jeudi 3 avril 2014

La culture, réponse aux défis de la crise


GUY DUPLAT  La Libre


Politique "Culture et Démocratie" a rédigé ses recommandations aux candidats aux élections.

A la veille des élections, le monde culturel se mobilise pour ne pas que la culture soit oubliée. Dans certains pays, elle est fortement menacée (en Hongrie par les ultranationalistes, en Espagne, en Grèce et au Portugal par les coupes budgétaires).

Mardi soir, une soirée de solidarité s’est tenue au Toneelhuis d’Anvers au départ d’une pétition - www.pasennotrenom.be, qui a déjà réuni plus de 3 000 signataires - sous le titre "Sauvez la culture !" Des dizaines d’artistes sont intervenus (Caroline Lamarche, Jacques Delcuvellerie, Josse De Pauw,Mourade ZeguendiDaan…). " En Europe", dit le texte, "l’asphyxie frappe l’art et la culture, considérés comme un ballast gênant qu’on jette par-dessus bord. La politique pratique des coupes dans les investissements culturels publics, sous prétexte que la culture n’est, après tout, qu’un luxe superflu. Comme si l’art et la culture n’appartenaient pas à tout le monde et comme s’ils n’étaient pas aussi indispensables que l’eau et l’énergie, aussi nécessaires que le pain."



GEORGES STEINER

L’association "Culture et Démocratie", créée il y a vingt ans au départ d’intellectuels, d’artistes, d’institutions culturelles et de mouvements associatifs, va dans le même sens dans les "recommandations" qu’elle publie à la veille du vote (sur www.cultureetdemocratie.be).

L’association, longtemps dirigée par Bernard Foccroulle, puis Georges Vercheval, et maintenant par Sabine de Ville, a pris cette belle phrase de Georges Steiner en exergue : " Les arts sont encore plus indispensables aux hommes et aux femmes que ce qu’il y a de meilleur dans la science et la technologie. Nous sommes un animal dont le souffle de vie est celui des rêves parlés, peints, sculptés et chantés. Il n’y a, ni ne saurait y avoir, de communauté sur terre, si rudimentaires que soient ses moyens matériels, sans musique, sans quelque forme d’art graphique, sans ces récits de remémoration imaginaire que nous appelons mythe et poésie."

"Culture et Démocratie" veut interpeller les mandataires politiques pour qu’"à l’heure où, pour de nombreux gouvernements européens dont le nôtre, la tentation est forte de soumettre les budgets culturels à des stagnations persistantes ou à des coupes drastiques, ils engagent et défendent des politiques culturelles audacieuses et ambitieuses".

Dans ce long texte, on peut lire aussi : "L’urgence de la reconnaissance, de la défense et de la consolidation du statut des professionnels de la culture : les créateurs sont souvent aux avant-postes, ils disent du monde ce que nous n’en savons pas encore. La place qui est - ou non - faite aux artistes témoigne de l’importance que le politique reconnaît - ou non - à la culture et à la création."

LES ÉMERGENCES

"Culture et Démocratie" demande aussi "un soutien affirmé aux émergences artistiques, à la jeune création, aux formes inédites et innovantes" et "souhaite que les professionnels de la culture et de la création accèdent à un statut qui leur permette de jouer pleinement leur rôle dans la cité".

La question culturelle, lit-on encore, doit se mesurer à l’aune des défis que nous posent"l’ébranlementdes solidarités traditionnelles, la difficulté d’appréhender de manière positive et curieuse l’avènement d’une société multiculturelle, la fragilisation spectaculaire de couches entières.

Dans le champ économique aussi, "la culture et la création sont, dans les zones urbaines ou rurales, des accélérateurs économiques puissants. Pour cette raison aussi, mais pas seulement, les musées, les théâtres, les cinémas, les centres d’art, les institutions musicales, les lieux d’expression et de création doivent être soutenus et stimulés, en particulier là où la crise a fait le plus de dégâts".



