samedi 3 mai 2014

Luc Bertrand: «Si la N-VA ne fait pas de compromis, elle finira comme le Belang»


BÉATRICE DELVAUX et RUUD GOOSSENS 
Le Soir

Luc Bertrand apparaît rarement dans les médias. Il est un des hommes qui comptent ans le paysage du capitalisme belge et flamand.


Luc Bertrand et Jean-Pascal Labille. Photo Bruno Dalimonte

Luc Bertrand, le patron d’Ackermans & Van Haren, avait pourtant promis qu’on ne l’y reprendrait plus : il ne toucherait plus à la politique. Mais une invitation pour les « duels Nord-Sud » organisée par Le Soir et De Standaard était trop tentante : une discussion franche avec Jean-Pascal Labille, le ministre socialiste des Entreprises publiques, devenu une sorte de « diable rouge » pour le monde patronal flamand depuis son conflit ouvert avec l’ex-patron de Bpost, Johnny Thijs.

Le résumé de l’entretien, à lire en intégralité dans le quotidien  Le Soir

 

A PROPOS DE LA N-VA

M. BERTRAND, VOUS ÊTES POUR DES MESURES PROCHES DE CE QUE LA N-VA PROPOSE ?

L.B. En Flandre, nous ne recevons pas de réponses à nos inquiétudes sur l’économie. Dans notre vision et peut-être à tort, ces points sont en partie bloqués ou freinés par le sud. Il y a une volonté en Flandre de protéger ce que nous avons et nous sommes conscients que nous devons nous adapter.

J.-P.L. Je n’ai pas senti chez M. Bertrand des accents très N-VA. Il les a peut-être gardés pour la fin (rires). Si De Wever a du succès, c’est parce qu’il dit aux Flamands : « Je vais vous emmener quelque part, à l’indépendance, et on n’aura plus ces Wallons, ces socialistes, ces immigrés. » Le monde politique répond « réforme de l’Etat, lois spéciales de financement », toutes choses qui ne répondent pas concrètement aux problèmes des gens. Le politique doit dire : voilà notre situation et le projet que nous voulons construire. Ce gouvernement, en 2 ans et demi, n’a pas si mal travaillé. En 2011, il n’y avait plus de pays.

L.B. Il y avait besoin d’un gouvernement, c’est vrai. Le Premier ministre a stabilisé le pays. Mais nous devons aller plus vite et plus loin. J’espère que nous aurons vite un gouvernement après le 25 mai.

DE WEVER VOUS A SOLLICITÉ ?

L.B. Il ne m’a jamais rien proposé. Mais je ne serais pas un bon politicien.

J.-P.L. L’Open VLD n’est pas la N-VA : 1) Les libéraux veulent absolument préserver le système de protection sociale ; 2) De Wever n’est pas prêt à faire un compromis.

L.B. Il va devoir en faire. Sinon, il va finir comme le Vlaams Belang : monter, et puis disparaître.

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

MONTER ET PUIS DISPARAÎTRE


Tout semble indiquer qu’une espèce de cordon sanitaire se tresse autour de la N-VA dans le dessein de l’envoyer pour cinq ans dans l’opposition. Mais c’est simplifier que d’imaginer qu’on en viendra à bout aussi facilement.  « Un vrai défi s’impose : rendre légitime la complexité des choses. Car ce sont le refus et la peur devant la complexité des enjeux (finance, climat, alimentation, immigration) qui expliquent les votes populistes, xénophobes ou la désaffection citoyenne. Il va falloir (re)donner aux « gens » l’envie (et le courage) de s’y confronter, la capacité à l’accepter et à travailler à la résoudre, plutôt que de la refuser, la dénoncer ou la fuir, comme aujourd’huiComment transcender le besoin d’immédiat qui nous agite et nous vide de substance et de « nous », pour réhabiliter le recul et la part intellectuelle des choses ? Lâchons trois mots clés : école, connaissance et culture.»

On ne saurait mieux résumer les enjeux. Profitons-en pour filer un coup de chapeau à Béatrice, meilleure éditorialiste belge de sa génération qui nous renvoie au concept clé du XXIème siècle, la complexité si bien détricotée et décortiquée par ce vieux sage d’ Edgar Morin.

