lundi 19 mai 2014

Jean-Luc Dehaene a-t-il plus travaillé pour la Flandre que pour la Belgique?


ENTRETIEN>JEAN-PAUL DUCHÂTEAU  La Libre Belgique




À côté des hommages appuyés qui ont salué la mémoire de l'ancien Premier ministre après son décès, certaines voix discordantes se font entendre. Certains régionalistes wallons lui reprochent ainsi d'avoir été toute sa vie un flamingant.

Entretiens croisés avec José Happart et Philippe Moureaux.

OUI - José Happart, ancien ministre et président du Parlement de la Région wallonne (PS).

 

M. Dehaene faisait partie de ces indécrottables flamingants du CVP, mais il avait l’intelligence de faire comme s’il ne l’était pas. Cela lui a permis d’obtenir le maximum pour la Flandre, au large détriment des Wallons et des Bruxellois francophones. Tout le monde affirme aujourd’hui qu’il a sauvé la Belgique. C’est faux. C’était loin d’être sa principale préoccupation.



José Happart - Crédit: Alexis Haulot

 

QUEL SOUVENIR GARDEZ-VOUS DE L’HOMME POLITIQUE, AU-DELÀ DE SA PERSONNE ?

Je n’ai jamais travaillé en direct avec M. Dehaene. Mais, ce que j’ai retenu de son action, c’est qu’il s’inscrivait parfaitement dans la stratégie de son parti, le CVP à l’époque. Et donc là, c’était un adversaire politique, ce que je ne lui conteste pas. Contrairement à d’autres, j’ai toujours respecté ceux qui ne cachaient pas leur jeu, même si je n’étais pas d’accord avec eux.

AU-DELÀ DU RESPECT QU’IMPOSE SON DÉCÈS, COMPRENEZ-VOUS QUE LA CLASSE POLITIQUE ENTIÈRE, DU NORD COMME DU SUD, LUI TRESSE DE TELS LAURIERS ?

En tant que personne, je n’ai rien à dire contre lui. Au niveau politique, M. Dehaene faisait partie de ces indécrottables flamingants du CVP, mais il avait l’intelligence de faire comme s’il ne l’était pas. Cela lui a permis, au-delà de son image de bon Belge, pendant toute sa carrière, d’obtenir le maximum pour la Flandre envers et contre tout. Je n’oublierai jamais que Fouron-Limbourg, c’est l’œuvre de la famille chrétienne en général, et principalement du CVP. Le Walen Buiten, c’était aussi l’œuvre du CVP. Et j’en passe. A cette époque, le CVP dans son ensemble était au moins aussi flamingant que ne l’est Bart De Wever aujourd’hui. Il utilisait certes d’autres moyens pour arriver à ses fins, mais sa volonté de faire de la Flandre une région forte, au détriment de la Belgique et en particulier de la Wallonie et de Bruxelles, ne s’est jamais démentie. Et Jean-Luc Dehaene y a pleinement participé.

BEAUCOUP LE PRÉSENTENT COMME UN GRAND RASSEMBLEUR QUI AURAIT PUISSAMMENT AIDÉ LA BELGIQUE À NE PAS SE DIVISER DAVANTAGE. VOUS N’ÊTES PAS D’ACCORD ?

Je répète que Jean-Luc Dehaene travaillait 100 % pour la Flandre et, aussi longtemps que la Belgique pouvait servir ses intérêts, elle pouvait subsister. Mais je ne lui en veux pas. Comme je suis wallingant, je reconnais aux Flamands, dont lui-même, le droit d’être flamingant. De là à dire qu’il asauvé la Belgique, comme tout le monde l’affirme aujourd’hui, je continue de penser que c’est faux. C’était loin d’être sa principale préoccupation.

CE FAISANT, A-T-IL NUI AU DÉVELOPPEMENT DE LA WALLONIE, ET DE SON AUTONOMIE ?

