lundi 23 juin 2014

Islam : "La tolérance sans limite menace la laïcité politique"




 

C’EST AVEC UN SENTIMENT D’URGENCE QUE CHEMSI CHEREF-KHAN SE DÉVOILE EN TANT QUE MAÇON. IL REPROCHE À LA BELGIQUE D’AVOIR RECONNU L’ISLAM SANS EXAMINER SA DOCTRINE JURIDIQUE.

 Chemsi Cheref-Khan est l'un des doyens de l'immigration musulmane en Belgique. Jeune Turc arrivé en 1961, étudiant à l'ULB (droit, sciences sociales), il embrasse la franc-maçonnerie en 1973, au Grand Orient de Belgique. Défenseur de l'humanisme musulman et d’un islam des Lumières, il a été l'organisateur, pour La Pensée et les Hommes, du colloque Une majorité musulmane à Bruxelles en 2030: comment nous préparer à mieux « vivre ensemble », qui faisait suite à un dossier du Vif/L'Express (1). Il est convaincu de la compatibilité entre les idéaux maçonniques et une religion vécue en mode privé.

LE VIF-L’EXPRESS: QUELLE A ÉTÉ L'INFLUENCE DE LA FRANC-MAÇONNERIE SUR LA TURQUIE CONTEMPORAINE ?

CHEMSI CHEREF-KHANDe la fin de l'Empire ottoman au début de la République laïque de Turquie, la franc-maçonnerie, comme la confrérie mystique des Bektachis et les Alévis de tendance chiite, a lutté contre la théocratie et l'obscurantisme religieux. Murad V, qui fut sultan et calife pendant trois mois, en 1876, avait été initié mais il fut déclaré fou. Face au déclin de l'Empire, les intellectuels réagissaient de deux façons. Les uns voulaient moderniser l'islam. Ils s’inspiraient de l'Europe des Lumières, du développement des sciences et des techniques, de la liberté économique et philosophique. Les autres voulaient islamiser la modernité, les droits de l'homme, le féminisme, la démocratie… C'est le courant qui triomphe dans les pays musulmans après le Printemps arabe et qui semble également vouloir s’imposer en Europe.

Mustafa Kemal, le père de la République laïque de Turquie, avait, dit-on, été initié dans une loge italienne de Salonique mais, en 1935, il demanda que la franc-maçonnerie soit mise en sommeil parce que, selon lui, elle n'avait plus de raison d'être. En 1948, on procéda à l'allumage des lumières: la franc-maçonnerie réapparut en Turquie. Beaucoup de dirigeants politiques, militaires ou universitaires en étaient ou en sont encore issus.

La lutte entre les courants occidentaliste et islamiste n'est pas terminée. Le parti AKP, de tendance Frères musulmans, est arrivé au pouvoir par le suffrage universel mais il s’en prend au caractère laïque de la République de Turquie, en changeant les lois, en nommant des hommes à lui dans tous les grands corps de l'Etat, y compris la magistrature et l’armée, bastions traditionnels de la laïcité. Tout cela avec la bénédiction de l’Europe.

COMMENT PEUT-ON ÊTRE MUSULMAN ET FRANC-MAÇON ?

Cette idée que l'islam peut devenir une simple religion, vécue dans l'intimité, est commune aux milieux bektachis, alévis et maçonniques. On peut trouver des zones de compatibilité entre certains courants de l’islam et certaines déclinaisons de la franc-maçonnerie. Est musulman celui qui se reconnaît comme tel, c’est une affaire entre lui et Dieu. Est franc-maçon celui qui est reconnu comme tel par ses frères.

COMMENT LA MAÇONNERIE EST-ELLE ENTRÉE DANS VOTRE VIE ?

Mes ancêtres kurdes ont construit des mosquées, des bibliothèques, des écoles et des caravansérails dans la région de Bitlis, à l’est de la Turquie. Ils accueillaient des pèlerins chrétiens en route vers Jérusalem et des pèlerins musulmans en route vers la Mecque, des marchands du Caucase, des Yézidis, des Arméniens, etc. On assure qu'ils exerçaient leur rôle avec beaucoup d'humanité. Ces grands féodaux étaient courtisés par les empires perse et ottoman. Au XVIe siècle, ils se sont ralliés aux Ottomans parce qu'ils étaient sunnites. Si mon père vivait toujours, il aurait peut-être été membre du parti AKP. Il était conservateur. Ma mère, turque, appartenait à une famille d'officiers kémalistes, musulmans pratiquants mais acceptant la primauté de la loi civile sur la loi dite religieuse.