Pardon, cher lecteur, de revenir constamment sur le non dialogue interculturel belgo-belge quand l’enjeu majeur du 25 mai (il en va de l’avenir  de la Belgique) se situe peut être ailleurs et je songe au destin de l’Europe qui va se jouer également ce jour-là. Europe, métaphore du dialogue des cultures réduit au degré zéro, celui dun dialogue de sourds qui ne veulent rien entendre. En Europe c’est le temps des malentendus :   « Gauche et droite sont contaminées par le populisme antieuropéen. Il n'existe plus de force politique pour défendre le scénario d'intégration qui constitue la meilleure stratégie de sortie de crise. Tous militent et rivalisent pour une autre Europe, ce qui n'est qu'un masque pour défaire l'Europe. Nul projet d'avenir pour le continent. » « L'époque est aux slogans bien plus qu'à la pédagogie. »

Là aussi, là surtout, il conviendra de réhabiliter la pédagogie de la complexité.  Et tout se passe comme si Guy Verhofstadt, rompu à l’exercice du compromis à la belge, était la seule voix qui hurle au parlement européen, comme le Baptiste au désert, depuis que celle de son singulier complice Dany le Vert s’est tue.

« Ecole, connaissance et culture » C’est en effet autour de ces trois pôles essentiels qui n’en font qu’un que se jouera le destin de l’Europe et aussi celui de la Belgique et de sa Communauté française malade de son école, de sa culture et carrément en panne de « connaissance ».

MG



IL FAUDRA RÉHABILITER LA COMPLEXITÉ

Béatrice Delvaux, Éditorialiste en chef
Le Soir

Drôle de sentiment. Les partis, très tendus, se livrent bataille. Côté flamand, les formations autres que la N-VA tentent farouchement d’endiguer la vague d’électeurs tentés par le parti nationaliste. Côté francophone, PS et MR jettent toutes leurs armes dans la campagne. D’autant que, pour une fois, le PS doit se battre sur sa gauche. On sort du lourd : le MR a dégainé la « conversion » anti-N-VA de Reynders, le PS son syndicat (et Vande Lanotte) pour diaboliser le vote PTB – il aurait l’odeur et la saveur de la gauche, mais ferait pencher la gauche… à droite.

Les états-majors sont impliqués, les partis ont rédigé des programmes denses, les ténors politiques vont au contact. Les enjeux sont cruciaux : la perspective d’une N-VA à 30 %, l’absence d’élections pendant cinq ans, la possibilité de réorienter la conduite de l’Europe, les grandes mutations climatiques, énergétiques et industrielles, le modèle social, etc. Et pourtant, l’impression qui domine est celle d’une indifférence citoyenne. Comme si la campagne se déroulait en parallèle à la vie des gens.

Tous les acteurs du champ politique en sont conscients : après ces élections, il faudra travailler à la revitalisation de la démocratie, de l’implication des individus et du collectif. Mais cela ne suffira pas. Un autre défi s’impose : rendre légitime la complexité des choses. Car ce sont le refus et la peur devant la complexité des enjeux (finance, climat, alimentation, immigration.) qui expliquent les votes populistes, xénophobes ou la désaffection citoyenne. Il va falloir (re)donner aux « gens » l’envie (et le courage) de s’y confronter, la capacité à l’accepter et à travailler à la résoudre, plutôt que de la refuser, la dénoncer ou la fuir, comme aujourd’hui. Comment transcender le besoin d’immédiat qui nous agite et nous vide de substance et de « nous », pour réhabiliter le recul et la part intellectuelle des choses ? Lâchons trois mots clés : école, connaissance et culture.


 

L'EUROPE ORPHELINE

Le Point -

La France, empêtrée dans sa crise nationale, n'a aucun projet d'avenir pour le continent.

Par NICOLAS BAVEREZ

Jamais l'enjeu des élections européennes n'a été aussi déterminant. Jamais la campagne n'a été aussi vide, ressassant les obsessions qui ont isolé et déclassé la France au lieu de débattre de l'avenir de l'Union et de la zone euro.

L'Europe vit un moment décisif. Elle sort de récession sans pour autant avoir surmonté le plus violent choc économique depuis la grande déflation des années 30. Elle est dévastée par la poussée des partis populistes, qui devraient compter de 20 à 25 % des députés dans la prochaine Assemblée. Elle se découvre placée sous le leadership par défaut de l'Allemagne en raison de l'effondrement de la France. Elle doit faire face à la surveillance électronique planétaire mise en place par les États-Unis comme au regain nationaliste de la Turquie et au renouveau impérial de la Russie, qui, après avoir annexé la Crimée, entend reprendre le contrôle de l'ensemble des populations et des territoires russophones. Le paradoxe veut que l'Europe se porte mieux économiquement mais se trouve de plus en plus vulnérable politiquement et stratégiquement.

