lundi 7 avril 2014

Le torchon brûle entre Paris et Kigali, Juppé en appelle à Hollande


La Libre Belgique


Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères à l'époque du génocide au Rwanda en 1994, a appelé samedi François Hollande "à défendre l'honneur de la France", face à ce qu'il qualifie d'inacceptable mise en cause de la France" par le président rwandais Paul Kagame dans un article à paraître dans l'hebdomadaire "Jeune Afrique".

"Il serait aujourd'hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J'appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l'honneur de la France, l'honneur de son Armée, l'honneur de ses diplomates", écrit Alain Juppé dans un article virulent publié samedi soir sur son blog. La France mise en cause... et fâchée

La France a décidé d'annuler sa participation aux commémorations du 20e anniversaire du génocide rwandais, après les déclarations du président Paul Kagame l'accusant d'avoir participé aux massacres, a annoncé samedi le ministère des Affaires étrangères

Evoquant la question des responsabilités, Paul Kagame dénonce le "rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même". Il accuse les soldats français de l'opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l'ONU dans le sud du pays, d'avoir été "complices certes" mais aussi "acteurs" des massacres.

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA BELGIQUE IRA A KIGALI

Quelles que soient la responsabilité de la France et de la Belgique quant à l’origine de ce monstrueux génocide, il fut perpétré par des indigènes et résulte de la haine entre deux ethnies là où aurait pu, ou aurait dû régner le dialogue inter-ethnique. Faustin Twagiramungu, s’obstine-à raison- à réclamer un « dialogue interrwandais » qui inclurait les « génocidaires » qui vivent toujours au Congo.
Au commencement était une haine dont on suggère là-bas qu’elle fut induite par le colonisateur. « En Belgique, Hutus et Tutsis finissent par se rencontrer à l’occasion des mariages. Les couples « mixtes » commencent à se multiplier, les jeunes veulent dépasser ces histoires du passé. Au contraire du Canada, où la séparation demeure radicale. Au contraire aussi des aînés, qui refusent de se fréquenter : il est rare que l’on se mélange à l’occasion des deuils… »

La violence, ne règle rien c’est une évidence. C’est enfoncer une porte ouverte que de le rappeler.

Le XXème siècle fut celui de l’horreur et des génocides. Le suivant sera-t-il plus clément ?

« Méfiez-vous des apparences » répète Twagiramungu, un Hutu modéré qui perdit une partie de sa famille durant le génocide, « les séparations sont plus profondes que jamais, au pays et à l’étranger. Hutus et Tutsis se côtoient mais ne se fréquentent pas. »

Attention qu’entre Flamands et Wallons, les tensions ne virent pas à l’exaspération comme entre Ukrainiens et Russophones….

Comme le répète à l’envi le philisophe Girard, il faut empêcher la première pierre de partiren l’occurrence le premier coup de machette, la première raffale de Kalochnikov. En la retenant, Jésus sauva la vie de la femme adultère, et la sienne, provisoirement.

Si deux individus désirent la même chose il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige selon la théorie des rivalités mimétiques de René Girard. L’objet est vite oublié, les rivalités mimétiques se propagent, et le conflit mimétique se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, l'indifférenciation, « la guerre de tous contre tous » de Hobbes, ce que Girard appelle la crise mimétique. Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ?

Par le pardon, dit-il mais rien n’est plus difficile. C’est ce que firent Brandt à Varsovie et Verhofstadt à Kigali.

À mesure que les rivalités mimétiques s'exaspèrent, les rivaux tendent à oublier les objets qui en furent l'origine et sont de plus en plus fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus contingente, instable, rapidement changeante, et il se pourra alors qu'un individu, parce qu'un de ses caractères le favorise, focalise alors sur lui l'appétit de violence. Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige mimétique elle s'emballe : la communauté tout entière se trouve alors rassemblée contre un individu unique ou symbolique, le peuple de l’autre.

Il est essentiel de penser ce génocide comme le fait Scholastique Mukasonga, seule écrivaine rwandaise reconnue, prix Renaudot 2012. La romancière fait ici un travail de philosophe avec "Ce que murmurent les collines". Ces collines sur lesquelles on tua méthodiquement, à la machette. L’adverbe méthodiquement renvoie directement à Auschwitz ou à Oradour sur Glane. Le romancier fait de la philosophie avec d’autres moyens, dira Sollers.