 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

MIEUX QUE LA CULTURE :  L’INTERCULTUREL

Lecteur, méditons cette phrase Georges Steiner et faisons-en notre miel de ce jour" Les arts sont encore plus indispensables aux hommes et aux femmes que ce qu’il y a de meilleur dans la science et la technologie. Nous sommes un animal dont le souffle de vie est celui des rêves parlés, peints, sculptés et chantés. Il n’y a, ni ne saurait y avoir, de communauté sur terre, si rudimentaires que soient ses moyens matériels, sans musique, sans quelque forme d’art graphique, sans ces récits de remémoration imaginaire que nous appelons mythe et poésie."



Georges Steiner cet immense érudit cosmopolite parlant et écrivant indifféremment en anglais, français allemand et d’autres langues encore est un magnifique passeur de cultures et à lui tout seulla quintessence de l’esprit  européen. « Le grand poète, l'écrivain est l'opposant par excellence. Il oppose ce qui pourrait être à ce qui est. »

Il me fait penser à Jean Weisgerber mon professeur de littérature néerlandaise disparu il y a peu.


GEORGE STEINER est né en 1929 à Paris de parents Juifs viennois très cultivés. Ils avaient quitté l'Autriche pour la France, sentant croître la menace du nazisme. FrédérickSteiner était persuadé que les Juifs étaient « des étrangers, en danger partout où ils allaient » et il avait pourvu ses enfants d'un bagage de langues. Le jeune George grandit donc avec trois langues maternelles, l'allemand, l'anglais et le français, comme Jean Weisgerber qui maîtrisait en plus parfaitement l’italien. . À l'âge de six ans, son père, qui croyait qu'une éducation classique était nécessaire, lui apprit à lire l'Iliade dans l'original grec.

George Steiner commença à étudier au lycée Janson-de-Sailly de Paris. En 1940, au début de la Seconde Guerre mondiale, la famille Steiner émigra vers New York.

Steiner étudia la littérature, aussi bien que les mathématiques et la physique (une passion commune avec Weisgerber), à l'université de Chicago. Après sa thèse de doctorat à Oxford, il interrompit alors ses études pour enseigner l'anglais au Williams College (Massachusetts). Ensuite, il enseigna à Innsbruck, à Cambridge et à Princeton, puis il est devenu professeur de littérature comparée ‘comme Jean Weisgerber) à Genève en 1974, où il a enseigné jusqu'en 1994. Il fut entre 1952 et 1956 éditorialiste à l'hebdomadaire londonien The Economist. C'est à ce moment-là qu'il fit la connaissance de Zara Shakow, New-Yorkaise d'origine lituanienne. Elle aussi avait étudié à Harvard et Jean Weisgerber épousa Dina qu’il avait rencontrée à l’université où elle était inscrite en philologie germanique dans la classe de André Delvaux.

 

Ardent défenseur de la culture classique gréco-latine, Steiner est un des penseurs européens contemporains à pouvoir lire dans le texte des œuvres écrites en de nombreuses langues (outre le grec et le latin, il maîtrise cinq langues vivantes). Il est l'archétype de l'intellectuel européen, au sens où il est pétri de plusieurs cultures de par son éducation trilingue (en allemand, français et anglais).

Auteur de nombreux essais sur la théorie du langage, la théorie de la traduction, la philosophie de l'éducation, la philosophie politique, George Steiner est réputé pour ses critiques littéraires dans The New Yorker et le Times LiterarySupplement. Il est membre de la British Academy.