J'ai fait mes études secondaires au lycée franco-turc de Galatasaray, « fenêtre ouverte sur l'Occident ». On y enseignait la philosophie, la psychologie et la sociologie. Certains professeurs étaient francs-maçons. Mais le lycée subissait déjà l'air du temps. Au milieu des années 1960, les élèves qui le souhaitaient ont pu faire le ramadan. Je le faisais. Et le cours d'histoire des religions a été remplacé par un cours de catéchisme islamique.

ET QUAND VOUS ARRIVEZ EN BELGIQUE ?

Je me suis inscrit à l'ULB en 1962, création maçonnique s'il en est. J'avais un a priori favorable puisque je venais d'un milieu acquis aux idées des Lumières. Dix ans plus tard, l'islam devenait la deuxième religion du pays. Pour toutes sortes de raisons (le pétrole, les affaires, la générosité du roi d'Arabie Saoudite après l'incendie de l'Innovation), la Belgique avait concédé le Pavillon Oriental, dans le parc du Cinquantenaire, à l'Arabie Saoudite. Il est devenu la Grande Mosquée et le siège européen de la Ligue islamique mondiale, qui a commencé à jouer un rôle important. Lorsque le Parlement a reconnu le culte islamique, en 1974, il ignorait tout de sa doctrine juridique. Cette décision me dérangeait. Les Belges ont reconnu l'islam pour des raisons diverses et parfois contradictoires: intégrer les musulmans ou préserver leurs racines pour qu'ils rentrent chez eux; se concilier les bonnes grâces des pays du Golfe pour de juteux contrats ; aider les Américains, qui s’appuyaient sur les musulmans les plus radicaux, dans leur lutte contre le communisme…

COMMENT AVEZ-VOUS RÉAGI ?

Le Pr Armand Abel, orientaliste bien connu de l'ULB, maçon notoire et apprécié du Grand Orient de Belgique, dirigeait alors mon mémoire en sciences sociales sur le fait religieux chez les Kurdes. A l'époque, je militais à la Ligue des Droits de l'Homme et pour la minorité kurde de Turquie. Mon père, avocat et sénateur indépendant, avait fait trois ans de prison pour son « kurdisme » et il avait dû s'exiler. J'avais obtenu le statut de réfugié politique. Je prenais conscience que je pouvais jouer un rôle en éclairant les autres sur les enjeux des différentes branches de l'islam. Je pensais que les milieux maçons étaient organisés pour l’action. J'ai été ravi quand le Pr Abel m'a proposé d'en faire partie. Je me souviens que, dans la voiture qui me conduisait rue de Laeken, il m'a parlé de ces jeunes gens récemment initiés, bien élevés, mais en quête de spiritualité plutôt que d'engagements sociétaux. Cela m'a frappé. Depuis lors, j'ai été, pour ma part, assez actif, en donnant beaucoup de conférences sur « les islams, les laïcités et les franc-maçonneries », j’insiste sur le pluriel de ces mots.

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LES MILIEUX MAÇONNIQUES ?

Je me rends compte que la franc-maçonnerie et les différentes obédiences évoluent dans le sens d'une fraternité qui leur fait parfois perdre de vue l'engagement en faveur de l'émancipation, comme si tout était définitivement acquis. Les francs-maçons veulent éviter le conflit. Ce qui domine, par rapport à la question islamique, c'est la tolérance, une des valeurs importantes de la maçonnerie. Mais elle nous fait accepter des choses que nous n'aurions jamais acceptées de l'Eglise catholique. Cette tolérance sans limite menace certains acquis, comme la laïcité politique grâce à laquelle les immigrés musulmans ont été accueillis avec bienveillance dans notre pays.

EST-CE LA RAISON POUR LAQUELLE VOUS VOUS DÉVOILEZ AUJOURD’HUI ? 

Quand je vois que les Assises de l’interculturalité ont fait l’éloge du repli communautaire ou que l’élection d’une femme voilée a été présentée comme un progrès…. J’ai envie de m’adresser directement aux citoyens et à mes frères et sœurs, qui sont la conscience de la société civile et les dépositaires de l’héritage des Lumières. Je prends des risques ? C’est incroyable que cela puisse être ! J’ai près de 70 ans. Le temps presse.

