vendredi 9 mai 2014

Non, les tablettes ne sauveront pas l'enseignement


CONTRIBUTION LECTEUR  la Libre



OPINION D'UNE ENSEIGNANTE DANS LE PRIMAIRE.

En consultant le site LaLibre.be vendredi dernier, j’ai été surprise de lire que le gouvernement wallon voudrait investir 77 millions d’euros dans des outils pédagogiques numériques. En tant que jeune enseignante, j’ai d’abord été fort satisfaite, voire heureuse de ce pas en avant dans les nouvelles technologies, malgré que cette annonce soit très (trop) proche des élections et que le hasard du calendrier n’y soit malheureusement pas pour rien.

Nous ne serons donc plus à la traine par rapport aux autres pays (et à certaines universités) qui utilisent de plus en plus de tableaux interactifs ou de tablettes numériques. Mais tous les instituteurs sont-ils en demande de ces outils multimédia dans leur classe ? Beaucoup tiennent encore à leurs craies…

Et les autres, qui sont si motivés à l’idée d’en avoir dans leurs classes, sauront-ils utiliser ces nouveaux outils à leur juste valeur ? Ou ne serait-ce pas juste pour faire beau, (s’)en mettre plein les yeux, et finalement ne faire que de la projection (que beaucoup pratiquent déjà avec ce bon vieux rétroprojecteur) ? Alors oui, la motivation des enfants augmentera certainement avec l’arrivée de ces tablettes en classe, mais encore faudra-t-il faire comprendre aux enfants que tablette n’égale pas toujours jeu, et ce ne sera pas une mince affaire.

Mais revenons-en à l’usage au quotidien de ce nouveau matériel, à la pointe de la technologie. Les enseignants devront réapprendre à apprendre, avoir une toute autre méthodologie. Certains pays, comme le Canada, sont beaucoup plus avancés pédagogiquement et arrivent à utiliser des tablettes, mais on est très loin du « papier crayon ». Il est très dur de sortir de ce que l’on connait, on sait comment apprendre à partir de notre tableau et des cahiers, mais le virtuel chamboule totalement cette façon de faire qui a évolué petit à petit depuis des siècles. Si au moins nous étions sûrs que ce bouleversement nous amènera vers un mieux…

Les preuves sur le long terme des bénéfices sur l’apprentissage des enfants ne sont pas encore faites. Est-ce que meilleure technologie rimera automatiquement avec meilleur apprentissage ? Et les petits bouts de première primaire qui apprennent à écrire une grande partie de l’année, auront-ils besoins de toutes ces jolies technologies ? Bien sûr, entrer dans une école avec tous ces gadgets, c’est superbe, mais est-ce vraiment mêler l’utile à l’agréable ? Ne serait-ce pas plutôt le contraire ?

 

LE MAUVAIS EXEMPLE DU SUPÉRIEUR

J’ai parlé autour de moi de cet article et cette action a rappelé aux plus anciens l’argent investi dans les fameuses radio-cassettes lorsque celles-ci étaient « à la mode ». L’État aurait-il à chaque fois un nouveau point de mire tape-à-l’œil où investir de l’argent ? Faut-il à tout prix investir dans l’informatique à l’école, sous prétexte qu’elle est omniprésente à la maison ?

Une fois que ce matériel sera mis en place, la direction devra mettre, si ce n’est déjà fait, le wifi dans l’école. En espérant que cela ne dérive pas. Internet est riche, mais il ne faudrait pas que cela devienne essentiel à la vie de la classe. Facebook, Twitter et tous les autres seraient à portée de clic pour tout le monde. Je vous invite à faire un tour dans un auditoire de l’enseignement supérieur, et à jeter un œil aux écrans d’ordinateur. Facebook et ses jeux sont bien souvent préférés à Word… Vraiment utile à l’apprentissage, cette technologie-là ?

Enfin, un dernier point qui me chiffonne, et pas des moindres. J’ai demandé il y a un mois pourquoi l’école ne remplaçait pas des fenêtres dangereuses dans un local. On m’a répondu que cela faisait des années qu’on demandait, mais qu’il ne fallait pas trop y penser. Trop cher, sans doute. Si j’avais le choix, je préférerais avoir des fenêtres aux normes que l’on peut ouvrir sans crainte d’assommer un enfant avant d’avoir des tablettes tactiles. Certaines classes ont des taches d’humidité, sont régulièrement en panne de chauffage, sont dans des préfabriqués par manque de place entre autres choses… Tout cela me semble bien plus préjudiciable à la qualité de l’heure de cours que l’ajout d’un gadget informatique. Alors, ne faudrait-il pas revoir les priorités ?