JEAN WEISGERBER (1924-2013)

Jean Weisgerber était professeur de littérature contemporaine et comparée à la fois à l'Université libre de Bruxelles et à l'université néerlandophone “Vrije Universiteit Brussel”.Weisgerber était une sommité internationale dans le domaine de l'avant-garde littéraire. Il a publié des ouvrages en néerlandais et en français. Il était notamment réputé grand connaisseur de l'œuvre de Hugo Claus (1929-2008) et de Johan Daisne (1912-1978), important représentant du  “réalisme magique”. Weisgerber est l'auteur d'une histoire du roman flamand, “Aspecten van de Vlaamse roman, 1927-1960”, qui a fait l'objet en 1988 d'une nouvelle édition entièrement revue sous un titre également nouveau: “Van ArmVlaanderen tot De voorstad groeit”.

 

DÉCÈS DU PROFESSEUR JEAN WEISBERGER

Licencié en Philosophie et lettres (groupe philologie germanique) de l'ULB en 1946, avec la plus grande distinction, Docteur en 1951, après déposé une brillante thèse sur W.H. Auden, Jean Weisberger a enseigné à l'école normale moyenne de Mons et à celle de Bruxelles-Berkendael. Il deviendra Professeur ordinaire à l'ULB en 1957 où il enseignera l' « Histoire de la littérature néerlandaise et les auteurs », la « Littérature comparée » et la « Théorie de la littérature ». Dans sa Section de Philologie germanique, il était l'un d'un professeur les plus appréciés.

Il fut surtout, un chercheur étonnant, tant par la diversité des sujets abordés et la souplesse éclectique de son approche que par la profondeur, la finesse et la vaste culture dont sont empreintes ses analyses.

Ses anciens étudiants et ses condisciples se surviendront de lui comme d'un «gentleman anglais » ou d'un« fumeur de pipe tranquille en quête d'inconnu ».



 

UN BEL HOMMAGE LUI A AUSSI ÉTÉ RENDU SUR LE SITE DE LA VUB:

Jean Weisgerber was zo een van die laatste echte Belgen:perfect tweetaligwerkend aan de ULB én aan de VUB, eencomparatisteen neerlandicus en een specialist van hetsurrealismeEen wereldautoriteit op het vlak van devergelijkende literatuurwetenschap en de avant gardeaarzeldeWeisgerber niet om Faulkner en Dostojevski te vergelijken of punk als een heropleving van het dadaïsme te interpreteren enprofileerde zich daardoor als een postmodernist avant la lettre.Hugo Claus, over wiens werk Weisgerber veel heeftgepubliceerderkende: “Er zijn (...) een stuk of drie critici vanwie ik alle geschriften nagenoeg spelEen door mij zeergewaardeerd voorbeeld is Jean Weisgerber: in Het verdriet vanBelgië gaat het hoofdpersonage, de jongen Louis Seynaeve opeen bepaald moment naar Noord-DuitslandDaar wordt hijondergebracht bij een boerenfamilie. ‘s Avonds hoort hijhoeveel last de boer met pissen heeft(...) Over die scène (...)zei hijwat die jongen hoorde is L’or du Rhin. ‘Rhin’ betekentzowel ‘de Rijn’ als ‘de lendenen’. Zoiets vind ik magistraal:aan de hand van een Franse woordspeling een Nederlandsetekst verduidelijkenDat méén ik. Ik heb al aan Weisgerbergezegd dat mijn boek over x aantal jaren vergeten zal zijn, maar zijn kritiek niet, want dié is veel interessanterzijnfantasmagorie, de bouwwerken die hij op basis van mijn boekontwerpt.”

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UN GRAND MAITRE COSMOPOLITE, ARCHÉTYPE DE L’INTELLECTUEL EUROPÉEN

 


« On ne peut, écrit Elias Canetti, garder vivant, à l’intérieur de soi l’être qu’on a perdu qu’à la seule condition de rester la même personne qu’on était lorsqu’il vivait encore ».

C’est vrai pour Yvon Toussaint, pour Jean Weisgerber et même pour le mythique Mandela qui viennent de nous quitter.

Un jeune critique flamand assez malveillant dont j’ai oublié le nom le présenta un jour comme « boek en pijp ».