MG

 

 

 

L’IMPOSSIBLE DEUIL D’UN GÉNOCIDE

GUY DUPLAT La Libre



Ce 7 avril, il y a vingt ans, débutait le génocide qui tua plus de 800 000 Tutsis (et des opposants Hutus) au Rwanda. "L’écriture est une décharge de la souffrance, explique Scholastique Mukasonga, seule écrivaine rwandaise reconnue, prix Renaudot 2012 avec le merveilleux "Notre-Dame du Nil". Elle publie à cette occasion un très émouvant recueil de nouvelles : "Ce que murmurent les collines". Ces collines sur lesquelles on tua méthodiquement, à la machette.

Elle nous avait expliqué que la mémoire était sa raison d’écrire : "C’est ma raison de rester debout et de ne pas sombrer dans la folie. Je n’avais le droit de défaillir."

Assistante sociale à Caen depuis 1992, elle a pu, par miracle, échapper au génocide. En 1994, 27 membres de sa famille furent massacrés, dont sa mère. L’écriture est depuis lors, une manière pour elle de garder la mémoire des disparus, de témoigner de l’horreur indicible. Elle venait de Nyamata, un des lieux où tant de Tutsis furent assassinés.

Pour elle, le génocide ne fut pas un moment d’égarement, un coup de folie subi. Primo Levi, parlant de la Shoah, disait qu’un génocide n’est jamais un accident. " C’était préparé de longue date et dans ‘Les Cafards’, mon premier roman, je me donnais la liberté et la distance pour aller plus loin, tout en puisant dans mes souvenirs personnels. Le roman a une bonne part autobiographique."

Dans ce retour aux sources, elle interroge les Belges colonisateurs. " Dans ma jeunesse, tous les enseignants étaient des expatriés. Pourquoi nous a-t-on laissé aller à l’abattoir ? Cela reste pour moi un mystère. Si je ne pardonne rien, si j’ai vécu à Nyamata, particulièrement touché par le génocide, je n’ai pas de rancune et je pense plutôt à nos enfants, à leur construire un avenir où les gens puissent vivre ensemble. Je ne baigne pas dans un optimisme naïf, mais si je n’avais pas cet espoir je n’écrirais pas. J’écris car je pense que les gens peuvent se réveiller et œuvrer à un avenir positif pour leurs enfants."

LÉGENDES DES COLLINES

Si dans "Notre-Dame du Nil", elle racontait l’histoire d’un lycée de jeunes filles de la bonne société rwandaise au début des années 1970, ce récit annonçait surtout de manière dramatique, le génocide qui viendra vingt ans plus tard. Et comme on connaît la suite, la tension entre ces élèves n’en est que plus horrible.

Dans ses nouvelles publiées aujourd’hui, elle remonte encore plus loin dans le temps et dans les histoires et légendes qu’on se racontait sur les collines. Un récit enchanté et enchanteur mais où rode en filigrane, sans que cela ne soit jamais nommé, l’apocalypse qui viendra en 1994.

L’écrivaine pointe ainsi l’acculturation apportée par les colonisateurs. La première nouvelle raconte comment le géographe allemand, Richard Kandt, chercha les sources du Nil au Rwanda et instilla l’idée que les Tutsis devaient être une race venue du Nil, un argument faux mais charrié toujours des décennies plus tard, par les génocidaires, jusqu’à l’écœurement.

Elle écrit : " Le plus grand malheur qui soit arrivé aux Rwandais, c’est d’habiter aux sources du Nil, là où, depuis l’Antiquité, s’était déposé le mythe d’une contrée originelle, d’un paradis perdu et inaccessible. Le Rwanda fut la dernière tache blanche sur la carte d’une Afrique que les explorateurs livraient à la colonisation, les derniers Mystères d’un continent que partout ailleurs profanait la banalité sordide d’un quotidien colonial. "

Elle raconte comment l’Eglise a coupé le grand arbre sacré de la colline pour en faire des planches pour sa cathédrale, mais les femmes gardèrent secrètement des petits bouts de bois de l’arbre, qu’elles lièrent à leur taille, comme grigri.

