lundi 28 juillet 2014

Israël - Palestine : leur haine


Par Jean Daniel Nouvel Obs

Si le droit de riposte se révèle trop supérieur aux provocations de l'agresseur, alors celui qui l'exerce et celui qui le subit ne valent pas mieux l'un que l'autre.



Un Palestinien transporte un garçon blessé après un raid israélien (THOMAS COEX / AFP)


las ! Hélas ! Nous voici donc replongés dans l'absurde, tragique et hideuse politique des polémiques antisémites. Il aura suffi en un week-end de quelques manifestations mal maîtrisées bien qu'interdites pour voir flamber, à Pariscomme à Sarcelles, une violence antijuive. Ne nous leurrons pas, il ne s'agit pas seulement cette fois-ci de la simple et consternante réplique d'une énième secousse au Proche-Orient. Non, ce sont là des choses sérieuses et graves qui se passent en Israël et rebondissent avant d'exploser en France. Et quelque chose m'inquiète à deviner les ravages que pourrait faire bientôt, chez les uns et les autres, ce mélange délétère d'instrumentalisation évidente, d'inculture réductrice et d'intolérance grandissante.

Nous autres Français ne connaissons que trop bien les beaux jours des injures, des mises à l'index, des menaces, et en un mot qui résume presque tout : la haine. On pourrait dire la barbarie et la haine, mais le second mot suffit. On s'accuse mutuellement d'antisémitisme presque à tous les niveaux et de la manière la plus pernicieuse. Or, de quoi s'agit-il ?

Non, la France n'est pas un pays antisémite. Tous les citoyens ont les mêmes droits et peuvent tous accéder aux mêmes honneurs et aux mêmes titres. Les Français juifs sont nombreux, et certains sont enracinés chez nous depuis des lustres. Ils sont in-té-grés, et, cependant, ils sont de plus en plus nombreux à estimer que la France devient antisémite, et j'en connais qui font vivre leurs enfants, petits ou grands, dans un pays dont on ne doit pas exclure qu'on pourrait le quitter. Sont-ils pro-israéliens ? Pour la plupart, c'est évident. Cela fait-il d'eux des extrémistes pour autant ? Non.

D'autre part, non, la France n'est pas anti-arabe ou hostile aux musulmans. Elle est même l'un des rares pays où les citoyens d'origine étrangère peuvent exercer en même temps leur liberté et leur culture. Les Français d'origine arabe sont de plus en plus présents avec autorité dans toutes les institutions. Sont-ils pro-palestiniens ? Pour la plupart, c'est évident. Sont-ils forcément pro-Hamas ou antisémites ?  encore, la réponse est non.

DE LA RISPOSTE

Or, dès qu'il s'agit d'Israël, il semble que ces deux faits échappent à nos plus hauts représentants comme aux intéressés eux-mêmes bien entendu. C'est pourquoi je me permets de rafraîchir la mémoire du président de la République et celle de son Premier ministre.

Voici comment, après avoir prononcé avec élégance et fermeté les mots qui convenaient pour condamner les crimes insupportables des extrémistes palestiniens, en soulignant qu'un Etat doit se défendre, ils ont oublié - quel oubli ! Qu'il y avait tout de même une restriction énorme : le fait que la "riposte [doit être] proportionnée au nom de la protection des civils". C'est avec une telle omission que commencent les dégâts dont je parle au début.

En lisant cette citation dans "le Monde" du 17 juillet sous la signature de l'universitaire Béligh Nabli, j'ai commencé par penser que je pouvais me rapprocher de lui et que nous serions deux ainsi à nous soucier de la justice, de l'innocence et de l'avenir. Mais je n'ai pas trouvé dans son texte la moindre incitation au dialogue qui a été le souci de ma longue vie : ne jamais condamner un principe sans associer l'intéressé à cette condamnation.

Cela m'est arrivé souvent en Algérie. C'est arrivé en Israël après le moment où mon ami l'écrivain David Grossman a perdu son fils. C'est arrivé à une centaine de milliers de jeunes Israéliens lorsqu'ils se sont réunis à Tel-Aviv pour conspuer le général Sharon, qui avait laissé les phalangistes libanais se livrer au massacre de Sabra et Chatila. Je crois, ai-je dit à Grossman, que c'est certainement le jour où j'ai le plus aimé Israël.

Je ne crois pas que nous ayons eu, monsieur Nabli, l'occasion de nous connaître, mais on me dit qu'Albert Camus ne vous est pas étranger. Je vais me donner l'imprudente audace d'imaginer ce qu'il aurait dit et que je résumerais ainsi : "Si le droit de riposte se révèle trop supérieur aux provocations de l'agresseur, alors celui qui l'exerce et celui qui le subit ne valent pas mieux l'un que l'autre." Au moment où je vous écris, j'apprends que Nétanyahou a été conspué en Israël au nom des principes dont nous nous réclamons. Alors, ayons au moins une pensée pour les victimes, toutes, oui toutes sans aucune exception.

