mercredi 11 juin 2014

Merci Albert, merci Pascal…


Colette Braeckman

Faisant preuve de simplicité et de sincérité, l’ancien roi a offert un grand moment de tendresse, de complicité avec son épouse. Le télésubjectif de ColetteBraeckman.



D.R.

Sous d’autres cieux, un tel entretien eut été inimaginable. Où donc, ailleurs qu’en Belgique, aurait-on pu voir un journaliste plonger gaillardement sa cuiller en argent dans un dessert moelleux à souhait, sous le regard complice d’un couple que l’on aimerait inviter un jour chez soi tant ils sont sympathiques, liés par une très ancienne complicité ? A plusieurs égards, l’interview de l’ex roi Albert II et son épouse Paola, obtenue et réalisée par Pascal Vrebos est un grand moment.

Un grand moment de télévision certes, par la simplicité bonhomme du journaliste, aussi à l’aise dans les jardins du Belvédère que sur ses plateaux habituels et par son incroyable talent à ressembler à n’importe lequel d’entre nous, avec son regard expressif, ses questions faussement naïves, cette connivence spontanée qui est avant tout la résultante d’un immense talent, d’une remarquable faculté d’empathie…

Un grand moment d’histoire aussi, où le fils du roi Léopold III raconte, sans fioritures, une jeunesse difficile, la guerre, la séparation avec son père, les bombes sur Bruxelles «  qui ne tombaient pas très loin de Laeken », où il évoque l’ombre immense de son frère Baudouin, qui, dans les premières années de son règne, après l’abdication de son père «  ne souriait jamais  » mais demeurait tellement affectueux, voire taquin avec son jeune frère qui reconnaît, au soir de sa vie, «  nous étions faits du même bois…  »

Mais ce que l’on retiendra surtout, c’est que cette interview est un grand, un très grand moment de tendresse, de complicité entre un homme et une femme qui se sont retrouvés après des années d’errance sentimentale, qui se sont même, en toute discrétion « mariés une seconde fois  », la bonne, pour toujours… Durant des décennies, à part les images fulgurantes de ses débuts qui ne retenaient que sa beauté de star, la reine Paola était demeurée relativement effacée : que savait-on d’elle au fond, à part quelques ragots, quelques doutes, quelques photos de famille dont on ne retenait que son élégance ? Voilà que cette interview nous la restitue, lui donne, enfin, sa juste place : elle est bien plus que la «  ravissante créature qui séduisit un jeune prince lors d’une réception romaine  », elle apparaît comme une compagne présente durant les vingt années de règne, dépositaire unique des moments de découragement, des confidences exclusives, rempart contre le doute, les incertitudes, maîtresse, comme tant d’autres femmes de l’ombre, des agendas, des programmes, et inspiratrice, peut-être, de certaines décisions. Il lui aura fallu attendre la retraite, l’effacement relatif de son époux pour accepter enfin de s’exprimer dans la lumière et laisser apparaître ses émotions, ses jugements et surtout la formidable complicité qui la lie à Albert, le prince perdu et retrouvé…

Comment a-t-on pu imaginer qu’une telle interview aurait pu nuire à l’institution monarchique, porter ombrage au roi Philippe, révéler d’inavouables secrets ? Il est évident que Vrebos s’était engagé à respecter la règle du jeu et a limité au maximum son devoir d’irrévérence, édulcorant les questions qui auraient pu fâcher, glissant sur Delphine et sa mère, slalomant sur les années de séparation, ne relevant pas les lourds regards qui accompagnaient la seule mention du nom de la reine Fabiola…

