samedi 14 juin 2014

«Internet oblige le prof à remettre de l’ordre dans du désordre»


VÉRONIQUE SOULÉ  LIBÉRATION



Élèves utilisant des tablettes à Saint-Brieuc, 12 septembre 2013. (Photo : DAMIEN MEYER.AFP)


LES COURS EN LIGNE NE SIGNENT PAS LA MORT DE L’ENSEIGNANT, AFFIRME LE PHILOSOPHE MARCEL GAUCHET. L’ACCÈS À DES SOURCES DE SAVOIR MULTIPLES ACCENTUE AU CONTRAIRE LE BESOIN DE MÉDIATION.

Et si demain, on n’avait plus besoin de professeurs ? Si, grâce au numérique, les élèves pouvaient tout apprendre par eux-mêmes, réduisant le rôle du maître à celui de répétiteur ou de tuteur ? Alors que les Mooc - cours massifs en ligne - déferlent en France, le monde de l’éducation est parcouru par un débat. Emmanuel Davidenkoff, le directeur du magazine l’Etudiant, explique dans son livre le Tsunami numérique (1) comment celui-ci va secouer l’école française, bien en retard selon lui. Le philosophe Marcel Gauchet, qui vient de cosigner un ouvrage Transmettre, Apprendre (2), reconnaît, lui, que le numérique bouleverse profondément l’enseignement. Mais à rebours de ce que l’on entend souvent, il prédit que l’on aura plus que jamais besoin de professeurs et d’école.

PEUT-ON CONTINUER À ENSEIGNER AUJOURD’HUI COMME HIER ?

Sûrement pas. Contrairement à ce que l’on dit souvent, l’école est une institution qui a un facteur de changement en son sein : les élèves. Le mythe de l’école à l’abri de la société, fonctionnant comme un temple ou une caserne, est une pure fiction. Cela n’a jamais été. Les enseignants, qui ne sont pas des brutes insensibles, s’adaptent aux élèves et aux influences de la société qu’ils incarnent.

Indépendamment des directives venues d’en haut, ce sont eux qui sont à la manœuvre. Chacun trouve des façons de capter la culture des élèves pour l’enrichir, l’infléchir, s’y appuyer pour permettre des acquisitions d’une autre nature. Il ne faut pas l’oublier : la base de l’enseignement, c’est la conversation. Une conversation très particulière, parce qu’elle n’est pas gratuite et qu’elle doit mener quelque part. Globalement, le changement technique est tel qu’il affecte le fonctionnement social de tous les jours. Il est inévitable qu’il touche aussi l’école et qu’il la transforme profondément.

DÈS LORS, COMMENT ENSEIGNER ?

Il serait outrecuidant et vain de prétendre que nous savons exactement ce que vont être les échanges entre enseignants et élèves de demain. Mais on peut faire un certain nombre d’observations. Une chose qui revient toujours, en particulier chez les partisans les plus enthousiastes de l’enseignement numérique, est le fait que les élèves sont maintenant en situation de contester l’enseignement du professeur. Ces enthousiastes disent : cette fois-ci, le piédestal est complètement brisé puisqu’on peut instantanément vérifier ce que raconte le prof.

ETES-VOUS D’ACCORD ?

Je reconnais que c’est vrai. Mais je n’y vois pas du tout une contestation de la position du professeur supposé tout-puissant et tout savoir. Je crois exactement l’inverse. Pour les bons enseignants, le numérique m’apparaît comme un excellent moyen de stimuler l’esprit de curiosité et d’opposition. Cela pousse à chercher, à creuser encore. Très souvent, c’est l’occasion aussi de rectifier les sornettes, voire les énormités figurant dans une notice de Wikipédia.

Surtout, cela apprend une chose essentielle : le fait que personne ne sait. Nulle part, il n’existe un détenteur ultime. L’enseignant a ainsi l’opportunité d’expliquer qu’il existe plusieurs versions d’une même chose et que savoir, c’est se confronter à l’incertitude et non réciter bêtement. C’est un apprentissage qui me paraît extrêmement positif.