C’était à une époque où la pipe symbolisait encore l’intello sartrien. Jean Weigerber resta fidèle à la métaphore et survécutlongtemps , comme Helmut Schmidt-encore un demi dieu-  à un usage quotidien et intensif du tabac.  En écrivant ceci je me revois étudiant dans son auditoire de l’avenue Roosevelt quand la porte s’ouvrit et que André Delvaux entra accompagné de Yves Montand. Ils prirent place discrètement près de l’entrée. Le maître ne se troubla guère, ne s’interrompit pas et continua à lire son cours rédigé sur des feuilles de papier pelure vert et surtout à le commenter, ses fines  lunettes noires à la main.

L’anecdote est connue, c’est bonheur de l’avoir vécue. Delvaux tournait "Un soir, un train"et prit modèle sur le « neerlandicus » à la pipe pour typer le héros masculin, professeur de linguistique et amant de Anouk Aimée.

Au vrai, je connaissais assez peu ces deux hommes, surtout le second. Tant de talent m’intimide.

Weisgerber fut mon directeur de mémoire, (Claus-Artaud, influences et confluences une tentative de rapprocher les itinéraires parallèles de deux puissants créateurs ayant touché à tout : poésie, théâtre, prose et même cinéma). Il était d’un immense exigence, sa rigueur extrême était mâtinée d’une patiente bienveillance pour le jeune étudiant qui conserve le souvenir flou d’un mai 68 brouillon qui avait troublé Jean Weisgerber au point qu’il nous confia alors ses états d’âme et son désir de revoir sa manière d’enseigner. Nous fûmes priés de nous relayer pour jouer professeur et faire à chacun notre tour de petits exposés. Ce fut évidemment d’un ennui total.

Mai 68 fut une farce et j’entends encore Henri Plard furibard haranguer un arrogant contestataire à longue penne d’un retentissant « y a pas plus vieux schnock qu’un jeune con ». L’autre la boucla et alla s’assoir tout penaud.

Ce sont de merveilleux souvenirs qui doucement s’estompent, que la mémoire recouvre du badigeon sépia des photos d’antan.

Jacques De Decker avait rendez-vous avec Jean Weisgerber samedi 7 décembre 2013 à la librairie Quartier Latin pour présenter au public son Faulkner Dostoëvski. Il lui a rendu un hommage d’une profondeur et d’une humanité inouïe. Il ne savait pas que le Weis avait rendu le dernier soupir. Pourtant il parla de lui au passé, c’est singulier. On peut en écouter l’enregistrement sur " La Marge " . Un très grand moment à ne rater à aucun prix.

Il y parle et parle d’abondance de littérature néerlandaise, mais aussi du baroque, du rococo et des jardins de l'Europe littéraire d’antan. En cela le Weis était selon l’avis pertinent du secrétaire perpétuel de l’académie de langue et de lettres l’égal du grand Georges Steiner, son contemporain.

Il nous enseigna le Close Reading Close “in literary criticism, it describes  the careful, sustained interpretation of a brief passage of text. Such a reading places great emphasis on the single particular over the general, paying close attention to individual words, syntax, and the order in which sentences and ideas unfold as they are read. This  technique was pioneered  by I.A. Richards and his student William Empson, later developed further by the New Critics of the mid-twentieth century. It is now a fundamental method of modern criticism.”

It is sometimes called “explication de textesPour Barthes, comme pour Weisgerber,  « l’auteur est mort » : ils partent l’un et l’autre du postulat  que « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur ». En effet, l'auteur doit céder sa place au lecteur, qui réécrit le texte pour lui-même (depuis, on dit volontiers qu'il en possède sa propre lecture. Quand l'ouvrage a paru, son interprétation par l'auteur n'a pas plus de valeur que toute autre par qui que ce soit.