LE COEUR ET LA RAISON 

Car je ne vois pas tout ce que nous pouvons faire, nous autres étrangers, dans ce drame où tout le monde rate toutes les occasions, où l'on négocie pour gagner du temps, où l'on tue pour susciter de la vengeance. On sait bien que le Hamas n'a rien fait pour faciliter la dernière de ces négociations qui était pourtant consacrée à une simple trêve.

On sait bien surtout, et François Hollande mieux que personne, que Nétanyahoua saboté les vraies grandes initiatives de Barack Obama les premiers mois après son arrivée à la Maison Blanche. Or il ne faut pas se lasser de répéter que tant qu'il n'y aura pas au moins un encouragement, une incitation, une obligation à évacuer une partie de tels territoires occupés, nous reverrons des accidents de plus en plus horribles.

Dans ce cas, tout ce que nous avons à faire, nous autres commentateurs, c'est au moins d'unir nos voeux et nos voix, celles de la raison et celles du coeur, pour rappeler cette évidence à tous ici et aux juifs et aux musulmans de France. Nous n'avons pas, nous, une faute à commettre, une passion à assouvir, un parti aveugle à prendre. On voit bien qu'avec tout cela il n'y a que la mort qui gagne.



GAZA: LE MASSACRE

Béligh Nabli Enseignant à Sciences Po et directeur de recherche à l'IRIS. Publié dans Huffington Post


L'opération militaire israélienne continue. Entre offensive terrestre et bombardements massifs, les objectifs assignés -neutraliser les tunnels creusés par le Hamas et faire cesser le lancement des roquettes sur le sud du pays- sont loin d'être atteints. Le peuvent-ils seulement? Pourtant, le bilan humain de l'opération "Bordure protectrice" est déjà très lourd. Au terme du treizième jour de conflit, plus de 500 morts palestiniens (avec près d'une centaine de victimes pour la seule journée de dimanche) sont à déplorer, dont 75% de victimes civiles et 20% d'enfants. On dénombre une douzaine de soldats israéliens tués. Un bilan plus lourd qu'il y a deux ans: l'opération précédente ("Pilier de défense"), menée en novembre 2012, avait provoqué la mort de 177 Palestiniens et de six Israéliens, en sept jours... L'opération avait déjà pour objectif de faire cesser les tirs de roquette de Gaza.

En dehors du décompte macabre des victimes, la responsable de l'UNICEF souligne les effets à long terme des violences sur des enfants qui, pour certains, en sont à leur troisième guerre depuis l'opération israélienne "Plomb Durci" intervenue lors de l'hiver 2008-2009. Celle-ci avait causé la mort de 1400 Palestiniens, des centaines de civils, dont 300 enfants, selon un rapport d'Amnesty International (publié le 2 juillet 2009 et intitulé "Israel/Gaza:Operation 'Cast Lead': 22 days of death and destruction") qui se concluait par une exhortation de l'Etat d'Israël à prendre l'engagement de ne plus lancer d'attaques aveugles ou disproportionnées contre des civils, de ne plus procéder à des tirs d'artillerie, de mortiers et d'obus au phosphore blanc contre des zones densément peuplées, et de mettre fin au blocus de la bande de Gaza, qui impose une sanction collective à toute la population...

En ce sens, l'opération "Bordure protectrice" est le produit d'un cercle vicieux, dont les acteurs n'ont pas la volonté nécessaire de se dégager. Le cycle de la violence et de la passion vengeresse prime sur toute démarche nécessaire vers un accord global. Résultat, cette énième opération n'échappe pas à la loi du genre. Des scènes de carnage et de chaos qui se répètent, sur fond d'attaques aériennes visant des structures civiles, tuant des victimes innocentes, en violation manifeste des lois de la guerre. Ce que l'ONG "Human Rights Watch" a elle-même reconnu. Le pilonnage de Chajaya, une banlieue située à l'est de la ville de Gaza, a causé ce dimanche la mort d'au moins 62 Palestiniens.