Elle explique l’origine de son nom. "Muka" veut dire "femme de" et "songa", "point culminant". Elle n’élude pas le racisme qui régnait contre les Pygmées, les Mutwa, avec l’histoire émouvante de Cyprien, le Mutwa relégué au fond de la classe mais qui devint médecin, spécialiste du sida.

ET LE MALHEUR ?

Dans tout cela, d’où vient donc le malheur se demande-t-elle dans une autre nouvelle ? D’un sortilège jeté sur une femme ? Du diable, répond le prêtre catholique. De nos propres erreurs, disent d’autres. Mais le résultat est le même : "C’était le Malheur de notre colline. Il fallait vivre avec notre Malheur."

Des récits évoquent la vache du roi Musinga ou le chien magique Titicarabi. Mais avec les Blancs,Titicarabi ne fut plus qu’un mot de la comptine "Compère Guilleri".

Remonter aux sources d’une culture, c’est aussi faire partager la mémoire et donc l’horreur du génocide. Revenue sur les lieux des crimes, elle expliquait : "Je reste impuissante devant le fourré jauni et toujours vivace qui me défie de toutes ses épines. Je savais bien qu’il n’y avait rien à attendre d’un pèlerinage sur les lieux des massacres, même si je m‘en fais une obligation à chacun de mes séjours au Rwanda. On ne fait jamais le deuil d’un génocide. "

A la place, il y a "la mémoire qui n’a de sens que si elle est partagée".

 

Scholastique Mukasonga, "Ce que murmurent les collines", Gallimard, Continents noirs, 140 pp., env. 15,90 euros.