Entretien: Marie-Cécile Royen

(1)
Les actes du colloque, enrichis par de nouvelles contributions, viennent de paraître aux éditions de La Pensée et les Hommes.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UN COMING OUT ET UN CRI D’ALARME


Cette interview de Chemsi Cheref Khan repose, sous un autre angle, la questionessentielle de Mohamed Arkoun : assistons-nous à la modernisation de l’islamou, en revanche, à l’islamisation de la modernité. Si j’ai bien suivi son raisonnement, Chemsi Cheref Khasemble nous expliquer qu’au fil des ans et singulièrement en Turquie, l’islam a hardiment cherché à se moderniser, voire à s’européaniser. Visiblement, il n’y est parvenu que très partiellement. Pire, c’est la société turque moderne dans son ensemble qui paraît en voie de ré-islamisation après la parenthèse laïque du courant kémaliste aujourd’hui à l’agonie. J’ai un peu de mal à suivre le débat juridique dont il  serait questionchez nous, en Belgique ; quelques difficultés également à voir clair dans l’embrouillamini des confréries mystiques turques et autres sous courants de caractère sectaire. Enfin, je ne saisis pas tout à fait bien le rapport entre Moustafa Kemal, l’islam et la maçonnerie.

Ce qui est sûr, c’est que ce despote éclairé a tenté, avec un certain succès, de mettre l’empire ottoman déclinant sur la voie de la modernité en adoptant une constitution inspirée des grands principes de la laïcité. Autre certitude deChemsi Cheref Kahn : le printemps arabe s’est transformé graduellement en hiver non pas islamique  mais carrément islami « ste ». C’est une tragédie dont un épisode particulièrement dramatique se déroule pour l’instant en Irak où des hordes de Jihadistes sunnites (Eiil) sèment la terreur parmi la population chiite. Les Américains, ces éternels apprentis sorciers, aimeraient intervenir mais ne savent pas trop comment faire« Eiil », successeur auto proclamé d’Al Quaidafait régner partout l’enfer et se prépare à instaurer un califat qui s’étendrait de la Syrie jusqu’au sein de l’Irak.

De toute évidence si Moustafa Kemal était inspiré par les idées des Lumières, en revanche les Jihadistes sunnites violents et totalemenprévisibles n’obéissent qu’aux forces obscures de leurs instincts les plus veules et les plus cruels.  Chemski Cheref Khan me paraît extrêmement inquiet. Est-ce dû à l’absence de réaction des imams belges face aux progrès des djihadistes salafistes de là-bas et d’ici ? Ou redoute-t-il autre chose ? Par exemple le retour de jeunes Belges partis combattre là-bas et gangrenés par la propagande jihadistes ?  À l’évidence C.C.K. plaide pour une religion vécue en mode privé, disons plus exactement une foi et une éthique musulmanes en opposition à un islam autoritaire,dominateur et conquérant imposant par le glaive ses règles et son prescrit de rituels sociaux à tous les musulmans, voire à l’ensemble de la société. Il est bien évident que dans la Turquie actuelle, les luttes d’influence entre des courants kémalistes et des courants islamiques inspirés des frères musulmans et dispensés par le canal de l’AKP tournent à l’avantage de ces derniers.

Ce qui frappe le plus dans le plaidoyer de Cheref Kahn, c’est qu’il dénonce ce qu’il regarde comme « l’abus de tolérance des autorités belges par rapport aux excès de l’islam ». C’est en cela que cette prise de position me semble la plus intéressante. Lui qui a si longtemps défendu ce qu’il appelait « un islam des Lumières » semble s’inquiéter du fait que ce serait plutôt l’islam des ténèbres qui l’emporterait aujourd’hui au Moyen-Orient et aussi en Europe, par ricochet. C’est un débat tout à fait capital et un enjeu de société crucial pour les générations à venir. Et Chemsi Cheref Kahn d’accuser : "La tolérance sans limite menace la laïcité politique" Quand je vois que les Assises de l’interculturalité ont fait l’éloge du repli communautaire ou que l’élection d’une femme voilée a été présentée comme un progrès…. J’ai envie de m’adresser directement aux citoyens et à mes frères et sœurs, qui sont la conscience de la société civile et les dépositaires de l’héritage des Lumières. Je prends des risques ? C’est incroyable que cela puisse être ! J’ai près de 70 ans. Le temps presse. »

On aurait grand tort de prendre cet avertissement à la légère. Par son destin de fils de sénateur dissident turc vivant en exil à Bruxelles, par sa formation dans le remarquable lycée franco turc de Galata sérail d’où sont issus les meilleurscerveaux d’Istanbul, par son intégration exemplaire au sein de la société belge,l’universitaire Chemsi Cheref Kahn peut être regardé comme un donneur d’alarme vraiment crédible qui nous crie casse-cou.