Au-delà de quelques "voix humanitaires", le silence ou du moins la volonté d'impuissance règne, y compris dans le cercle fermé de nos philosophes germanopratins pour lesquels les combats au nom des valeurs humanistes et universelles s'arrêtent aux frontières de la Palestine. Quant aux quelques efforts diplomatiques pour obtenir une trêve, ils ne sauraient masquer l'impuissance -ou plutôt- l'indifférence de la communauté internationale. Le silence des régimes arabes est saisissant, alors que la gesticulation diplomatique fait office de stratégie pour les chancelleries occidentales. Récents prix Nobel de la paix, Barack Obama et l'Union européenne sont impassibles, ou presque. Nulle initiative significative, nulle sanction en vue. De simples appels à la "retenue", terme galvaudé devenu indécent au regard de la tragédie humaine dont Gaza est devenue le théâtre. Si la posture pro-israélienne des Etats-Unis n'est guère surprenante, les cas de l'Union européenne pose question.

Historiquement, les Européens ont déjà su faire preuve d'audace, comme en témoigne la déclaration de Venise de 1980, par laquelle ils adhéraient à la solution des deux Etats coexistant dans la paix et la sécurité. Cet acte politique et symbolique s'est prolongé par un engagement financier non négligeable. L'Union européenne est même devenue le plus grand donateur d'aide au développement dans les Territoires palestiniens occupés. Elle défend le principe de négociations de paix et condamne régulièrement la politique de colonisation suivie depuis 1967 par l'Etat israélien.

Des positions de principe non suivies d'actes. Ainsi, l'accord d'association qui lie l'UE et Israël est fondé, selon ses propres termes, sur "le respect partagé des valeurs démocratiques et des droits de l'Homme". Or le respect de cette clause pose question (doux euphémisme) au regard de la violation manifeste du droit international humanitaire qui caractérise les politiques d'occupation et de colonisation des gouvernements israéliens successifs. Une violation dont nulle conséquence n'est tirée, à savoir la suspension de l'accord d'association. Non seulement la crédibilité internationale de l'UE s'en trouve affectée, mais les fondements axiologiques et politiques de son projet sont bafoués.

Aujourd'hui, si la question des sanctions demeure posée, l'urgence n'est pas à la surenchère verbale (à laquelle a pourtant cédé le premier ministre turc RecepTayyip Erdogan qui a accusé Israël de "surpasser Hitler en barbarie"), mais au déploiement d'une action diplomatique rapide et volontariste pour imposer un cessez-le-feu durable, à défaut d'une paix durable. 

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

ORCHESTRER LA PAIX


 

La paix ne saurait être qu’à l’image de l’orchestre que Bairenboïm a fondé en souvenir de Goethe : « le divan » oriental et occidental composé d’autant de musiciens palestiniens qu’israéliens. Que ne l’avons-nous pas écrit, il faut le répéter encore : ce ne sont pas les politiques mais les intellectuels, les artistes et en particulier les musiciens qui ont la passion de l’interculturel. Le dialogue interculturel est une maladie vertueuse qui se transmet par amour et se nourrit du regard de l’autre, de ses souffrances, de ses joies et de sa culture.

 

« Dans le combat qui s’oppose les Israéliens et les Palestiniens sont tous perdants » affirme le grand chef d’orchestre cosmopolite« Il ne saurait y avoir de solution militaire, ni de solution tout court aussi longtemps que les antagonistes refuseront de reconnaître la souffrance et les droits de l’autre.Daniel Barenboïm possède deux passeportl’ Israélien et le palestinien ; Jean-Daniel revendique deux nationalités, l’algérienne et la française.

« This is not a political conflict but a human one », c’est le combat entre deux peuples qui partagent une conviction inconciliable : celle de revendiquer le droit d’occuper la même terre. C’est la raison pour laquelle toutes les négociations et toutes les tentatives de déboucher sur une solution ont échoué jusqu’ici. Au lieu de regarder cette vérité en face, les parties en présence recherchent des solutionsboiteuses qui sont celles de la facilité. Tant qu’ils nieront cette évidence il n’y aura aucune solution à espérer.

Barenboïm partage l’angoisse de ses compatriotes israéliens face à la pluie de missiles qui s’abat sur leur pays et menace l’intégrité de ses habitants mais il éprouve aussi une profonde compassion pour le sort de ses frères palestiniens de Gaza qui vivent dans la terreur, pleurent leurs morts et font face à la dévastation qui frappe au quotidien. Après des cennies de malheurs, les attaques ont atteint un paroxysme de férocité. Barenboïm affirme que c’est le moment oujamais de trouver une solution durable au problème. Un cessez-le-feu immédiats’impose mais il faut aller beaucoup plus loin si on veut mettre fin à cette tragédie et nous en épargner d’autres. C’est dans l’impasse  on se trouve qu’ilfaut forcer les belligérants à dialoguer “There is no point in Israel refusing to negotiate with Hamas or to acknowledge a unity government. No, Israel must listen to those Palestinians who are in a position to speak with one tongue.”