LE CARNET DE COLETTE BRAECKMAN

EN BELGIQUE LES RWANDAIS VIVENT SÉPARÉS

Polis, brillants. Lisses comme la banquise. En Belgique, les Rwandais, Hutus et Tutsis, se croisent depuis vingt ans. Ensemble, mais séparés. Jamais un mot plus haut que l’autre. Parfois un regard étincelle, une larme s’écrase. Pas plus. Cependant, il arrive que des colloques, des conférences (qui se multiplient ces jours ci…) provoquent de brusques dégels. Sous la glace, des abîmes se révèlent alors, dans lesquels dérivent des souvenirs, des images, des reproches…Des phrases sont lâchées à l’intention des intervenants : « vous ne connaissez rien à l’histoire du Rwanda », « que faites vous de ces morts dont on ne parle pas », « n’oubliez jamais de rappeler qui a commencé la guerre, qui a tiré sur l’avion, qui a été obligé de se défendre… ». Des soupirs montent alors de la salle « commentosent ils ? » « n’ont-ils rien compris ? ». Et lorsque circule le «verre de l’amitié » nombreux sont ceux qui, discrètement, préfèrent se servir eux-mêmes… On ne sait jamais…
Si la plupart de nos interlocuteurs préfèrent que leur nom ne soit pas cité ou transformé, le psychologue Tite Mugerefya lui, assume. « Chaque année, début avril, je vois arriver de nouveaux patients… Les histoires qu’ils me racontent n’ont rien perdu de leur charge émotionnelle. Ici comme au Rwanda, tout le monde sait toujours qui est qui… » Et d’évoquer, pèle mèle, le cas de cette jeune fille retrouvée évanouie gare du Nord à Bruxelles, qui lui racontera qu’au volant d’un bus, elle avait soudain reconnu l’homme qui avait tué ses parents, ou le cas de cette veuve rescapée, installée à Koekelberg, dont le fils reçut des coups de couteau en pleine rue, ou encore cette angoisse de Tutsis qui, entre avril et juin, les trois mois du génocide, « refusent de se rendre à Dendermonde… Ils assurent que les Hutus, très nombreux, y mènent des rondes et qu’il n’est pas bon de s’y trouver seul le soir… »
« Les plus atteints » raconte Mugerefya, « sont les rescapés qui, arrivant en Belgique, doivent convaincre le CGRA (Commissariat général aux réfugiés) de leur qualité de demandeurs d’asile. Au Rwanda, beaucoup de rescapés, ayant perdu toute leur famille, se retrouvent totalement isolés. Lorsque sur les collines, ils croisent leurs agresseurs d’hier sortis de prison ou revenus du Congo, la peur remonte, intacte. Il y a encore des agressions, comme celui de cette fille de rescapés, violée par deux garçons qui passaient en moto. Lorsqu’elle arriva en Belgique, meurtrie, traumatisée, sa demande d’asile fut déboutée en ces termes : « maintenant que vos frères sont au pouvoir, vous ne risquez plus rien… ».
Hutus d’un coté, Tutsis de l’autre. Une cérémonie le 6 avril pour les uns, commémorant l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, une cérémonie officielle le 7 avril pour les autres, en souvenir du génocide des Tutsis. Des mémoires parallèles, parfois antagonistes, qui s’expriment dans une importante production éditoriale, sur Internet entre autres, mais aussi dans des récits douloureux, paradoxaux, illustrant toute la complexité de la « question ethnique » au Rwanda, un pays où les autorités, ayant biffé toute mention ethnique des cartes d’identité, interdisent même qu’on en parle.
« Nous sommes des Hutus originaires du Sud du Rwanda » explique Marie. « Mon mari m’a toujours dit que son arrière grand père était Tutsi et que, pour une raison inconnue, il avait été « déclassé » et était devenu Hutu…En 1994, il était un homme connu, important. Bien éduqué, diplômé en Belgique, il occupait une position en vue et enviée. Notre opposition aux Hutus extrémistes, souvent originaires du Nord du pays, était connue de tous. Lorsqu’après le crash de l’avion, les hommes du FPR commencèrent à circuler en ville, nous n’avons pas pris la fuite comme nos voisins, car nous n’éprouvions aucune crainte. Ce qui n’a pas empêché mon mari d’être arrêté par les Inkontanyi (nom donné aux soldats du FPR). Ils l’ont molesté puis devant le stade Amahoro, ils l’ont abattu et son corps a été jeté dans un caniveau. Je n’ai jamais reçu d’explication, et surtout, je n’ai jamais pu retrouver sa dépouille ou organiser un deuil décent. Après avoir lutté pendant plusieurs années et tenté de connaître la vérité, j’ai fini par quitter le Rwanda, où seuls les morts du génocide peuvent être pleurés ouvertement… »
En Belgique, les relations sociales de la famille n’ont pas été plus faciles : « les Hutus savent qu’en 1994 nous étions des modérés et ils se méfient de nous. De leur côté, lorsque les garçons tutsis apprennent que ma fille, en dépit de ses traits, est une Hutue, ils cessent de la fréquenter… »Marie songe cependant à retourner au pays : « c’est peut-être plus facile là bas… J’ai appris que le gouvernement avait restitué à ma famille nos terres et nos maisons et l’une de mes filles qui est déjà rentrée, assure qu’elle est bien intégrée, que c’est moins tendu qu’en Belgique… »