COMMENTAIRES DE LECTEURS

« Vous avez parfaitement raison, Madame. Il faut moderniser les outils d'enseignement, certes, mais l'achat de tablettes ressemble fort à un dépense folle qui, faite sans préparation pédagogique, n'apportera que peu de choses aux élèves. Dans le même temps, toutes les classes ne sont toujours pas équipées de projecteurs, un équipement utile et peu coûteux si on le compare aux tablettes, et, chaque année, des millions d'euros s'envolent en fumée par la faute de bâtiments mal isolés. » Emmanuel Gérard

Ce ne sont pas les tablettes qui vont révolutionner l'enseignement mais la volonté de le révolutionner et les tablettes sont déjà une révolution technologique pour ceux qui savent les utiliser ... Pourquoi donc s'en priver ? »

« Jeune enseignante et déja aussi conservatrice ! Cela promet pour l' avenir des enfants »;

« Pour ma part je suis assez d'accord avec 'Madame Marchand' comme on doit l'appeler dans son établissement.
Ça ressemble plus à un cache misère de l'enseignement où toute la chaine hiérarchique peut se gargariser d'une prétendue avancée.
Si on y regarde d'un peu plus près alors que les investissements de long terme sur l'infrastructure sont négligés, on n’hésite pas à mettre en avant l'achat d'un système qui a une durée de vie moyenne de moins de 3 ans au coût unitaire assez élevé.
De quand date le dernier article parlant de l'état de ruine des bâtiments de l'enseignement (comme ce n'est pas vendeur j'imagine que ça fait très longtemps) ».

« Les écoles normales doivent former les futurs enseignants. Quant à ceux en place, ils peuvent suivre des formations ou s'auto-former. Oui, les élèves sont plus intéressés avec les nouvelles technologies. Nous vivons une révolution technologique. L'école ne peut passer à côté et fabriquer une nouvelle fracture numérique. Les mentalités des enseignants doivent changer rapidement ».

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

PERPLEXITÉ

La lecture matinale de ces deux articles sur l’enseignement suivis de commentaires de praticiens me plonge dans un abime de perplexité.

On ne cesse de nous rabâcher les oreilles avec une constatation unanime : l’école organisée par la Communauté française ne va pas bien. On ne nous dit pas pourquoi. Et si l’école était tout simplement malade du politique qui est chargé de l’organiser ?

A lire ces deux papiers ma conclusion c’est que l’école est vraiment malade du politique.

Je m’explique : « Lgouvernement wallon voudrait investir 77 millions d’euros dans des outils pédagogiques numériques. »  Voici un gouvernement en fin de course qui « voudrait » investir dans des tablettes. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait si telle est sa volonté, plutôt exactement son souhait : « voudrait ». Est-ce inscrit dans sa déclaration gouvernementale ? Il « voudrait » mais ne l’a pas fait pourquoi ? Par manque de consensus au sein de l’équipe gouvernementale ou par manque de moyens financiers ? On ne sait pas. Ou alors, hypothèse plus plausible s’agit-il d’un effet d’annonce ? Mais qu’annonce-t-il au juste,  sinon la volonté d’organiser un nouvel olivier en vue de de poursuivre la politique actuelle avec les mêmes. On peut l’imaginer dans la mesure où un dénominateur est facile à imaginer entre PS-CDh-écolo (l’olivier) et carrément improbable avec le MR.

En 1959 les partis politiques ont signé « le pacte scolaire » pour mettre fin à la guerre des réseaux. La guerre scolaire s’est poursuivie par d’autres moyens.  L’enseignement libre, et plus singulièrement catholique, bénéficie désormais des mêmes avantages de subventionnement que l’officiel, ou presque, le Libre exige une égalité de subsidiassions quand il n’y a pas égalité d’obligations.

N’entrons pas dans cette polémique. Ce qui s’impose d’urgence c’est un nouveau pacte sur l’école qui engage tous les partis, tous les pouvoirs organisateurs, mais aussi les enseignants, les parents, les syndicats voire également les principaux intéressés, les élèves. Cela ne peut jamais déboucher que sur un compromis, un vague dénominateur commun. Or ce quil faut c’est une révolution copernicienne semblable à celle observée en Finlande ou au Quebec. Sans cette révolution nous irons droit au déclin, avec ou sans tablettes, singulièrement à Bruxelles où les emplois exigent une haute qualification et où les demandeurs d’emploi sont sous-qualifiés et souvent des handicapés scolaires.