 

MG

 

GEORGE STEINER : "L'ŒUVRE N'A BESOIN DE PERSONNE"



LE MONDE CULTURE ET IDEES | Propos recueillis par Nicolas Weill

ON ASSISTE À UN RECUL DE L'IDÉE D'EUROPE. CE REFLUX VOUS INQUIÈTE-T-IL ?

Bien sûr, mais mon pessimisme est mitigé. Car l'Europe telle que nous la connaissons en 2013 tient aussi du miracle. Nous parlons là, assis ensemble à Cambridge, alors que deux guerres mondiales ont ravagé le continent ; alors qu'il y a eu la Shoah ; alors qu'au cours de la première guerre, les troupes anglaises ont perdu 40 000 hommes le premier matin de la bataille de Passchendaele (1917) - au point que le journal n'était pas assez grand pour en imprimer tous les noms ! Oui, le fait qu'après tous ces cataclysmes l'Europe ait pu reprendre une certaine existence, qu'il y ait encore des grands orchestres, des musées, c'est déjà un miracle. On aurait bien eu le droit de croire que c'en était fini de l'Europe. D'autres grandes civilisations se sont éteintes, et Paul Valéry avait, dès 1919, prédit la fin de la nôtre.

Le paysage intellectuel occidental n'en a pas moins considérablement changé. Actuellement, ce sont les sciences qui occupent le haut du pavé, non les humanités. En m'installant à Princeton (New Jersey), dans la "maison" d'Einstein, puis à Cambridge (Royaume-Uni), j'ai choisi de vivre au milieu des princes de la science. Les sciences sont le grand vecteur du futur. Même si on est médiocre dans ce domaine, on est comme intégré à une équipe qui progresse vers le haut, sur un tapis roulant. Du reste, avant que l'anglo-américain ne triomphe comme lingua franca universelle, les mathématiques jouaient ce rôle. Je me souviens qu'à Princeton on pouvait voir des étudiants russes, japonais et américains écrivant à toute allure sur un tableau. Leurs doigts étaient comme des éclairs. Bien qu'ils fussent de nationalités et de langues différentes, ils se comprenaient, peut-être sur le modehumoristique, grâce à ce langage mondial que sont les mathématiques et les sciences. Une sorte d'espéranto de l'exactitude.

Une de mes grandes tristesses vient de l'écart croissant entre ce que le profane peut comprendre des sciences exactes et ceux qui les possèdent vraiment. Non seulement, comme l'affirmait Galilée, la nature "parle mathématique ", mais elle parle maintenant "haute mathématique", et on ne peut plus s'en approcher. Moi-même, je ne puis me traduire ce qu'étudient les scientifiques qu'à travers des métaphores, cet ultime refuge de l'ignorance... Platon disait qu'une métaphore consiste à mettre en rapport deux espaces du cerveau. C'est une extraordinaire intuition. Dans peu de temps, il n'est pas exclu qu'on dispose d'une métaphore électronique.

LA SCIENCE L'AURAIT DONC EMPORTÉ SUR L'HUMANITÉ, VOIRE SUR L'HUMANISME ?

Peut-être. Mais en même temps, Heidegger, ce méchant titan, a raison de dire que les sciences sont extrêmement triviales. Elles n'ont que des réponses. Cette remarque est magnifique, impardonnable et profondément troublante, car il est exact que les avancées des sciences n'ont pas changé notre condition ultime, même si la médecine a profondément modifié notre rapport à la mort. Quand Wittgenstein dit que les sciencesn'ont rien à apporter sur les dilemmes moraux, on sent la provocation. Mais pensez aux ravages du cancer, à la faim dans le monde : ne voit-on pas réapparaître, dans l'Angleterre actuelle, des maladies infantiles dont Charles Dickens se réjouissait qu'elles aient disparu ?