Désiré, un musicien hutu qui chante dans les cérémonies religieuses, témoigne lui aussi de ces clivages persistants : « mon épouse est une rescapée tutsie. Lorsque je me suis marié, ma famille a eu peur que les siens se moquent de nous, nous traitent d’animaux….Et par ailleurs, les proches de ma femme ont refusé d’assister au mariage… » Et il cite un cas, loin d’être unique, de « Roméo et Juliette » rwandais : « lorsqu’une fille, Tutsie, s’est retrouvée enceinte d’un jeune Hutu, les parents de la fille ont exigé l’avortement en disant « qu’ils ne voulaient pas d’un Interhahamwe dans la famille… »
Désiré se veut cependant optimiste : « en Belgique, Hutus et Tutsis finissent par se rencontrer à l’occasion des mariages. Les couples « mixtes » commencent à se multiplier, les jeunes veulent dépasser ces histoires du passé. Au contraire du Canada, où la séparation demeure radicale. Au contraire aussi des aînés, qui refusent de se fréquenter : il est rare que l’on se mélange à l’occasion des deuils… »
Entre les groupes, des passerelles existent cependant. Pascal, un universitaire tutsi, rescapé, assure qu’il entretient d’excellentes relations avec de nombreux Hutus : «ce qui nous unit, c’est notre hostilité commune à l’égard du régime. Nous avons des réunions, où nous préparons ensemble nos manifestations, nous nous réunissons dans certains cafés, en prenant bien garde à ne pas être écoutés, voire empoisonnés ! » Pascal explique aussi « qu’entre Rwandais, Hutus et Tutsis, nous avons appris à nous parler. Ce qui nous rapproche désormais, c’est la mémoire des souffrances vécues par les uns et les autres. Nous les Tutsis, nous évoquons le génocide, mais nous ne sommes plus seuls à égrener des souvenirs douloureux. Les Hutus aussi ont souffert, ils nous parlent de leur exil au Congo, des massacres dans les camps de réfugiés, des difficultés de l’exil. Tous, nous sommes humiliés, meurtris et sur cette base là, on commence à se parler… »
S’ils sont quelquefois unis dans une hostilité commune aux autorités actuelles et plus particulièrement au FPR et s’ils dénoncent ensemble les assassinats d’opposants en exil, Hutus et Tutsis de Belgique sont aussi étroitement « travaillés » par l’ambassade de leur pays d’origine.
« Come and see » Venez et voyez : depuis plusieurs années, une intense campagne de séduction a été menée à l’intention de la diaspora rwandaise. Elle s’est traduite par des réunions à l’ambassade, des rencontres avec d’importantes personnalités venues de Kigali (la défunte Aloysia Inyumba, l’une des fondatrices du FPR et militante féministe, était particulièrement appréciée parmi les femmes), des activités culturelles et surtout des invitations à revenir au Rwanda, afin que les exilés puissent prendre connaissance des changements opérés dans le pays.
Ce geste d’ouverture rend Pascal particulièrement amer : « des personnalités en vue dans la communauté des Hutus rwandais, commerçants, patrons de café, propriétaires de taxis, parfois connus pour leurs idées extrémistes, ont été les premiers à être invités. Billet d’avion payé, ils se sont rendus au Rwanda, ont constaté que leurs proches, parfois sortis de prison, n’étaient pas inquiétés. Ils sont revenus très coopératifs… Désormais, ils sont les premiers à verser de l’argent pour le fonds de solidarité Agaciro (mis sur pied par Kigali pour compenser la perte de certaines aides internationales…), ils n’hésitent pas à espionner les vrais opposants, Hutus et Tutsis. Ils assurent qu’au pays leurs biens leur ont été restitués… Et pour cause… »
A Bruxelles, parfois ensemble, parfois séparément, Hutus et Tutsis se sont organisés pour saluer le président Kagame, venu à Bruxelles à l’occasion du sommet Europe Afrique.
Avec une crainte commune : « les Congolais conspuent le chef de l’Etat, considéré comme responsable des guerres au Congo. Le problème, avec les Bana Congo (opposants congolais) c’est que, lorsque cela dégénère, ils s’en prennent à tous les Rwandais, sans distinction. Nous avons déjà eu des blessés, parmi des compatriotes qui manifestaient à leurs côtés… »
Une nouvelle initiative menée par Kigali suscite beaucoup de commentaires au sein de la diaspora, le programme « Ndi Umunyarwanda », « je suis Rwandais », ou « esprit rwandais ».
Il s’agit, dans l’esprit des autorités, de promouvoir, dans le pays et dans la diaspora, les valeurs liées à l’ «esprit rwandais » et de dépasser, à l’issue de réunions et séminaires, la haine développée au lendemain du génocide. Mais cette initiative louable s’accompagne aussi de séances de demandes de pardon de la part des Hutus, comme si le crime avait été collectif…Même des Tutsis s’offusquent de ce déni de responsabilité individuelle tandis que les Hutus de l’opposition en exil, comme l’ex Premier Ministre Faustin Twagiramungu, s’obstine à réclamer un « dialogue interrwandais » qui inclurait les « génocidaires » qui vivent toujours au Congo…
« Méfiez vous des apparences » répète Twagiramunguce Hutu modéré qui perdit une partie de sa famille durant le génocide « les séparations sont plus profondes que jamais, au pays et à l’étranger. Hutus et Tutsis se côtoient mais ne se fréquentent pas. Ils sont plus divisés qu’ils ne l’ont jamais été, à un point que je n’ai jamais constaté jusqu’à présent… » Et il répète : « jusqu’à la fin des années 80, Hutus et Tutsis, au Rwanda, se fréquentaient, les mariages étaient fréquents. Depuis la guerre de 90, depuis le génocide, tout cela n’existe plus. Ni au Rwanda, ni en Belgique… »