Rien ne ressemble plus à une tablette que l’ardoise avec laquelle on m’a appris à écrire, à une époque où il n’était pas question d’utiliser un bic alors qu’on faisait avec nos plumes sergent major de magnifiques pâtés à l’encre bleue dont l’instit remplissait de petits encriers en porcelaine déposés dans un trou foré dans nos bancs à « tablettes de chêne ».

J’imagine que la décision d’acheter ou non des ardoises et des touches fut l’objet d’ardentes discussions politiques. Le vrai débat c’est de se demander comment les Flamands forment leurs enseignants. Nos voisins du Nord ne sont pas fondamentalement différents de nousà moins qu’on accepte l’idée défendue par Bart De Wever que nous vivons dans deux démocraties avec deux peuples, deux référents culturels. Comment font-ils, eux, pour se classer parmi les meilleurs sur l’échelle de Pisa ?

« Jeune enseignante et déja aussi conservatrice ! Cela promet pour l'avenir des enfants » commente un internaute. Je suis assez d’accord avec lui et me demande si ce papier publié sous le titre « opinion d'une enseignante dans le primaire » ne cache pas un collectif de ‘institutrices et instituteurs blanchis sous le harnais et allergiques aux nouvelles technologies qu’ils ne maîtrisent pas.

Non on ne réformera pas l’enseignement en achetant des tablettes ni à coups de décrets, le décret mixité le démontre tragiquement. La clé, le Sésame qui ouvre sur de nouveaux horizons c’est évidemment la formation des enseignants.

Je risque une hypothèse, et si la solution était dans l’apprentissage et le compagnonnage ?  

Imaginons que j’aie vingt ans, que j’aie réussi brillamment mon secondaire dans un établissement exigeant et me suis fait rétamer dans une école d’architecture.Deux années de perdues ? Pas sûr. Me voici depuis un an à l’école normale. Le niveau général de mes camarades est assez mitigé, beaucoup sont issues de l’enseignement professionnel et manquent de connaissances générales, maîtrisent moyennement le français et ont de grosses carences en arithmétique.Fâcheux, très fâcheux… La majorité de mes professeurs n’ont jamais enseigné au niveau primaire et pérorent dans l’abstraction.  Les moments les plus formateurs se situent au coeur des stages. Il est forcément essentiel de se retrouver dans la classe d’un(e) bon(ne) titulaire qui maîtrise son public et sa matière avec ou sans tablette. Je constate qu’enseigner dans une classe de Molenbeek ou une école rurale du Brabant wallon n’exige pas les mêmes qualités. Surtout, je me rends compte que mes profs du secondaire avaient pour la plupart une toute autre manière d’enseigner. Plus j’avance dans mon apprentissage plus j’observe que ce qui vraiment importe c’est d’aider mes élèves à comprendre et de leur faire prendre conscience de comment ils apprennent. Certains, plus lents et besogneux, ont besoin d’une approche directive, d’un tableau noir parfaitement organisé et calligraphié à la craie blanche (rien de plus difficile) d’autres, plus autonomes, sont des sorciers de la tablette à dix ans, ils y trouvent-en toute autonomie- réponse à la majorité des questions qu’ils se posent (merci papa, merci maman).  Serai-je capable de les aider tous à devenir ce qu’ils sont ? Je constate que les meilleures institutrices y arrivent et je les admire.

Je me retrouve assez bien dans  le commentaire cinglant d’un internaute : « Ce ne sont pas les tablettes qui vont révolutionner l'enseignement mais la volonté de le révolutionner et les tablettes sont déjà une révolution technologique pour ceux qui savent les utiliser ... Pourquoi donc s'en priver ? »

Oui la tablette va révolutionner l’enseignement à condition qu’on apprenne aux enseignants, à tous les enseignants à s’en servir ! Ce n’est qu’un outil mais quel outil sensationnel!

En vérité, la volonté de révolutionner l’enseignement n’existe pas, le conservatisme de la majorité des enseignants rend l’air des salles de prof irrespirable pour tout jeune motivé et désireux de faire sa révolution copernicienne par rapport à l’enseignement reçu.

Et je termine par une constatation de terrain. J’ai reçu, en vue de transformations, la visite de mon jeune architecte qui vint me voir le 1er mai avec son gamin de dix ans qui lui servait d’assistant. Tandis que le père mesurait chaque pièce le fils reportait les mesures sur une tablette avec un programme ad hoc. En moins d’une demi-heure, les plans étaient tracés et le gamin s’empara de l’appareil photo de son père pour réaliser un excellent reportage photo des lieux. Pendant le déjeuner qui suivit, je le surpris à faire des équations du premier degré sur sa tablette. Un surdoué ? Sans doute mais surtout un gamin qui s’ennuie à l’école, l’obstacle de la langue -il va à l’école flamande- ne le perturbe pas. Mais, il a la chance de suivre son père dans une vraie relation de compagnonnage. Des générations d’apprentis ont appris de la sorte, sur le tas, de compagnon à apprenti et de maître à compagnon.  Le fils de mon médecin, allergique à l’école a choisi de devenir compagnon du tour de France. Il passera maître cette année. Il est heureux et autonome dans tous les sens du terme.