Certes, l’interviewer aurait pu pousser plus loin, jouer son petit « strip-tease », provoquer, regarder si sous le royal tapis ne se cachait pas un peu de vieille poussière. Certes. Dans d’autres pays, d’autres ne s’en seraient pas privés. Mais n’important n’était-il pas ailleurs ? Dans ce portrait d’un couple si pareil à tant d’autres, avec ses déchirures et ses merveilleux ravaudages, avec sa philosophie du possible et cet humour toujours prêt à jaillir comme une source, cet humour qui faisait pétiller les yeux du roi et crépiter les courts cheveux de Vrebos… Et puis l’essentiel n’était-il pas cette incroyable affection à l’égard de notre population, cette compréhension intime et modeste de ces Belges difficiles à vivre, obstinés, chicaneurs, parfois médiocres mais bourrés de talent et dissimulant mal une réelle générosité…

Merci Albert, merci Pascal, pour ce jeu de la vérité qui avait ses parts d’ombre, merci pour ce jeu de la connivence et du respect mutuel, pour cette image que vous nous avez donnée de vous et aussi de nous, une image aussi proche que distancée, parce que tout ne doit pas se raconter et que l’essentiel, pour un Petit Prince comme pour un grand Roi, c’est ce qui se dit avec le cœur…

Et demain, aura-t-on droit « voor de Vlamingen het zelfde ? » Pour les Flamands, la même chose ?


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

PORTRAIT DE ROI EN EXIL INTERIEUR, AVEC DAME


Il serait incongru de contredire dans sa verve la grande dame du journalisme belge qu’est incontestablement Colette Braeckman, la plus jolie plume de sa génération.  RTL s’est certes surpassée, une fois n’est pas coutume, en nous proposant un portrait plus vrai que nature de notre ex roi en costume de Tintin : c’est du belge !

Au risque de passer pour un iconoclaste chagrin, un lèse-majestéje l’ai pour ma part trouvé très belgo- belge notre Albert débonnaire, fragilisé par l’âge, presque larmoyant, souverain malgré lui d’une nation qui tellement lui ressemble : bon enfant, un rien pataud, maîtrisant plutôt mal sa langue maternelle et beaucoup moins drôle qu’on ne le croyait, plus bourgeois que bohème, plus pantouflard que salonard, belgicain en un mot et ce mot est terrible.

Pas la moindre allusion à un livre, à un musicien, oui à un ou deux peintremodernes sans les citer. C’est du belge, carrément, Belge motard, Belge goguenard avec une brochette d’invités sages comme des images, image inversée du chœur -chœur de louange en l’occurrence- dans la tragédie grecque, shakespearienne, dira l’un deux en évoquant cette vie pathétique d’un fils de roi autoritaire et contesté, orphelin de mère, enfant prisonnier des nazis et d’une belle marâtre castratrice, élevé dans des collèges helvétiques huppés où s’enseigne le conformisme le plus compassé à l’ombre d’un frère austère et tristounet, souriant peu, moralisateur et intransigeant.

Il fut certes, ce petit-fils d’Albert, comme lui un excellent roi, aussi peu préparé que lui à régner, mais de tellement bonne volonté.

J’aurai aimé, pour ma part qu’il se taise et nous épargne ce portrait de vieillard fatigué avec dame plus dominatrice que consolatrice. Le prince playboy flamboyant, le Casanova élégant de la jet set s’est effacé devant un bon-papa gâteau, ressassant des anecdotes de vieux cabot : le plastron qui lâche chez la reine d’Angleterre, le collier offert par le dictateur indonésien qui accroche la nappe et renverse l’argenterie de madame Marcos.

J’imagine qu’on a peu ri devant sa télé dans le palais d’en face en regardant « Papa » faire son numéro de claquettes avec Maman et l’homme à la moumoute. Not amused !

On attendait le Guépard, on a eu droit à un avatar de Beulemans et on s’en est contenté. Il est vrai que tout à la fin, Albert II eut comme un sursaut en s’adressant aux Belges, vantant, comme du temps où il régnait, leurs talents avec des accents de discours de Noël ou du 21 juillet. A force de vouloir rendre Albert humain, trop humain, Pascal Vrebos nous a livré de lui un portrait fadasse d’une majesté désenchantée. En avait-il le droit ?

MG

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