".Laissant parfois échapper un "maman, tu me manques". Yasmeenprend alors la webcam, montre sur Skype la maison, leur chambre... Yasmeen et son mari sont partis deux fois en Turquie, sur les traces de leurs fils ; ils ont réussi à retracer leur parcours, d'étape en étape. 

Mais, à chaque fois, ils ont réussi à passer la frontière avant qu'on ne les rattrape. Après, les gamins sont pris en main, paraît-il : Yanis me disait que c'était comme à la fac, il y avait des stands pour accueillir les djihadistes européens et les orienter..."

Le jour de son départ, il a seulement laissé un SMS :"Maman, je rentrerai tard, bisous bisous." Elle a répondu : "Rappelle-toi, mon chéri, on dîne à 18h30."

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

A VILVORDE …

 

« A Vilvorde, où habite Sofiane, le djihad s'est répandu comme une épidémie. La mosquée locale est un lieu de recrutement de prédilection pour les "barbus". Une trentaine de gosses du quartier sont partis en Syrie. Même des filles : comme cette gamine, mineure, qui s'était mise à porter le niqab, disparue du jour au lendemain »

Vilvorde mais c’est chez nous, aux portes de Schaerbeek Cité des Ecoles…

Assis à la terrasse du Mokafé, je lisais ceci dans mon Nouvel Obs tout en regardant passer les belles dames, les touristes de Flandre ou du Japon, quand je vis défiler se tenant par la main deux par deux ,  un rang de gamines hautes comme trois pommes, wsdélicieusement habillées et accompagnées de leurs deux institutrices : tout ce petit monde  parlait anglais. Quelques minutes plus tard suivait un rang de petits bouts de chou de toutes couleurs et de toutes ethnies accompagnés de leurs monitrices. Quel monde, quelle éducation leur offrons-nous ? me disais-je. Ils sont tout sourire, dans leurs chasubles vertes réfléchissantes trop grandes pour eux, du type de celle qu’on conserve dans nos autos et qu’on arbore en attendant les secours quand on tombe en panne. Ecole en panne, enfants en détresse, me suis-je dit, tout en pensant que l’éducation et l’instruction, pourvu qu’elles soient dispensées avec soin, rigueur et avec amour rendent possible le meilleur quand elle réussisssent -le pire quand elles échouent,  comme le montre cet article et la magnifique analyse de Jacques Attali : Pour que cela réussisse « on doit les entourer d’affection et associer à cette fin toutes les forces de la société : la famille, l’école, les services sociaux, les clubs de sport, les associations ; leur permettre de s’appuyer sur des référents, qui doivent les respecter, les écouter, ne jamais les quitter des yeux »

Et chaque fois qu’on échoue, « il ne faut pas s’étonner si certains d’entre eux n’attendent plus rien de leur pays. Et cherchent ailleurs leur destin. Les uns le trouvent dans les universités étrangères ; d’autres, dans des petits boulots dans tous les restaurants du monde ; d’autres encore, sur la route, à travers la planète ; d’autres encore, dans l’engagement dans des armées étrangères ; d’autres enfin, dans le terrorisme. »

Et je me prends à penser au destin du petit Bruxellois qui va naître demain dans un foyer chrétien, athée, juif ou musulman. « Il s’agit de recoudre le tissu social, et de faire travailler ensemble d’innombrables institutions, publiques et privées, qui ont appris à se méfier les unes des autres. »

 Nous sommes en pleine campagne électorale et cela aucun parti ne le dit quand tous devraient le hurler en parlant d’une même voix. Si on répugne à consacrer à l’éducation de notre jeunesse le meilleur de nos ressources financières mais surtout humaines,Bruxelles, la Belgique, l’Europe sont condamnées à l’inexorable déclin qui s’annonce. Ce ne sont pas les saints, Jean le XXIIIème ou Jean Paul le second, ni les imams de garage qui intercéderont en faveur de ces jeunesOn peut renoncer à bien des choses : des hélicoptères neufs ou des avions à réaction militaires, des tunnels sous l’avenue Louise, un stade de foot pour la capitale, un méga centre commercial et de loisirs au Heysel, des lunettes Google et que sais-je encore. Mais on ne saurait lésiner sur l’éducation et la formation de notre jeunesse au risque d’aller tout droit au suicide collectif. 