 

 

RWANDA. "LE MOT 'TRAUMATISME' N'EXISTAIT PAS AVANT LE GÉNOCIDE"


Par Sarah Diffalah Nouvel Obs

 

Près de 29% des habitants souffrent de stress post-traumatique. Une situation qui rend difficile les possibilités de renouer des relations sociales normales. Interview du psychologue rwandais Augustin Nziguheba.



Le psychologue rwandais Augustin Nziguheba. (Wendy Huyghe / HandicapRWANDA. Il y a 20 ans, la mécanique de l'horreur

Entre avril et juillet 1994, environ 800.000 Rwandais principalement issus de la minorité tutsi, furent massacrés en une centaine de jours par leurs voisins, collègues et parfois amis hutu. Le souvenir imprègne toujours la société rwandaise et qui a été ravivé par l'approche des commémorations du génocide. Près de 29 % des habitants souffrent de stress post-traumatique. Une situation qui rend difficile les possibilités de renouer des relations sociales normales qui ont été défaites. "Les problèmes de santé mentale ont de graves répercussions sur la société; Ils ont une incidence sur les difficultés de couples et de la famille, sur la perte d'expertise sur le marché de l'emploi, sur l'augmentation de pratiques sexuelles à risque, sur les phénomènes de violences physiques et psychologiques et exacerbent la pauvreté des familles", constate l'ONG Handicap international. Augustin Nziguheba, psychologue et coordinateur technique des projets de santé mentale de Handicap International au Rwanda, raconte son expérience.

20 ANS C'EST COURT. LES RWANDAIS PARLENT-ILS DU PASSÉ ?

- Ils racontent peu à peu, pas à pas. Le choc a été tellement violent que cela ne peut pas être spontané. Les années qui ont suivi le génocide, leur vécu se manifestait par des pleurs, des gémissements, des colères, des tristesses, du mutisme, des flashbacks, des appels au secours. C'était un nuage qui couvrait la souffrance, mais ça parlait quand même. Et puis avec le temps, la sidération a été mise de côté et les personnes ont pu verbaliser et raconter ce qui leur était arrivé. Nombreux sont ceux qui ont confié leur frustration, leur sentiment d'injustice de savoir que la communauté internationale n'avait pas pu arrêter les massacres. Les survivants ont un très fort sentiment de culpabilité par rapport à ceux de leurs familles qui ont été massacrés. Les gacaca [tribunaux populaires traditionnels ressuscités pour juger les tueurs, NDLR] ont aussi permis aux victimes d'être reconnues.

Il faut savoir aussi, que le mot pour dire "traumatisme" dans les langues maternelles n'existait pas avant le génocide. Il a fallu forger des mots. On a retenu le mot "ihungabana" qui désignait une personne qui a des comportements qu'il ne maîtrise pas. Le mot pour désigner les crises de reviviscence a également été forgé après le génocide, c'est devenu "ihahamuka" pour le différencier de "guzara" qui voulait dire folie. Or ce n'était pas de la folie, mais lié à un traumatisme.

QUELS TYPES DE PERSONNES SONT CONCERNÉS PAR LE STRESS POST-TRAUMATIQUE LIÉ AU GÉNOCIDE ?

- Des veuves, des enfants devenus chefs de ménage, des mères célibataires, des enfants de la rue, des ex-prostitués. Pour les approcher et les aider, nous nous appuyons sur les autorités locales, au niveau des communes et des villages. Les curés de paroisses, les pasteurs, les responsables de coopératives et d'associations des survivants du génocide nous aident pour identifier les personnes vulnérables et établir une relation de confiance.

QUELS TYPES DE PROBLÈMES DE SANTÉ MENTALE RENCONTREZ-VOUS ?

- La majorité de mes patients ont un stress post-traumatique. Cela se manifeste par un repli sur soi, une perte d'appétit, des cauchemars, ils ne veulent rien entreprendre, ils restent collés au passé, ils n'envisagent ni le présent, ni l'avenir. Ils sont isolés et ne veulent pas approcher les autres. La dépression et l'anxiété, des pathologies liées au traumatisme, sont aussi très fréquents. On est face à des personnes qui ne peuvent plus gérer le choc.