Il faut négocier maintenant avec Hamas une résolution affirmant  qu’il n’y a pas de solution militaire possible à ce conflit. Le recours à la force ne  résoudra rien. Ensuite seulement sera abordée la question de la justice pour les Palestiniens et de la sécurité à laquelle les Israéliens ont droit

« We Palestinians feel that we need to receive a just solution. Our quest is fundamentally one for justice and for the rights given to every people on Earth: autonomy, self-determination, liberty, and all that comes with it. We Israelis need an acknowledgement of our right to live on the same piece of land. The division of the land can only come after both sides have not only accepted but understood that we can live together side by side, most definitely not back to back.

Mais on n’arrivera à rien tant que les uns et les autres refuseront de se regarder avec empathie et compassion. La compassion ne se limite pas à la compréhension des besoins psychologiques de l’autrec’est une exigence éthique.  Comment se rapprocher tant qu’on demeure insensible à la douleur etau sort d’autrui.

Dans ce conflit : rien que des perdantsOnly from this understanding can we attempt to build a future together.

LE DIALOGUE PAS LA HAINE

« LE DIALOGUE A ÉTÉ LE SOUCI DE MA LONGUE VIE »(Jean Daniel)

« quelque chose m'inquiète à deviner les ravages que pourrait faire bientôt, chez les uns et les autres, ce mélange délétère d'instrumentalisation évidente, d'inculture réductrice et d'intolérance grandissante. »

« Tant qu'il n'y aura pas au moins un encouragement, une incitation, une obligation à évacuer une partie de tels territoires occupés, nous reverrons des accidents de plus en plus horribles. »(JD)


Nous ne commenterons pas, par respect.

MG

 

BOTH ISRAELIS AND PALESTINIANS ARE LOSERS IN THIS CONFLICT

There can be no military solution. Both sides need to acknowledge the other’s suffering and their rights

Daniel Barenboim

The Guardian

 I am writing these words as someone who holds two passports – Israeli and Palestinian. I am writing them with a heavy heart, as the events in Gaza over the past few weeks have confirmed my long-standing conviction that there is no military solution to the Israeli-Palestinian conflict. This is not a political conflict but a human one, between two peoples who share the deep and seemingly irreconcilable conviction that they are entitled to the same small piece of land.

It is because this fact has been neglected that all the negotiations, all the attempts at brokering a solution to the conflict that have taken place until now, have failed. Instead of acknowledging this true nature of the conflict and trying to resolve it, the parties have been looking for easier and fast solutions. Unfortunately, there are no shortcuts when it comes to solving this conflict. A shortcut only works when we know the territory we cut through – and in this case, nobody possesses that knowledge as the essence of the conflict remains unknown and unexplored.

I have deep sympathy for the fear with which my fellow Israelis live today: the constant sounds of rockets being fired, of knowing that you or someone close to you might get hurt. But I have profound compassion with the plight of my fellow Palestinians in Gaza, who live in terror and mourn such devastating losses on a daily basis. After decades of devastation and loss on both sides, the conflict has today reached a previously unimaginable level of gruesomeness and despair.

I therefore dare to propose that this may be the moment to look for a true solution to the problem. A ceasefire is of course indispensable, but it is by far not enough. The only way out of this tragedy, the only way to avoid more tragedy and horror, is to take advantage of the hopelessness of the situation and force everybody to talk to one another. There is no point in Israel refusing to negotiate with Hamas or to acknowledge a unity government. No, Israel must listen to those Palestinians who are in a position to speak with one tongue.

The first resolution that has to be achieved is a joint agreement on the fact that there is no military solution. Only then can one begin discussing the question of justice for the Palestinians, which is long overdue, and of security for Israel, which it rightfully requires. We Palestinians feel that we need to receive a just solution. Our quest is fundamentally one for justice and for the rights given to every people on Earth: autonomy, self-determination, liberty, and all that comes with it. We Israelis need an acknowledgement of our right to live on the same piece of land. The division of the land can only come after both sides have not only accepted but understood that we can live together side by side, most definitely not back to back.

At the very heart of the much-needed rapprochement is the need for a mutual feeling of empathy, or compassion. In my opinion, compassion is not merely a sentiment that results from a psychological understanding of a person’s need, but it is a moral obligation. Only through trying to understand the other side’s plight can we take a step towards each other. As Schopenhauer put it: “Nothing will bring us back to the path of justice so readily as the mental picture of the trouble, grief and lamentation of the loser.” In this conflict, we are all losers. We can only overcome this sad state if we finally begin to accept the other side’s suffering and their rights. Only from this understanding can we attempt to build a future together.

 

 

 

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