On avait fondé d'immenses espoirs sur la biogénétique - dont Cambridge est l'un des foyers - en espérant qu'elle aide à clarifier les grands débats politiques, sociaux. Or où en sommes-nous ? En fait, elle les rend plus obscurs. La science peut aussi servir le despotisme et l'inhumain, cela nous le savons. Elle ne résout pas les grandes interrogations liées à la mort. Il est également possible, comme le pensait PaulRicoeur, que la mémoire des grands massacres collectifs du XXe siècle nous empêche plus encore de penser notre propre fin d'individus. Sur cela, on doit sans cesse méditer la phrase de Staline : une mort individuelle, c'est une tragédie ; un million de morts, c'est une statistique. Toutefois je ne crois pas que nous ayons perdu la possibilité de penser notre mort. C'est seulement devenu plus difficile.

Maintenant que je suis tout près de ma fin, je m'agrippe à une boutade que je trouve d'une profondeur époustouflante. Elle vient des cercles yiddish de Brooklyn : "Est-ce qu'il y a un dieu ? - Bien sûr, mais pas encore ". Ce "pas encore..." m'apporte une certaine force intérieure.

DANS "POÉSIE DE LA PENSÉE" (GALLIMARD, 2011), VOUS MONTREZ QUE TOUTE THÉORIE, AUSSI ABSTRAITE SOIT-ELLE, EST TRIBUTAIRE DE SA MUSIQUE, DE SON RYTHME. N'EST-CE PAS UNE FAÇON DE RÉSORBER L'ABÎME QUI SÉPARE LE TRAVAIL THÉORIQUE DU CRITIQUE D'UNE OEUVRE LITTÉRAIRE ?

Toute ma vie j'ai senti qu'il y avait un abîme entre le créateur et le meilleur des interprètes ; que le commentaire, même le plus inspiré, est parasitaire comparé au mystère de la création. Un mystère auquel nous ne comprenons rien, en dépit de toutes les espérances que nous mettons dans les explications psychologique ou neurologique. Qu'est-ce qui provoque chez la femme et l'homme le déclic de l'absolu qui permet de créer des personnages bien plus vivants que nous : Phèdre, Falstaff, Hamlet, Bérénice ? Des personnages à côté desquels nous paraissons de bien pâles copies ? Qu'est-ce qui peuple le réel de fictions ? Qu'est-ce qui rend les paysages d'un grand peintre plus agréables à regarder, plus convaincants que la photographie (et j'admire la photographie) ? Qu'est-ce qui fait que Claude Lévi-Strauss a mille fois raison quand il dit : "Invention de la mélodie, mystère suprême des sciences de l'homme" ? On prétend que pour satisfaire un ténor vaniteux Verdi a composé La Donna è mobile au troisième acte deRigoletto (1851) et que, dès le lendemain, il n'y avait pas un orgue de barbarie qui ne l'ait joué dans toute l'Europe. Comment cela arrive-t-il ? Nous n'en savons rien.

Mon privilège immense, c'est d'avoir été un "facteur". Porter les lettres n'est pas toujours facile, et les mettre parfois dans la bonne boîte, encore moins. Succédant à Edmund Wilson au New Yorker pendant près de trente ans, j'ai pu dire aux lecteurs : lisez donc cela, ça va changer votre vie. J'ai moi-même publié des fictions. Mais, hormis peut-être quelques pages, ce ne sont que des mises en scène d'idées, des dramatisations de pensée. Il leur manque ce mystère de l'innocence qui caractérise la vraie création. C'est déjà une prérogative énorme d'avoir été un facteur. Un Pouchkine peut être reconnaissant aux critiques, à ses éditeurs, mais lui, il a écrit les lettres... Moi, même si je suis un outsider parmi mes collègues qui ne me pardonnent pas ces distinctions parasitaires sur la création, je reste d'abord un professeur.

NE PENSEZ-VOUS PAS QUE LE PROCESSUS DE CRÉATION DÉPENDE AUSSI DU PUBLIC, OU DES CRITIQUES QUI REÇOIVENT L'OEUVRE DU CRÉATEUR ? LA RÉCEPTION D'UN TEXTE N'EST-ELLE PAS À SA MANIÈRE CRÉATION ?