Il serait insensé de ne pas l’écouter. Mais son discours alarmiste est de nature à contrarier les velléités communautaristes de certains partis, singulièrement du parti socialiste bruxellois lequel n’hésite pas, par pur opportunisme électoraliste,à mettre sur ses listes des candidats plus acquis à la doxa islamiste qu’aux grands principes de la constitution belge et du pluralisme politique. C’est bénéfique pour le parti à court terme mais suicidaire dans le long terme.

« Les francs-maçons veulent éviter le conflit. Ce qui domine, par rapport à la question islamique, c'est la tolérance, une des valeurs importantes de la maçonnerie. Mais elle nous fait accepter des choses que nous n'aurions jamais acceptées de l'Eglise catholique. Cette tolérance sans limite menace certains acquis, comme la laïcité politique grâce à laquelle les immigrés musulmans ont été accueillis avec bienveillance dans notre pays. »

C’est dire si les lumières vacillent en Occident et singulièrement en Belgique.

Chemsi Cheref Kahn a posé autrefois sa candidature à la présidence du Centre d’Action laïque (CAL) où il fut évincé par le candidat socialiste Galland, c’est tout dire.

Non, nous n’assistons pas à la modernisation de l’islam –la création d’un islam à la belge- mais bien au contraire à une forme inquiétante d’islamisation de la modernité et par conséquence de nos sociétés. C’est en cela que je comprends et que j’entends le cri d’alarme de Chemsi Cheref Kahn citoyen du monde belge et intellectuel converti aux vertus du débat interculturel.

Mais ce que nous attendons tous de pied ferme et avec impatience, c’est « une critique à double front : critique de l’islam par la modernité, mais tout autant critique de la modernité par l’islam. »

Cela nous le disons sur DiverCity depuis des années.  « Et ce n’est pas du tout rendre service à la civilisation islamique que de minimiser l’ampleur de la tâche autocritique qui est la sienne… Mais à présent ce ne peut pas être seulement l’effort d’une poignée de philosophes de culture musulmane qu’on va traiter d’hérétiques – ou même, c’est nouveau, d’islamophobes ! Il faut que cela devienne l’évolution et le bien commun d’une culture tout entière. »

Le travail que l’on attend des philosophes et des théologiens, brefs des intellectuels musulmans d’Europe c’est carrément de « repenser l’islam pour qu’il apparaisse aussi au reste du monde comme un interlocuteur sur lequel on pourra – enfin – compter dans le grand dialogue des civilisations qui s’amorce aujourd’hui, en vue d’un humanisme partageable et partagé à l’échelle planétaire. » Abdennour Bidar.

Il s’agit d’une tâche cyclopéenne qui attend les intellectuels du XXIème siècle, qu’ils soient croyants, athées ou agnostiques, musulmans, juifs ou chrétiens. Il s’agit rien moins de redéfinir les fondements d’une éthique qu’on aimerait universelle.

MG

 

 

"L'ISLAM DOIT FAIRE UN EFFORT RADICAL DE RENOUVELLEMENT ET DE DÉPASSEMENT DE SOI"

Abdennour Bidar – Le Monde des religions



Abdennour Bidar, philosophe, est membre de l'Observatoire national de la laïcité et auteur de plusieurs essais dont Un islam pour notre temps (Seuil, 2004) et L'islam sans soumission : pour un existentialisme musulman (Albin Michel, 2008). Dans le texte ci-dessous, il apporte uen réponse à la question "Qu'est-ce que l'islam vrai ?", qui fait l'objet du dossier principal de l'édition mars-avril du Monde des Religions.