N’EST-CE PAS TOUT DE MÊME PLUS DIFFICILE ?

Le changement majeur est que les élèves ont de plus en plus l’initiative. En contact avec un tas de sources hétéroclites, ils s’interrogent. Leurs questions deviennent déterminantes dans la conduite de la classe - «J’ai lu ça, monsieur, qu’en dites-vous ?», «Ça vous paraît normal ?», etc. Ce n’est évidemment pas simple à gérer. L’enseignant a affaire à une communauté beaucoup plus effervescente mais aussi beaucoup plus chaotique. L’art du professeur devient l’art difficile de répondre à des questions qui ne sont pas préprogrammées - parfois en rapport avec le cours, d’autres fois non, ou de loin.

Les enseignants se retrouvent dans la position de remettre de l’ordre dans du désordre. Il leur revient d’insuffler de la cohérence dans ce qui se présente comme un patchwork d’interrogations qui peuvent aller très loin - sur les théories scientifiques en vogue mais aussi sur les ragots propagés par les réseaux sociaux. Il faut leur montrer le besoin de clés pour dominer un champ qui part dans tous les sens.

CONTRAIREMENT À CE QUE CERTAINS PRÉDISENT, IL FAUDRA TOUJOURS DES ENSEIGNANTS ?

Plus que jamais. L’illusion de premier abord est l’autodidaxie généralisée : plus la peine de s’embêter avec des gens qui souhaitent nous mettre dans un chemin préprogrammé, apprend qui veut quand il veut comme il veut… Mais c’est une apparence, une apparence séduisante. En réalité, tout cela renforce le besoin de médiation. Le contact des enfants, souvent très jeunes, avec des sources d’information démesurées, renforce le besoin d’enseignants, d’interlocuteurs qui prennent leur questionnement au sérieux, capables dans leur domaine de montrer le chemin permettant de maîtriser ces informations. Il suffit d’être parent ougrand-parent pour en avoir fait l’expérience. Vous dites à des enfants qui vous interrogent : «Allez chercher sur le Net.» Ils trouvent quelquefois, quand la question est très précise. Mais si c’est une question de compréhension, ils reviennent découragés. Internet est, de ce point de vue, un média déprimant, où l’on décèle très vite les limites de ce que l’on peut maîtriser. Ce qui manque, ce sont les outils logiques, les connaissances clés qui permettent de relier ces informations et d’en faire quelque chose que vous comprenez. Le sens de l’école se trouve ainsi conforté dans ce qu’il a de plus profond : c’est l’institution de confiance à laquelle on peut demander des réponses à des questions de l’ordre du savoir. A l’exception de milieux privilégiés, l’entourage n’en a pas les moyens.

VOUS N’ÊTES PAS D’ACCORD AVEC CEUX QUI PRÉDISENT QUE GRÂCE AU NET, NOUS APPRENDRONS SURTOUT PAR NOUS-MÊMES ?

L’ère numérique va susciter une hausse spectaculaire du niveau d’exigence scolaire dans nos sociétés. Tout le monde a envie d’accéder au plus de choses possibles dans la sphère de ses intérêts. C’est humain. Mais en même temps, nous sommes démunis. Derrière les connaissances que l’on peut acquérir de cette façon, il y a une grammaire fondamentale - les maths par exemple pour tout ce qui touche au domaine des sciences. Et celle-ci ne s’apprend pas aisément tout seul face à son écran…

QUE PENSEZ-VOUS DE LA «PÉDAGOGIE INVERSÉE» EN VOGUE AUJOURD’HUI, AVEC L’ÉLÈVE QUI DÉCOUVRE LE COURS SUR LE NET, PUIS LE PROF QUI LUI EXPLIQUE CE QU’IL N’A PAS COMPRIS ?