Et si c’était cela la vraie révolution copernicienne : le retour et le recours à l’apprentissage dans tous les domaines.

MG



LE TRONC COMMUN À L’ÉCOLE EN DÉBAT

STÉPHANIE BOCART 

 


A l’approche du scrutin du 25 mai, les partis politiques ont ficelé leur programme et fixé leurs priorités. Parmi celles-ci, l’enseignement obligatoire touche directement au devenir des plus jeunes et revêt de nombreux enjeux, dont celui du continuum pédagogique entre les niveaux primaire et secondaire.

Sous la plume de Dominique Grootaers, chargée de cours à l’UCL, le Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp) vient de publier un nouveau "Courrier hebdomadaire" consacré au "Tronc commun dans l’enseignement secondaire" (1).

QUATRE FILIÈRES

Actuellement, en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), l’enseignement secondaire est organisé en quatre filières : transition générale, transition technique, qualification technique et qualification professionnelle.

Les deux premières années du secondaire (le 1er degré) sont "en principe communes à l’ensemble des élèves , souligne Mme Grootaers. Le choix de l’orientation vers l’une ou l’autre filière ne se pose que lorsque l’élève entre en 3e année, au seuil du 2e degré" . Néanmoins, force est de constater que"l’orientation vers les filières technique et professionnelle en 3e secondaire n’est majoritairement pas le fruit d’un choix positif posé par des élèves âgés de 14 ans, mais résulte le plus souvent d’un processus de relégation basé sur l’échec et le redoublement, qui concerne des élèves âgés de 15 ou 16 ans" .

Revalorisation des filières qualifiantes, lutte contre l’échec scolaire,… Les acteurs de l’enseignement avancent des pistes multiples pour vaincre les inégalités scolaires et sociales. Nombreux sont ceux qui proposent ainsi de réformer le tronc commun, "certains en le maintenant dans ses limites actuelles du 1er degré, d’autres en le prolongeant jusqu’à la 3e, voire à la 4e secondaire" .

Dans sa publication, Dominique Grootaers évoque la position des différents acteurs de l’enseignement; nous nous limiterons à relayer celle des partis politiques.

Parmi les défenseurs d’un aménagement du système actuel, soit le tronc commun qui s’étend de la 1ère primaire à la fin de la 2e secondaire, on retrouve le CDH, Ecolo, le MR et le FDF.

Le CDH défend ainsi "un 1er degré davantage commun, par le renforcement de la formation commune, et davantage ouvert aux différentes formes d’intelligences et d’expressions" .

Pour favoriser l’orientation positive, Ecolo prône "une approche orientante" dans le cadre "d’un véritable tronc commun" jusqu’à 14 ans, associée à une formation pluridisciplinaire et à la valorisation des filières qualifiantes et des métiers auxquels elles mènent.

Le MR, lui, préconise "un 1er degré restauré dans son rôle de degré d’observation et un retour aux trois filières à finalité spécifique (générale, technique et professionnelle)" .

Quant au FDF, il souhaite "remanier le 1er degré de manière plus souple et plus flexible avec un véritable continuum pédagogique en vue d’assurer une orientation pertinente à 14 ans" .

SEUL LE PS VEUT ALLONGER LE TRONC COMMUN

Par contre, seul le PS défend actuellement le projet d’un allongement du tronc commun "au moins jusqu’à une 3e secondaire (15 ou 16 ans)" , en lui donnant "une dimension polytechnique en y introduisant des cours de technique et de technologie pour tous les élèves" .

Mme Grootaers conclut : "C’est sans doute le fait qu’elle suscite des craintes tant du côté des enseignants que celui des parents qui explique que l’option pour le traitement pédagogique et collectif de la diversité des élèves (NdlR : l’allongement du tronc commun) soit relativement peu partagée à l’heure actuelle. De son côté, le choix pour le traitement psychosocial et l’accompagnement individualisé des parcours problématiques (NdlR : l’aménagement du système actuel), sous couvert d’orientation positive, apparaît inscrit dans l’air du temps et rallie dès lors plus facilement les suffrages de l’opinion publique."

 

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