 

© William ALIX/CIRIC

La question est particulièrement difficile, alors qu’immédiatement on serait tenté de répondre que c’est l’islam d’une majorité de musulmans qui ne sont ni des terroristes, ni des fanatiques, ni des intégristes, mais la multitude silencieuse des musulmans tranquilles. Tous ceux qui ne font pas parler d’eux dans les médias parce qu’ils ont choisi une religion discrète et une culture spirituelle de l’intériorité. Dire cela est sans doute salutaire à court terme pour dénoncer certains clichés et fantasmes sur l’islam.

POURTANT CELA NE RÈGLE PAS DU TOUT LA QUESTION et ne fait au contraire qu’éluder la difficultéPar responsabilité intellectuelle et spirituelle, le philosophe de culture musulmane que je suis est nécessairement plus exigeant, beaucoup plus exigeant ! J'ai écrit quatre essais de philosophie de l'islam qui ne prétendent pas du tout être "l'islam vrai", mais qui essaient d’aider les uns et les autres à réfléchir à ce que serait un islam non pas seulement « tranquille » et « sans histoires », mais réellement dégagé ou débarrassé de sa radicalité et de ses traditionalismes - qui sont parfois la belle répétition de belles choses, mais plus du tout adaptées au temps présent.

POUR CELA, ANNÉE APRÈS ANNÉE, J’AI VOULU "TESTER MÉTHODIQUEMENT" tout ce qui dans l’immense univers de la religion islam – sa théologie, sa mystique, ses dogmes, sa loi, ses rites, ses grands symboles, sa morale - peut vraiment résister à l'épreuve de sa confrontation avec les principes intellectuels et culturels de la modernité, et pourrait donc conserver une véritable actualité spirituelle. J’ai d’ailleurs entrepris, il est toujours utile de le préciser, une critique à double front : critique de l’islam par la modernité, mais tout autant critique de la modernité par l’islam.

POURQUOI M’ÊTRE LANCÉ DANS CE TRAVAIL que nous ne sommes pas nombreux à faire – combien de philosophes de l’islam aujourd’hui en France ? Parce que le risque est aujourd'hui que s’il l’on n’entreprend pas un tel travail critique de fond, de destruction mais aussi (re)créateur, « l'islam vrai » reste malheureusement une belle idée introuvable. De ce point de vue, je suis particulièrement sceptique face à la thèse selon laquelle il suffirait de séparer l'islam de ses intégrismes/fondamentalismes pour trouver un tel "islam vrai". C'est pourtant ce que nous répètent à l'envie à peu près tous les défenseurs de l'islam : « ne faites pas "l'amalgame" entre l’islam et l’islamisme ».

THÈSE RASSURANTE ET SANS DOUTE INDISPENSABLE À COURT TERME, mais tragiquement insuffisante. Car les maladies de l'islam sont ses maladies. Un corps malade ne dit pas « ce n’est pas mon cancer » ! Donc tous les « ismes » - littéralisme, formalisme, dogmatisme, traditionalisme, machisme, etc. – sont des cellules cancéreuses dans le corps même de l’islam et si on refuse de le voir elles vont métastaser.

CET APPEL À NE PAS FAIRE "L'AMALGAME" OUBLIE UN PEU VITE, par conséquent, que les difficultés de l'islam dans la modernité ne sont pas seulement, pas essentiellement, le fait de ses intégrismes et fondamentalismes. Ceux-ci ne sont que la partie émergée, la plus visible et urgente, de points de blocage et d’abcès beaucoup plus profonds. Ces radicalismes cachent en effet tous les autres « ismes » que j’ai énumérés, et qui sont tout aussi préoccupants parce que bien plus largement répandus. Intégrismes et fondamentalismes ne témoignent ainsi que de la façon exacerbée dont les plus fragiles (psychologiquement et socialement) subissent et réagissent à la crise d’identité que travers la civilisation islamique – où la ligne de partage entre religion et culture attend toujours d’être redéfinie selon des standards appropriées au présent.

CAR LA CRISE EST BIEN CELLE D'UNE CIVILISATION TOUT ENTIÈRE, n’en déplaise à tous ceux qui veulent aujourd’hui défendre l’islam à bon compte. Et ce n’est pas du tout rendre service à cette civilisation que de minimiser l’ampleur de la tâche autocritique qui est la sienne… C'est l'ensemble des consciences et des sociétés musulmanes qui subit depuis plus d'un siècle et demi une perplexité durable entre tradition et  modernité, fidélité et mouvement, fascination et rejet de l'Occident, pulsions modernistes et régressions néo-conservatrices, etc.

