mercredi 9 avril 2014

Non, l'histoire ne se répète pas


HÉLÈNE MIARD-DELACROIX HISTORIENNE


Pour l'historienne Hélène Miard-Delacroix, penser que l'histoire se répète est une manière de donner un sens au présent, de plus en plus difficile à analyser.



«Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre». La célèbre phrase prêtée à Churchill est, de Confucius à Aldous Huxley, l’une des innombrables mises en garde invitant à réapprendre sans cesse les leçons de l’histoire. C’est l’appel à la vigilance qui fait dire que l’histoire se répète. Ou alors le constat désabusé de spectateurs résignés, plus convaincus par Marx et sa formule grinçante : l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce.

Sommes-nous aujourd’hui particulièrement pessimistes à être autant convaincus de l’incapacité des hommes à tirer des enseignements du passé, à ne voir les actions humaines (surtout celles aux conséquences les plus dramatiques) comme un aveuglerecommencement, un pathétique piétinement ? Il est vrai que beaucoup de schémas, de réflexes, de discours rappellent les années 1930, voire la première décennie du XXe siècle meurtrier, avant le déclenchement de la grande guerre civile européenne. A défaut de répétition à l’identique, on peut repérer des analogies, au moins dans les traits saillants.

Ainsi la montée des extrêmes avec la banalisation de discours de brutalité et d’exclusion, ainsi le discrédit des partis et de la classe politique qui produit le populisme opposant le bon peuple plein de bon sens à des élites malhonnêtes qui le grugeraient, empêtrées dans des affaires et des scandales. Ainsi encore le spectre de l’effondrement des économies, des systèmes de protection sociale et des démocraties suite au séisme d’une crise rappelant celle de 1929. Ou une possible escalade très rapide, comme en 1914, avec des gouvernements somnambules incapables de stopper un engrenage fatal. Et pourquoi pas aussi, en Crimée en 2014, la répétition de l’Anschluss de mars 1938 dont on sait bien qu’il fut suivi par l’annexion des Sudètes… La mise en garde, justifiée, a beaucoup à voir avec notre obsession de l’histoire, l’omniprésence de la mémoire et notre permanente présentification du passé, comme la recherche d’un sens à un présent incompréhensible. À moins que ce ne soit une fuite, un renoncement face aux possibilités d’action que l’on n’aurait plus sur le présent, sans parler du futur ?

Cette impression de «déjà-vu» a la fonction des oracles. L’inquiétude née de notre incapacité à décoder le présent fait privilégier des modèles explicatifs connus. Et ce ne sont jamais de bonnes nouvelles. L’idée de l’histoire qui se répète devient une arme dans le débat politique, l’argument de la lucidité qui permet de dénoncer. Mais plus les électeurs du FN sont traités de fascistes, oublieux du passé, moins l’argument semble faire mouche. Car à côté des analogies, d’autres voient autant de différences. Contre les prophéties auto réalisatrices, l’histoire apprend à identifier les lignes de force dans des constellations dont on sait bien qu’elles sont nouvelles. C’est parce que les familles politiques ont évolué que la droite extrême peut se désidéologiser et paraître soft. C’est parce que les hommes ont créé des structures collectives, acquis de l’expérience, que les données sont différentes. Héraclite disait déjà qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L’eau a coulé et le baigneur a changé, comprend-on. Ce qui n’empêche pasqu’on ait besoin de l’histoire pour mieux comprendre, celle de la Seconde guerre mondiale étant la matrice pour décrypter les contentieux entre Ukrainiens et Russes.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LA GRANDE PAIX CIVILE EUROPEENNE

Certains commentateurs parlent d’une guerre civile européenne qui irait de 1914 à 1989 soit de 75 ans. La paix civile européenne nous a valu 69 ans de prospérité continue sans conflits internes. C’est un exploit mais peu en sont conscients et beaucoup crient haro sur l’Europe comme des veaux.

Il serait bon de s’en souvenir au moment de voter le 25 mai.« Beaucoup de schémas, de réflexes, de discours rappellent les années 1930, voire la première décennie du XXe siècle meurtrier, avant le déclenchement de la grande guerre civile européenne. A défaut de répétition à l’identique, on peut repérer des analogies, au moins dans les traits saillants. » Parmi ceux-ci on pointera la montée des populismes et des nationalismes et «  le spectre de l’effondrement des économies, des systèmes de protection sociale et des démocraties suite au séisme d’une crise rappelant celle de 1929. »

Tout cela donne une impression de déjà vu, déjà vécu.

La pratique de l’histoire nous aide et nous oblige à penser la situation d’aujourd’hui en toute lucidité. Cela demeure un exercice extrêmement difficile qui exige du temps et une très grande lucidité.

Ainsi, penser la crise économique est un effort intellectuel d’une grande complexité, penser la crise ukrainienne nous oblige à réfléchir non pas à un simple problème de frontière mais à un cas de figure géopolitique où la mise en place de  sanctions économiques risque de pénaliser autant celui qui impose la sanction que celui qui la subit au bénéfice du tiers absent cad la Chine. Autrement dit, nous sommes coincés dans une dynamique d’interdépendance mutuelle absolue.  Il nous apparaît que le recours à la force ne saurait être regardé comme une solution réaliste ; en revanche que la dynamique du dialogue à outrance (comme on parlait en quatorze d’offensive à outrance)  semble être la seule voie. Mais pour dialoguer il faut être au minimum deux et surtout, il faut une volonté de dialogue. Lapalissade ? Pas vraiment.

MG

 

 

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