La force de Jean-Luc Dehaene a coïncidé avec la faiblesse des francophones, à l’exception de quelques-uns, qui, pour sauver nos chimères d’ancienne Belgique, ont accepté que la Flandre s’enrichisse à leurs dépens. Si je prends le cas, que je connais bien, du statut des Fourons, les leaders du CVP, dont Jean-Luc Dehaene, ont continuellement cherché à flamandiser ce territoire en affaiblissant systématiquement les lois qui protégeaient les Fouronnais. Et cela, il faut bien le dire, avec le consentement implicite de beaucoup de dirigeants wallons.

SELON VOUS, LES WALLONS ET LES BRUXELLOIS FRANCOPHONES ONT ÉTÉ SOURDS, AVEUGLES ET DUPES DU JEU FLAMAND, VOIRE COMPLICES ?

Ce qui s’est passé, c’est que avons effectivement deux peuples différents, les Flamands et les francophones, et que Jean-Luc Dehaene, mais c’est encore le cas aujourd’hui, avait une politique très habile qui permettait aux Bruxellois, mais surtout aux Wallons, de dire qu’on avait obtenu un maximum, et qu’on avait sauvé l’essentiel, face à l’appétit flamand. Pendant ce temps-là, sans avoir l’air d’y toucher, Jean-Luc Dehaene engrangeait des avantages considérables pour la Flandre. Aujourd’hui encore, le fait qu’on n’ose pas revendiquer, du côté wallon et francophone bruxellois, le même niveau d’autonomie pour Bruxelles que les deux autres régions, montre combien nous avons été timorés, bien plus que dupes. Encore maintenant, faire croire aux Wallons et Bruxellois, qu’on est en train de sauver la Belgique, alors qu’on amène la N-VA à 33 % d’intentions de vote, cela prouve que rien n’a été sauvé et que rien ne pourra l’être.

DANS LE CONCERT DE LOUANGES DONT JE PARLAIS PLUS TÔT, ON ENTEND QUAND MÊME CERTAINES VOIX CRITIQUER LE DEHAENE HOMME D’AFFAIRES, QU’IL ÉTAIT DEVENU CES DERNIÈRES ANNÉES, EN ÉTANT PRÉSENT DANS PLUSIEURS CONSEILS D’ADMINISTRATION. QU’EN PENSEZ-VOUS ?

Simplement qu’après avoir pensé aux intérêts de la Flandre, il a commencé à penser aux siens !

 

 

 

NON - PHILIPPE MOUREAUX, MINISTRE D’ETAT; ANCIEN MINISTRE DES RÉFORMES INSTITUTIONNELLES (PS).

 

C’est un homme qui a essayé de trouver des équilibres avec beaucoup de bonne foi, de force et parfois d’une certaine rouerie, bien entendu. Je pense qu’il avait dans la tête, et c’est notamment ce qui m’a rendu proche de lui et ce qui nous a permis de bien travailler ensemble, la construction d’une Belgique fédérale, différente de la Belgique unitaire héritée du XIXe siècle.

 

CERTAINS RÉGIONALISTES WALLONS, ET PARTICULIÈREMENT JOSÉ HAPPART (LIRE CI-CONTRE), AFFIRMENT QUE JEAN-LUC DEHAENE, TOUT EN S’EFFORÇANT D’APPARAÎTRE COMME UN BON BELGE, S’EST TOUJOURS SYSTÉMATIQUEMENT PRÉOCCUPÉ DE LA FLANDRE, ET DE SES INTÉRÊTS. VOUS COMPRENEZ UN TEL DISCOURS ?

C’est ridicule de paraître découvrir que Jean-Luc Dehaene était un élu flamand et que, par définition, et heureusement d’ailleurs, les intérêts flamands lui tenaient à cœur. Faire cette constatation, c’est comme se rendre compte que la terre est ronde. En fait, si on veut être honnête et objectif, c’est un homme qui a essayé de trouver des équilibres avec beaucoup de bonne foi, de force et parfois d’une certaine rouerie, bien entendu. Je pense qu’il avait dans la tête, et c’est notamment ce qui m’a rendu proche de lui et ce qui nous a permis de bien travailler ensemble, la construction d’une Belgique fédérale, différente de la Belgique unitaire héritée du XIXe siècle. Celle-ci était essentiellement francophone et, dans le cœur de chaque Flamand, il est resté une certaine forme de réserve à l’égard des habitants du Sud. Jean-Luc Dehaene n’en avait que plus de mérite. Nous avons construit ensemble une Belgique fédérale viable qui respecte les uns et les autres, et tout le problèmeaujourd’hui est de savoir si elle aura une certaine pérennité ou si, après les élections du 25 mai, elle basculera dans un système différent.