L’OCCIDENT EN A SA PART DE RESPONSABILITÉ – LOURDE – mais là encore, attention à tout ce qui exonère à bon compte l’islam de sa propre responsabilité. La Constitution tunisienne récemment adoptée est un exemple éloquent de cette valse-hésitation interminable et de cette contradiction toujours ouverte. En effet, elle concilie l'inconciliable sur le plan logique entre des avancées considérables, exceptionnelles dans le monde arabo-musulman (ce caractère d'exceptionnalité étant lui-même très révélateur de l'ampleur du problème, qui est tout sauf marginalisable à quelques poignées de fanatiques), et des références à l'islam ainsi qu’à la supériorité de l'autorité divine qu'on aimerait croire seulement symboliques comme aux Etats-Unis par exemple...

SI DONC IL NE FAUT PAS FAIRE D'AMALGAME NI D'ESSENTIALISATION, il s'agit aussi d’avoir la lucidité et le courage de constater que cette civilisation et religion se tient encore presque tout entière dans une sorte de "bulle de verre" de représentations non assez critiquées ni même souvent ouvertement critiquables, et non encore assez actualisées. Que l'on aille du côté des démocrates ou des soufis, des laïcs ou des partisans d'une "chari'a de la minorité" (Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux), des « musulmans modérés » ou des clercs éclairés, on est face à une multitude de musulmans qui sont tout sauf des intégristes.

MAIS AU-DELÀ DE LEUR BONNE VOLONTÉ ET DE LEURS RICHESSES PATRIMONIALES, la plupart restent captifs d’un embarras durable – conscient ou inconscient - au sujet de ce qui, de la tradition, peut être conservé ou pas, renouvelé ou pas, au-delà de quelques « recettes » de conciliation quotidienne entre les exigences du passé et du présent. Rien de plus contestable et préjudiciable à cet égard – même si elle part des meilleures intentions du monde – que la proclamation de principe : "l'islam est compatible avec la modernité/la démocratie/les droits de l'homme". Non, tout est encore à faire de ce côté-là.

CELA NE VEUT PAS DIRE QUE CE N’EST PAS POSSIBLE, et je crois au contraire pour l’avoir justement « testé » dans mes livres que c’est tout à fait possible, et même que l’islam pourra apporter demain une profonde contribution à ces valeurs elles-mêmes dans leur effort d’universalisation. J’ai confiance en cela ! Mais à présent ce ne peut pas être seulement l’effort d’une poignée de philosophes de culture musulmane qu’on va traiter d’hérétiques – ou même, c’est nouveau, d’islamophobes ! Il faut que cela devienne l’évolution et le bien commun d’une culture tout entière.

C’EST DONC TOUT LE SENS DE MON TRAVAIL DE PHILOSOPHE que de mettre cette réflexion à la disposition de tous – et de repenser l’islam pour qu’il apparaisse aussi au reste du monde comme un interlocuteur sur lequel on pourra – enfin – compter dans le grand dialogue des civilisations qui s’amorce aujourd’hui, en vue d’un humanisme partageable et partagé à l’échelle planétaire. Mais il reste tant à faire ! Encore une fois ce ne serait donc pas rendre service à l’islam, et au monde, que de dire qu’il est « déjà » moderne et qu’il y a quelque part un « vrai islam » déjà disponible. Quand on entre dans le détail de la question c'est infiniment plus compliqué. S’il y a un « islam vrai » il n’est pas à chercher du côté d’une origine mythifiée du temps du prophète Mohammed, des beaux versets du Coran dûment sélectionnés pour mettre de côté tout ceux qui fâchent, des grands saints du passé, d'une Andalousie musulmane idéalisée (VIIIe-XVe siècles) ou d'un "islam tranquille et ouvert".

CETTE RICHESSE PATRIMONIALE EXISTE, CET ISLAM PAISIBLE ET TOLÉRANT EXISTE, et nombreux sont les musulmans aujourd’hui en France à en témoigner. Mais cela n’empêchera pas que cette religion ait devant elle, toujours à faire et toujours remis à plus tard pour de mauvaises raisons, ou seulement a moitié accompli, un effort radical de renouvellement et de dépassement de soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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