Ici c’est l’image idéale de l’étudiant de Stanford [l’une des universités américaines les plus réputées, située dans la Silicon Valley, ndlr]. Il étudie chez lui le cours de programmation et vient après en classe pour clarifier avec le prof ce qu’il n’a pas réussi à maîtriser. Il s’agit d’un cas très privilégié. Cela suppose une personne possédant toutes les acquisitions fondamentales et qui accepte de jouer le jeu. Il fait confiance au prof qui lui a remis son cours au préalable et qu’il peut compléter en consultant d’autres sources. Et même ici, il ne faut pas sous-estimer l’apport du professeur : ses éclaircissements, dans un deuxième temps, sont décisifs pour la compréhension. Quand vous descendez vers des degrés plus élémentaires, c’est bien plus difficile. Vous ne pouvez pas compter sur le fait que les élèves vont avoir la concentration et les moyens de s’approprier les documents que leur enseignant leur fournit. En réalité, on ne peut y couper : il y a nécessité à bien les encadrer.

LES ÉLÈVES ONT CHANGÉ EN BIEN, EN MAL ?

L’école aujourd’hui a d’abord un problème : l’attention des élèves. D’un côté, ils savent infiniment plus de choses qu’avant. D’un autre côté, que veut dire «savoir» dans leur cas ? Ils ont vu passer une foule d’informations disparates, ils ont entendu parler du boson de Higgs, ils ont une ouverture globale incroyable, ils ont voyagé, vu des tas de choses… COMME NOUS, ILS NAGENT DANS UN BAIN D’INFORMATIONS HÉTÉROCLITES.

L’ÉCOLE EST IRREMPLAÇABLE ?

L’école ne fait plus rêver, elle a perdu la magie qu’elle avait dans une société constituée largement d’illettrés. Mais elle possède une utilité supplémentaire : dans ce bain d’informations gigantesque, elle est le lieu où l’on peut trouver le code, où toutes les questions peuvent être posées et l’on vous donne le cadre pour organiser tout cela. Elle assume une fonction unique dans la société.

VOUS ÉCRIVEZ QUE L’ÉCOLE NE DOIT PAS ÊTRE À TOUT PRIX EN PHASE AVEC LES MUTATIONS. SERAIT-ELLE CONDAMNÉE À ÊTRE EN RETARD ?

Elle doit maîtriser le rapport à la réalité environnante et la rendre maîtrisable pour les élèves. Face aux mutations, elle n’a pas à se précipiter. Elle doit garder la prudence qui sied à une institution dont le rôle est de maintenir la continuité avec le passé. Nous ne sommes pas nés d’hier. Il existe un stock gigantesque de passé. L’école fait le pont entre le nouveau qui se présente sans arrêt et les connaissances ou l’acquis - la date de la mort d’Alexandre le Grand reste par exemple la même. Par ailleurs, elle est une institution de masse égalitaire. Elle ne doit pas se focaliser sur ce qui se passe dans les endroits avancés de la société. Elle doit veiller à ce que tous les élèves soient à peu près à égalité sur la base d’un consensus collectif. Il faut que les parents comprennent ce que l’on fait à l’école et que chacun ait des chances aussi égales que possibles. L’école a ainsi une lourdeur naturelle. Ceci explique que par nature, elle soit d’arrière-garde alors qu’elle doit former des personnes d’avant-garde.

LE SAVOIR NUMÉRIQUE SERAIT-IL UNE GRANDE ILLUSION ?

Une société où les gens auraient une sorte d’accès de plain-pied aux connaissances est un rêve sympathique, mais c’est irréel et faux. C’est l’illusion de la toute-puissance individuelle - nous serions tous des self made men ou women et nous ne devrions rien aux autres… On retrouve la grande illusion de nos sociétés, que la technique permettrait presque de concrétiser. Or plus il y a toutes ces informations, plus il y a besoin de les maîtriser. Et plus il y a besoin de les maîtriser, plus l’école est nécessaire. Sinon, vous êtes un zombie avec des images plein la tête.

(1) Stock Essais, mars 2014, 200 pp., 18 €.

(2) Stock Essais, février 2014, 264 pp., 19 €.