«Nos diverses institutions éducatives doivent apprendre à travailler ensemble pour définir un programme d’accompagnement adapté pour chaque jeune. Cela suppose une révolution, un bouleversement de la société, en particulier de l’Etat qui ne doit plus se réduire à une juxtaposition de guichets cloisonnés, auxquels chacun vient s’adresser, aux divers moments de sa vie. Lutter contre la solitude. Tout est là. Ce n’est pas si difficile. Encore faudrait-il oser se parler. »

Oser ! On ose tellement peu aujourd’hui dans les sphères politiques, que font tant paniquer les sondages et les échéances électorales, qu’ils sont devenus incapables de tracer des plans à un horizon dépassant celui d’une législature.  Agir ainsi c’est tout simplement précipiter la mort de la démocratie pour le plus grand profit des démagogues populistes de toutes farines.

MG  

 

JEUNESSES DÉLAISSÉES

Paru dans L'Express Jacques Attali

Pendant qu’on dispute doctement de savoir si on ne devrait pas beaucoup moins payer les jeunes, de France et d’ailleurs, pour exercer des métiers sans avenir, il ne faut pas s’étonner si certains d’entre eux n’attendent plus rien de leur pays. Et cherchent ailleurs leur destin. Les uns le trouvent dans les universités étrangères ; d’autres, dans des petits boulots dans tous les restaurants du monde ; d’autres encore, sur la route, à travers la planète ; d’autres encore, dans l’engagement dans des armées étrangères ; d’autres enfin, dans le terrorisme. Certains même, en cas extrême, choisissent d’en finir avec leur vie dans un attentat-suicide.
En fait, il n’y a pas beaucoup de différences entre tous ces jeunes : ils viennent, souvent, des mêmes milieux, de la même classe moyenne menacée de prolétarisation. Pour les uns, l’amour d’une famille exigeante, la rencontre d’un professeur, la main tendue d’un entraîneur ou d’un animateur associatif les poussent vers le savoir et l’épanouissement. Pour les autres, la solitude, l’humiliation, la malchance d’une autre main tendue, les entraînent vers la haine et l’autodestruction. Exils d’espoir. Exils de haine.
La réponse aux exils de la haine ne peut être purement répressive : la France, en particulier, n’est heureusement pas un goulag ; quiconque veut en partir, quel que soit son âge, peut le faire aisément. Quiconque trouve l’aventure du djihad comme réponse à sa solitude peut le faire ; comme, à l’inverse, nul ne peut interdire à qui que ce soit, venu d’ailleurs, de s’engager dans la Légion étrangère.
Dans les villages anciens, on ne laissait jamais seuls ceux qui flanchaient ; quelqu’un, toujours, s’occupait d’eux. Dans nos sociétés urbaines, une telle compassion n’existe plus ; au mieux, le faible est-il pris en charge par une succession d’institutions spécialisées, de la maternelle à l’entreprise et la maison de retraite, en étant à chaque fois abandonné par chacune d’elles, avant qu’une autre, parfois, ne prenne le relais. Et la famille, qui devrait faire le lien, rassembler toutes les expériences, est de plus en plus impuissante face à ces forces centrifuges.
Pour écarter les jeunes de ces sources de désespoir, la société ne doit pas se contenter de leur fournir des lieux successifs d’indifférence ; de leur faire distribuer des allocations par des guichets anonymes. Elle doit les entourer d’affection et associer à cette fin toutes les forces de la société : la famille, l’école, les services sociaux, les clubs de sport, les associations ; elle doit leur permettre de s’appuyer sur des référents, qui doivent les respecter, les écouter, ne jamais les quitter des yeux. Les parents, les enseignants, les animateurs de clubs des sport, les policiers, qui sont ces référents, doivent se parler, échanger des informations.
Y parvenir ne sera pas simple et il y faudra du temps. Il s’agit de recoudre le tissu social, et de faire travailler ensemble d’innombrables institutions, publiques et privées, qui ont appris à se méfier les unes des autres. Par exemple, cela suppose de les faire entrer décemment sur le marché du travail, avec un salaire décent, une activité intéressante et une perspective d’avenir. Ainsi, au lieu de débattre de savoir si on devrait laisser les entreprises proposer aux jeunes des salaires inférieurs au salaire minimum légal, il faudrait plutôt associer entreprises et organismes de formation, pour rémunérer ces jeunes par les unes pour un travail (pour un montant inférieur au smic, si nécessaire), et par les autres, avec un complément adapté, pour se former. Ces diverses institutions doivent aussi apprendre à travailler ensemble pour définir un programme d’accompagnement adapté pour chaque jeune.
Cela suppose une révolution, un bouleversement de la société, en particulier de l’Etat qui ne doit plus se réduire à une juxtaposition de guichets cloisonnés, auxquels chacun vient s’adresser, aux divers moments de sa vie. Lutter contre la solitude. Tout est là. Ce n’est pas si difficile. Encore faudrait-il oser se parler.

j@attali.com

 

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