La zone euro a renoué avec la croissance (1,2 %) et stabilisé tant le chômage que le déficit et la dette publics (3 et 93 %) du PIB. La reflation allemande accompagne l'ajustement des pays du Sud qui, à la notable exception de la France, ont révisé leurs coûts et rétabli leur compétitivité. Pour autant, cinq grands défis émergent. Sur le plan économique, après la récession pointe le risque de déflation sur fond de fragilité de la reprise de la zone euro qui tranche avec le redressement spectaculaire des États-Unis (croissance de 3 %, inflation de 2,5 %, taux de chômage réduit à 6,7 %, déficit ramené à 2,9 % du PIB, ce qui permettra de stabiliser la dette à 100 % du PIB à compter de 2016). Sur le plan social, un chômage de masse s'est installé, qui touche 19 millions de personnes et contraint les jeunes de l'Europe du Sud à s'exiler. Sur le plan institutionnel, les institutions de la zone euro ont été profondément transformées pour faire face à la crise mais se trouvent en apesanteur vis-à-vis des traités dont le Royaume-Uni exige par ailleurs la renégociation. Sur le plan politique, le populisme, alimenté par la ruine des classes moyennes, se décline en nationalisme, en séparatisme, en basculement de la révolution à droite, avec pour point commun la haine de l'Europe. Sur le plan géopolitique, le continent constitue un vide stratégique et poursuit son désarmement en dépit de l'instabilité qui gagne sa périphérie : révolutions du monde arabo-musulman, guerres civiles de Libye et de Syrie, chaos irakien, conflit du Moyen-Orient, renouveau impérial de la Turquie et de la Russie.

Dès lors se dessinent trois scénarios. Le statu quo indissociable d'un lent déclin à la japonaise associant recul démographique, stagnation économique, chômage de masse, surendettement, déliquescence de l'ordre public. La désintégration, dont le déclencheur sera l'éclatement de la zone euro provoqué par la France, qui est devenue l'homme malade du continent en même temps que le pays le plus vulnérable à une attaque des marchés financiers. La relance de l'intégration à travers la stabilisation de l'euro, le renforcement du grand marché, une initiative majeure en matière de sécurité énergétique et de défense du continent. En bref, la réinvention de l'Europe comme pôle de puissance. Dans cette nouvelle donne, l'Allemagne et la France jouent un rôle déterminant. L'Allemagne parce qu'elle doit confirmer en droit la révision du traité de Maastricht rendue nécessaire par la crise ainsi que la conduite d'un leadership résolument coopératif. La France parce que son refus de réformer un modèle insoutenable constitue un risque systémique pour l'euro comme pour l'Union.

(…)Gauche et droite sont contaminées par le populisme antieuropéen. Il n'existe plus de force politique pour défendre le scénario d'intégration qui constitue la meilleure stratégie de sortie de crise. Tous militent et rivalisent pour une autre Europe, ce qui n'est qu'un masque pour défaire l'Europe. Nul projet d'avenir pour le continent. A droite, la priorité va à l'abolition des accords de Schengen, et la dernière innovation en date entend opérer un retour vers l'Europe des Six, érigeant l'économie administrée des années 60 en clé du XXIe siècle. A gauche, les opposants à la Constitution européenne détiennent la plupart des postes de responsabilité. D'où un positionnement de plus en plus hostile à l'Europe pour tenter de faire oublier la débâcle économique et sociale qui constitue la marque de fabrique du quinquennat de François Hollande. Culte d'une Europe étatiste keynésienne, qui abandonnerait le principe du retour à l'équilibre budgétaire pour une politique de relance, grâce à la création d'euro-obligations qui permettraient une nouvelle flambée de déficits et de dettes. Harmonisation fiscale et sociale sur le modèle français, meurtrier pour la croissance et l'emploi.Réindustrialisation fondée non sur l'amélioration de la compétitivité, mais sur l'investissement public et le démantèlement de la politique européenne de la concurrence.

 

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