Dessin Yann Legendre

Recueilli par Véronique Soulé

 

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

INTERNET NE SIGNE PAS LA MORT DE L’ENSEIGNANT, MAIS ACCENTUE AU CONTRAIRE LE BESOIN DE MÉDIATION.

Peut-on continuer à enseigner aujourdhui comme hier ? La question est fondamentale et la réponse apportée par Marcel Gauchet franchement roborative.

Ce serait un non-sens d’imaginer que l’école puisse continuer à fonctionner avec Internet comme elle fonctionnait auparavant. Et pourtant il suffit d’avoir« coaché » quelques adolescents, pour comprendre combien -à Bruxelles du moins-  l’école a peu changé, combien elle répète les erreurs et les clichés du passé. Six adolescents et adolescentes issus décoles différentes m’ont permis de constater que pratiquement rien n’avait été fondamentalement réformé dans les pratiques scolaires et ce y compris dans les écoles de meilleure réputation et peut–être surtout dans celles-là. C’est tout simplement ahurissant. Et pourtant il faut bien voir que comme le constate Marcel Gauchet : « contrairement à ce que l’on dit souvent, l’école est une institution qui contient un formidable facteur de changement en son sein : les élèves. » On ne saurait le dire mieux ! Clairementdemain ce seront les élèves qui changeront l’école et pas l’inverse. Ce n’est pas le moindre des paradoxes mais c’est une excellente nouvelle.

Les ados intelligents que j’ai eu la chance d’aider face à des enseignants encroutés dans leurs routines, peuvent carrément être regardés comme des mutants. C’est-à-dire des jeunes esprits très éveillés qui, certes pratiquent le zapping à outrance, mais sont capables, néanmoins, si on leur met la pressiond’une formidable concentration. Je l’ai écrit cent fois : si enseigner c’est être du côté de la matière contre les élèves en revanche, coacher c’est être du côté de l’apprenant face à la matière. Il est bien certain- et Gauchet le montre brillamment- qu’Internet met forcément l’enseignant du côté de l’élève. Il en découle tout naturellement que : « la base de l’enseignement, c’est forcément la conversation. Une conversation très particulière, parce qu’elle n’est pas gratuite et qu’elle doit mener quelque part. » Et c’est dans l’art d’orienter ce « quelque part » que réside toute la finesse et tout le talent de l’enseignant.

Il ne s’agit donc de rien moins que d’apprendre ensemble à comprendre. Une telle dynamique est forcément de nature à changer en profondeur la relation enseignant-enseigné. Il ne s’agit plus simplement transmettre mais plutôt de conseiller, de coacher, c’est-à-dire d’accompagner. Le rôle du maître change, le rôle du disciple également. C’est donc bien d’un conditionnement réciproque qu’il s’agit ici, d’une nouvelle dynamique d’apprentissage : un vrai défi pour les maîtres comme pour les élèves, une formidable aventure. Beaucoup de parents exigent qu’on donne des devoirs à leur enfant, beaucoup de devoirs. C’est un non-sens, il faut leur donner un entraînement quotidien à la recherche active de renseignements sur internet et ce dans le cadre d’une démarche critique et personnelle. Les « devoirs » sont toujours ressentis comme des corvées, remplaçons les donc par des « vouloirs ».

« Une chose qui revient toujours, en particulier chez les partisans les plus enthousiastes de l’enseignement numérique, c’est le fait que les élèves sont maintenant en situation de contester l’enseignement du professeur. Ces enthousiastes disent : cette fois-ci, le piédestal est complètement brisé puisqu’on peut instantanément vérifier ce que raconte le prof »

Les meilleurs maîtres ont toujours été ceux qui nous apprenaient à douter, à remettre en question, à réfléchir, c’est-à-dire à faire revenir la pensée sur elle-même : une excellente méthode pour apprendre à penser par soi-même.