 

Non. L'oeuvre n'a besoin de personne. Walter Benjamin a écrit qu'une oeuvre pouvait dormir cinq cents ans et trouver un lecteur : le texte sera toujours jeune. On ne peut donc prétendre que c'est sa réception qui le crée. Voyez la musique de Vivaldi, qui est maintenant le tapis sonore du quotidien. Longtemps on n'en trouvait pas un enregistrement, pas une partition ! Elle n'a été exhumée de son oubli qu'au XXe siècle.En réalité, j'estime que c'est nous qui avons la chance de recevoir l'oeuvre, et non l'inverse. Le texte est là et dit : "J'attends, j'ai tout le temps." La patience est du côté de l'oeuvre.

Bien sûr, il y a des essais critiques qui sont des classiques. Mais lirait-on encore le Contre Sainte-Beuve de Proust s'il n'avait été précisément écrit par Proust ? Il faut donc demeurer scrupuleusement modeste devant cette différence. Je le dis à ceux qui prétendent qu'un texte est aussi important par sa déconstruction, donc aussi important par ce que l'on peut en dire qu'en lui-même : M. Steiner a quasiment jour et nuit besoin de Racine, mais Racine n'a aucun besoin de M. Steiner.Oublier une seule seconde cette distinction, c'est cela la vraie trahison des clercs.

 

LES TECHNIQUES COMME INTERNET ONT-ELLES FAIT ÉVOLUER LA NOTION D'AUTEUR

En quoi Internet va-t-il changer le statut de l'oeuvre ? Est-ce qu'il y aura de nouveau une collectivité de la création ? Va-t-on revenir à l'anonymat ? Après tout, Homère est anonyme. Nous ne savons quasiment rien de Shakespeare, et pourtant ce petit monsieur de Stratford-upon-Avon en sait plus que nous sur presque tout. Il est très possible que l'époque du grand "ego", du grand "moi" soit close. Elle est, du reste, très brève. Beethoven avait conscience d'être Beethoven. Mais je ne crois pas que Shakespeare ait jamais eu la moindre conscience d'avoir été Shakespeare.

 

UNE DISTINCTION ENTRE OEUVRE SÉRIEUSE ET OEUVRE DE DISTRACTION SEMBLE DIRIGER VOTRE VISION DE LA CRÉATION LITTÉRAIRE. MAIS QUAND LES DEUX GENRES SE REJOIGNENT, COMME C'EST LE CAS PARFOIS POUR LE CINÉMA, NE PEUT-ON ÊTRE UN PEU MOINS PESSIMISTE SUR L'AVENIR DE L'OEUVRE D'ART ?

Je plaide coupable pour n'avoir pas compris que le cinéma était peut-être la forme la plus importante dans l'esthétique moderne. J'ai eu un père qui était de la vieille école, un lycée et des études universitaires très traditionnels. Pas plus que je n'ai compris en quoi les Beatles provoqueraient une révolution mondiale. Je confesse n'avoir pas compris non plus l'importance de la télévision ni saisi la révolution que cinéma et télévision ont engendrée. J'ai parlé de miracle de la création, mais il y a aussi un miracle du best-seller. Comment se fait-il que ce pur produit de l'atmosphère, du vocabulaire et de la syntaxe des public schools anglaises qu'est Harry Potter suscite un tel engouement ? Pourquoi des enfants eskimos dorment-ils devant une librairie pour avoir le volume dès sa sortie ? Il y a un lien évident avec les grandes sagas, mais cela ne suffit pas. L'élément science-fiction au centre du mythe arthurien, je ne le perçois pas et mes enfants me le reprochent. De la même façon, j'ai beaucoup aimé les grands maîtres du jazz quand j'étais étudiant à Chicago, puis est venu le heavyrock, l'art conceptuel, et j'ai décroché. On a un calendrier intérieur et, à un certain moment, vient décembre en soi-même. On ne peut pas tout aimer ni comprendre. Il ne faut pas essayer de bluffer, comme le fait trop souvent la sociologie esthétique française. On a son calendrier neurophysiologique et il faut le respecter.