Y-A-T-IL UNE DIFFÉRENCE ENTRE LES TROUBLES DES BOURREAUX ET CEUX DES VICTIMES ?

- Une personne qui a vu sa famille décimée et torturée, qui a elle-même été victime de tortures ou de viols, est vidée. Elle est frustrée, elle se mésestime car elle a été dépouillée de sa dignité humaine, de sa personne. Un jour, une femme, violée à plusieurs reprises pendant le génocide, est venue me voir. Elle a voulu se déshabiller pour me prouver qu'elle n'était plus une femme, physiquement. Elle n'a jamais réussi à se remarier.

Les auteurs de crimes sont en effet aussi en difficulté. Ils ne se retrouvent plus car ils se sont placés à un moment de leur vie, dans un statut animal, ils ont piétiné des valeurs fondamentales auxquelles ils pouvaient tenir, ils ont enlevé la vie à des gens, des dignités. Ceux qui sont allés en prison n'ont pas, dans la majorité, reçu de soins psychologiques. Quand ils ont rejoint leurs communautés après avoir purgé leurs peines, ils ont eu des regrets, se sont sentis coupables, ont fait des aveux. Ils veulent se reconstruire aussi.

EST-CE QUE CE TRAVAIL D'ORDRE PSYCHOLOGIQUE PEUT CONTRIBUER À LA RÉCONCILIATION NATIONALE ?

- Notre travail est dirigé sur les individus de toute obédience. Notre objectif n'est pas de mettre en face l'un de l'autre le bourreau et sa victime. Ce qui nous importe, c'est de prendre en charge les gens qui souffrent. Ce qui est visé n'est pas à priori la réconciliation, mais cela peut avoir des effets réconciliateurs. Nous stimulons les individus en difficultés psychologiques à travailler ensemble pour casser l'isolement, à s'inscrire dans le présent et à s'impliquer dans les activités de la vie quotidienne en les déconnectant de ce passé difficile à abandonner. On constate aujourd'hui que le tissu social se répare, les gens sont moins méfiants et il y a des mariages mixtes entre communautés.

DE NOMBREUSES COMMÉMORATIONS ONT LIEU DANS LE PAYS. COMMENT SONT-ELLES VÉCUES PAR LES RWANDAIS ?

- Cela aide à comprendre ce qui est arrivé. C'est aussi une manière de faire le deuil collectif, d'évacuer les émotions, d'être soutenu et écouté. A la fin des années 1990, les gens ont commencé à participer activement aux commémorations. Certains survivants font des crises de reviviscence. Ils sont ensuite enregistrés et sont suivis aussitôt après les commémorations. Ce qu'on observe c'est que le nombre de personnes qui font des crises tend à diminuer.

Aussi, à l'approche des commémorations, les survivants essaient de retrouver les endroits où ont été enterrés le corps des leurs pour les exhumer et leur donner une sépulture. Il n'est plus rare de voir les voisins les informer, leur dire où les corps se situent car ils se disent qu'ils ont gardé cela trop longtemps pour eux.

OÙ EN EST LE TRAVAIL COLLECTIF DE MÉMOIRE EN RWANDA ?

- Les sites de mémoire, souvent des tombes communes, sont entretenus et visités par les populations qui viennent se recueillir. Il y a de nombreux écrits, des publications, des conférences qui s'organisent, des émissions audiovisuelles diffusées, les artistes n'hésitent pas à s'emparer du sujet.

C'est une tragédie qu'on ne peut pas occulter. Mais encore une fois, cela a été progressif. Car nombreux sont ceux qui avaient un proche trempé dans le génocide.

EST-CE QUE LE TRAUMATISME SE TRANSMET AUX ENFANTS ?

- On ne peut pas dire qu'il y a transmission générationnel. Je suis parent et avec ma femme nous disons à nos enfants de regarder vers l'avenir. Ceux qui n'ont pas vécu le génocide ont du mal à se projeter dans ce passé. Parfois, ils ont honte ou se sentent coupables d'appartenir à une société qui a pu commettre ces horreurs. Ils ont du mal à comprendre, à porter cette histoire.

Propos recueillis par Sarah Diffalah - Le Nouvel Observateur

 

 

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