Le maître qui décide de tout, dont la parole n’est pas contestée, participe d’une logique d’avant mai 1968. Oui, le monde a changé, l’école doit changer puisque les élèves changent du tout au tout.  « Pour les bons enseignants, le numérique m’apparaît comme un excellent moyen de stimuler l’esprit de curiosité et d’opposition. Cela pousse à chercher, à creuser encore. Très souvent, c’est l’occasion aussi de rectifier les sornettes, voire les énormités figurant dans une notice de Wikipédia. Surtout, cela apprend une chose essentielle : le fait que personne ne sait. Nulle part, il n’existe un détenteur ultime. »

Autrement dit, internet va permettre aux enseignants de faire désormais ce qu’autrefois seuls les maîtres les plus dévoués et les plus entreprenants étaient capables de faire : développer l’esprit critique des élèves, les rendre autonomes en leur permettant de prendre une distance par rapport à l’enseignement dispensé.  Le bon maître, disait déjà Gide, est celui qui nous apprend à se passer de lui. 

Gauchet a raison : « savoir, c’est se confronter à l’incertitude et non réciter bêtement. C’est un apprentissage qui me paraît extrêmement positif. Le changement majeur est que les élèves ont de plus en plus l’initiative»  

Pour le dire autrement, avec internet l’élève devient partie prenante de sa propre formation. Il devient, de fait, graduellement et sans qu’il ne s’en rende compte, un autodidacte qui pose et surtout qui apprend à se poser les bonnes questions.

Et nous savons, depuis Oscar Wilde, que les questions sont moins indiscrètes que les réponses. « Leurs questions deviennent déterminantes dans la conduite de la classe - «J’ai lu ça, monsieur, qu’en dites-vous ?», «Ça vous paraît normal ?», etc. Ce n’est évidemment pas simple à gérer. L’enseignant a affaire à une communauté beaucoup plus effervescente mais aussi beaucoup plus chaotique. L’art du professeur devient l’art difficile de répondre à des questions qui ne sont pas préprogrammées - parfois en rapport avec le cours, d’autres fois non, ou de loin. » L’enseignement comme questionnement collectif : décidément cette interview me passionne« Les enseignants se retrouvent dans la position de remettre de l’ordre dans du désordre. Il leur revient d’insuffler de la cohérence dans ce qui se présente comme un patchwork d’interrogations qui peuvent aller très loin »

Voilà qui est de nature à rendre aux enseignants le goût d’enseigner et aux élèves celui d’apprendre pour le plaisir d’apprendre.

Certes, plus d’un enseignant routinier risque d’être complètement déstabilisé par cette nouvelle façon de procéder. Nouvelle ? certainement pas il s’agit d’une méthode que pratiquaient mes propres maîtres -du moins les plus brillants d’entre eux- il y a un demi-siècle.

De toute évidence tout ceci exigera demain une vraie révolution dans le cadre de la formation initiale et de la formation continuée des enseignants.

Il règne encore aujourd’hui dans nos écoles une génération de vieux –et jeunes-  barbons qui continuent à enseigner d’une manière que l’on qualifiera au mieux de traditionnelle et frontale pour utiliser un euphémisme.

C’est évidemment le contraire de la dynamique du dialogue intergénérationnel et, à la rigueur interculturel.

IL FAUDRA TOUJOURS DES ENSEIGNANTS ?

C’est à tort, à mon sens que Gauchet parle de l’illusion de l’ « autodidaxie » généralisée. Il ne faut pas se leurrer : ne devient pas autodidacte qui veut. Cela suppose un cheminement long, un entraînement quotidien mais extrêmement salutaire. Il est, selon moi, tout à fait souhaitable, qu’à terme les élèves deviennent des apprenants autonomes capables de jongler avec internet et avec leur cerveau.

« En réalité, tout cela renforce le besoin de médiation. Le contact des enfants, souvent très jeunes, avec des sources d’information démesurées, renforce le besoin d’enseignants, d’interlocuteurs qui prennent leur questionnement au sérieux »  

Médiation et « re »médiation sont les mamelles de la didactique. Remédiation non pas dans le sens de remédier mais dans celui de remettre en relation le maître et l’élève.