 

VOUS AVEZ ÉCRIT : "CE N'EST PAS UN HASARD SI LES POÈTES LOUENT LES TYRANS". CELA VEUT-IL DIRE QUE LA DÉMOCRATIE NE CRÉE PAS UN CONTEXTE FAVORABLE AU GÉNIE LITTÉRAIRE NI À LA TRAGÉDIE COMME GENRE ?

Antigone ou Abraham sont-ils encore envisageables à l'ère démocratique ? Quand les péronistes sont revenus au pouvoir en Argentine, l'ambassadeur américain a proposé à José-Luis Borges, qui était bibliothécaire à Buenos Aires, de venir aux Etats-Unis et d'occuper à Harvard la grande chaire qui porte le nom du poète Charles Eliot Norton. Borges a souri comme seul un aveugle peut sourire et répondu : "Vous ne comprenez pas, monsieur l'ambassadeur, la torture est la mère de la métaphore." C'est terrible comme phrase, mais c'est vrai. Le grand poète, l'écrivain est l'opposant par excellence. Il oppose ce qui pourrait être à ce qui est. Mais dans une société où, selon le mot du philosophe américain Richard Rorty, "anything goes", il devient difficile au poète de créer un contre-monde. J'ai eu une altercation cinglante avec Joseph Brodsky [Prix Nobel américain d'origine russe, déporté par le régime soviétique puis contraint à l'exil, en 1972]. Lui trouvait que le prix payé pour son oeuvre avait été trop élevé. Aucune ne vaut la souffrance et Brodsky a toute la légitimité pour l'affirmer. Je n'ai pas le droit moral de soutenir le contraire. Et pourtant, je le ressens. La démocratie sait-elle favoriser cet acte de rébellion, de révolte intérieure qui est au coeur de la grande littérature et de l'art ?

 

D'OÙ VOTRE INTÉRÊT POUR LES MAUDITS DE LA LITTÉRATURE, CÉLINE, REBATET, HEIDEGGER, CEUX QUI SE SONT COMPROMIS AVEC LE FASCISME OU LE NAZISME ?

J'ai été l'un des tout premiers à dire : "On chante du Schubert le soir et on torture le matin." Je voudrais comprendre mais je n'ai jamais eu de réponse. Vous savez comme j'ai travaillé, sans illusion, sur Heidegger. J'ai eu une seule merveilleuse explication du cas par son disciple, le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1900-2002), dont les mains étaient si gigantesques qu'il pouvait les mettre sur vos épaules et vous disparaissiez complètement. "Steiner ! Steiner !, me disaitGadamer, pourquoi te tourmentes-tu ? Martin était le plus grand des penseurs ; le plus mesquin des hommes." Il y a peut-être un lien entre l'inhumain et l'art. Comme le disait Benjamin, toute grande oeuvre est ancrée dans la barbarie.Mais l'énigme demeure néanmoins. Ne pas comprendre est merveilleux. Poser des questions est l'oxygène de l'être.

 

VOUS ÊTES EN CONTACT AVEC LA JEUNESSE ESTUDIANTINE. QUEL SERA SON AVENIR, SELON VOUS ? Il m'effraie. Nous sommes en train de créer une apathie chez les jeunes, une "acédie", grand mot médiéval, sur laquelle Dante et saint Thomas d'Aquin ont écrit des choses formidables. Cette forme de torpeur spirituelle me fait peur. Le philatéliste qui est prêt à tuer pour un timbre, lui, a de la chance.

PAR DONATIEN GRAU

LE 17 MARS 2013

 

 

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