ETAIT-IL, COMME L’EN ACCUSENT QUELQUES WALLONS, UN FLAMINGANT À L’INSTAR DE LA GRANDE MAJORITÉ DES RESPONSABLES CHRÉTIENS-DÉMOCRATES FLAMANDS DEPUIS CINQUANTE ANS ?

En disant cela, ils ne font que constater que le CVP, ayant succédé au parti catholique flamand au départ, a été un défenseur conséquent des intérêts de la culture flamande qui avait été méprisée auparavant. Et qui, d’ailleurs, pourrait le leur reprocher ? Encore une fois, ils enfoncent une porte ouverte. Pour le reste, Jean-Luc Dehaene était respectueux des autres. Il était très ouvert à la culture française. D’ailleurs, ceux qui vous ont dit cela, ne le connaissent pas bien. Ils jugent sur des clichés, des visions simplistes, ou quelques paroles de campagne électorale. Mais on ne peut pas avoir été absent de la scène politique où l’avenir se joue et, en même temps, avoir un œil objectif.

LES MÊMES AFFIRMENT QUE L’ATTITUDE CONSTANTE DU CVP, ET CELLE DE JEAN-LUC DEHAENE EN PARTICULIER, ONT LONGUEMENT EMPÊCHÉ LES BRUXELLOIS D’OBTENIR LE STATUT DE RÉGION À PART ENTIÈRE, COMME EN DISPOSAIENT DÉJÀ LA FLANDRE ET LA WALLONIE. C’EST EXACT ?

C’est amusant d’entendre cela, pour deux raisons. D’abord, j’ai été avec Jean-Luc le créateur de la Région bruxelloise. Je pense qu’à quelques fifrelins près, dus à l’extrême complexité de la situation, elle est sur un pied d’égalité avec les autres Régions. C’est évident.

MAIS CE QUE CERTAINS APPELLENT "LA DUPLICITÉ FLAMANDE" N’A-T-ELLE PAS FREINÉ LES WALLONS DANS LEUR QUÊTE D’UNE AUTONOMIE PLUS PROFONDE, PARCE QU’ON LEUR FAISAIT CROIRE QUE L’ESSENTIEL ÉTAIT DE SAUVER LA BELGIQUE, ET QU’IL FALLAIT LA BONNE VOLONTÉ DU NORD POUR Y PARVENIR ?

C’est très drôle parce qu’aujourd’hui, ce sont plutôt les Wallons qui freinent l’autonomie. Je pense que le discours le plus belgicain qu’on entend vient du président-Premier ministre socialiste, et c’est donc plutôt à lui que ces nostalgiques devraient s’adresser. D’ailleurs, quand je jette un regard dans le rétroviseur, je vois l’évolution du PS entre Philippe Busquin et Elio Di Rupo. Nombre de ceux qui étaient à l’époque hyperrégionalistes sont devenus aujourd’hui hyperbelgicains.

QUE PENSEZ-VOUS DU FAIT QU’APRÈS SA CARRIÈRE DE PREMIER MINISTRE, JEAN-LUC DEHAENE A ACCUMULÉ LES MANDATS TRÈS RÉMUNÉRATEURS DANS PLUSIEURS GRANDES SOCIÉTÉS PRIVÉES ?

Ceux qui le critiquent sont parfois des gens très avides d’argent eux aussi, ceci dit en passant. Mais je n’aime pas ce genre de choses qui, venant des Etats-Unis, ont contaminé un certain nombre de responsables politiques. C’est en effet une image qui prouve la collusion entre les forces de l’argent et certains politiques. C’est un aspect que je regrette donc, mais qui, à mes yeux, n’enlève rien aux nombreuses qualités d’homme d’Etat du personnage.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

A CHACUN SA VERITÉ


A chacun son point de vue.

 

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