Comme il est rassurant et stimulant de lire ceci sous la plume d’un philosophe aussi aguerri que Gauchet qui nous fait comprendre de la façon la plus simple et la moins crispée qu’ « il suffit d’être parent ou grand-parent pour en avoir fait l’expérience. Vous dites à des enfants qui vous interrogent : «Allez chercher sur le Net.» Ils trouvent quelquefois, quand la question est très précise. Mais si c’est une question de compréhension, ils reviennent découragés. Internet est, de ce point de vue, un média déprimant, où l’on décèle très vite les limites de ce que l’on peut maîtriser. »

« Ce qui manque, assurément, ce sont les outils logiques, les connaissances clés qui permettent de relier ces informations et d’en faire quelque chose que vous comprenez. » C’est ici que l’enseignant pourra solliciter tout son savoir personnel pour intervenir avec à-propos, en vue de contextualiser les informations. Dans son vaste et ambitieux projet de réforme de l’école, Edgar Morin considère que l’une des choses les plus importantes est d’apprendre aux jeunes à relier les connaissances. 

Il n’y a pas de meilleur apprentissage de la complexité de la pensée, et à fortiori de la complexité croissante du monde contemporain.

« Le sens de l’école se trouve ainsi conforté dans ce qu’il a de plus profond : c’est l’institution de confiance à laquelle on peut demander des réponses à des questions de l’ordre du savoir. A l’exception de milieux privilégiés, l’entourage n’en a pas les moyens. »

J’ai quelque scrupule à reproduire dans ce commentaire la quasi-totalité des propos de Marcel Gauchet. C’est la première fois depuis ma découverte de la pensée pédagogique du professeur Louis Van de Velde et de l’approche didactique de Edgar Morin que je suis confonté à un texte aussi séduisant et stimulant pour revaloriser le rôle de l’enseignant dans sa classe. Il s’agit de changer l’esprit des maîtres et cela devrait induire une véritable mutation de l’école. Une mutation que les meilleurs enseignants ont pratiquée par eux-mêmes et en toute autonomie, comme par génération spontanée.

Le philosophe Gauchet est un des rares à avoir vu que  L’ère numérique va susciter une hausse spectaculaire du niveau d’exigence scolaire dans nos sociétés. Tout le monde a envie d’accéder au plus de choses possibles dans la sphère de ses intérêts. C’est humain. »

Il ressort de tout ceci que demain nous aurons sans doute besoin de beaucoup moins d’enseignants qu’aujourd’hui. Mais il faudra que ces nouveaux maîtres enseignent d’une manière radicalement nouvelle tout en « maintenant la continuité avec le passé. » Vaste programme.

C’est une des conditions nécessaires pour «veiller à ce que tous les élèves soient à peu près à égalité sur la base d’un consensus collectif. Il faut que les parents comprennent ce que l’on fait à l’école et que chacun ait des chances aussi égales que possibles. L’école a ainsi une lourdeur naturelle. Ceci explique que par nature, elle soit d’arrière-garde alors qu’elle doit former des personnes d’avant-garde. »

Former des avant-gardes, je ne connais pas de plus noble mission.

Il n’est pas raisonnable de penser qu’internet se substituera à l’enseignant. Au vrai,  il s’agit d’un instrument, d’un moyen qui, mis dans les mains d’enseignants créatifs est de nature à entraîner une véritable mutation dans leur manière d’apprendre des élèves.  Cette nouvelle approche donne en effet à l’élève, celui qu’on appelle désormais l’apprenant, un rôle infiniment plus actif que dans l’enseignement de type traditionnel (qui ne manque pas de partisans, singulièrement à la ville de Bruxelles). C’est ce qui fait tout son mérite et tout son charme. De plus, bien utilisé, Internet permettra à des élèves d’origine modeste issus de milieux socioculturels peu favorisés de compenser leur déficit culturel et de surmonter leur handicap de naissance.  « L’homme libre lit » disait le slogan des bibliothèques publiques. L’élève à l’occasion de conquérir désormais son autonomie et sa liberté d’apprendre grâce à Internet, pourvu qu’il bénéficie d’enseignants ouverts, empathiques et capables de le guider dans cette belle aventure.

MG

 

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