samedi 26 juillet 2014

Le succès de Charles Michel sera la défaite de De Wever


Béatrice Delvaux Editorialiste en chef. Le Soir


Mais comment ont-ils finalement « osé » ce qui était « inenvisageable » il y a un mois, « tentant mais hautement improbable » il y a 15 jours, et « une connerie » pour le MR Gérard Deprez. Qui rêverait d’aller comme seul francophone, avec une minorité flagrante dans son camp, dans un gouvernement dominé par un parti nationaliste flamand?

Charles Michel ne s’en cachait pas : cette option n’était ni son premier ni son deuxième choix. D’autant qu’ alors que personne ne l’y obligeait, le président du MR avait solennellement déclaré au Standaard que son parti ne monterait pas dans un gouvernement avec la N-VA, après avoir forcé Didier Reynders à faire un coming out identique au « Soir ». Ajoutons l’enfer social promis au MR par tout ce que le sud du pays compte d’actif à gauche, socialistes et chrétiens compris, et la messe semblait dite.

Mais pourquoi donc alors avoir décidé mardi, à l’unanimité et le sourire aux lèvres, de monter dans cette « galère »? Le projet cohérent ? C’est le discours officiel et il tient la route car sur papier et surtout après les concessions fortes faites par l’informateur De Wever, le programme socio-économique fédéral est, pour une fois, totalement de droite, mais avec suffisamment d’accents « centristes » pour permettre au CD&V et aux libéraux francophones de s’y inscrire. Mais l’élément déterminant n’est pas là. Car - tout le monde en est persuadé -, si le PS avait pris les libéraux dans les gouvernements régionaux, le projet « cohérent » aurait été celui mené avec les socialistes.

1) L’humiliation. C’est « le » moteur. L’annonce par le PS de la formation de coalitions régionales sans les libéraux est perçue comme une gifle par le président du MR. Dès ce moment, Michel a « la haine ». Il laisse une chance au PS : s’il ouvre ses majorités régionales, il défendra la tripartite. Sinon, Di Rupo,Magnette & co le paieront !

2) La haine du PS. Cela apparaît aujourd’hui : cette haine-là est plus forte que celle de la N-VA. Les libéraux n’ont jamais eu que les miettes de pouvoir que les socialistes ont bien voulu leur laisser. Et ce qui était une évidence pour Reynders, l’est devenu il y a un mois pour Michel Jr. L’homme se sent d’autant plus trahi qu’il a pris des risques énormes il y a trois ans, pour servir un gouvernement dirigé par un socialiste, dans l’intérêt de la Belgique. Il ne faisait déjà pas confiance à Di Rupo, et pour lui, désormais, Onkelinx ne vaut pas mieux.

3) L’occasion unique. Le pouvoir, rien que pour eux : un rêve éveillé, dès lors que les nationalistes ont apparemment rentrés leurs griffes, ou sont - c’est ce qu’espère Michel-, sous contrôle « communautaire » des patrons flamands, qui assurent à Michel qu’avec le CD&V, ils protégeront le MR au gouvernement, des éventuelles dérives du parti nationaliste.

4) Le soutien de l’extérieur. Plébiscité, revendiqué au nord du pays, le gouvernement de centre droit n’avait pas d’adeptes affiché au sud. Une fois qu’ils en ont pris conscience, les patrons flamands ont fait le job, poussant ces dernières semaines, la FEB et les patrons wallons et bruxellois à une sortie commune et aux soutiens souterrains.

5) Le soutien de l’intérieur. C’est l’élément qui a emporté la décision d’un parti de plus en plus tenté par l’aventure. Un sondage interne leur a confirmé ce que les caciques du parti sentaient ces derniers jours dans la rue: l’envie de bouter le PS hors du pouvoir est plus forte que le rejet de la N-VA.

Réformer le pays, la compétitivité, la fiscalité, les pensions avec courage et réalisme : c’est le projet. Le pays, de fait, en a besoin. Et sans les socialistes, ils pourront oser des solutions jusque là taboues. Mais le coup tenté par Charles Michel tient de la roulette russe : s’il réussit cette « renaissance » économique sans être « berné » sur le plan communautaire et grillé socialement, il aura signé une chevauchée héroïque. S’il se fait manger par les visées nationalistes, il sera mort politiquement, son parti et les francophones avec lui. Le succès de Charles Michel signerait la défaite de la N-VA, devenu alors un parti comme les autres, gérant le fédéral et la Belgique pour son bien, sans la dissoudre et la détruire. Pas sûr que Bart De Wever laisse faire. Le rêve de Charles n’est pas celui de Bart.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

EN ATTENDANT REYNDERS

De toute évidence et d’où qu’on regarde le problème, la suédoise, dite la kamikaze par ceux qui la redoutent plonge le monde politique et éditorial dans un abîme de perplexité. Béatrice Delvaux parle carrément de « roulette russe ».

Mais la surprise du jour vient du texte publié dans l’hebdomadaire Knack sous la signature d’un flamboyant intellectuel flamand rallié au mouvement N-VA :Jean-Pierre Rondas, le BHL des Flandre. Rondas, philosophe de formation a animé pendant des décennies une émission phare de la VRT intitulée tout simplement « Rondas ». Chaque dimanche à 11 heures précises, le brillant Rondas accueillait au micro les plus grands noms de la philosophie européenne en quatre langues. Quelques semaines avant d’être admis à la retraite il a, par le choix de ses invités, (il osa même convier De Wever à une de ses dernières émissions) fait un coming out de ses sympathies nationalistes. Depuis il a mis sa plume acerbe au service de la N-VA. Par ses colonnes dans les quotidiens flamands de qualitéil s’affirme comme l’idéologue et le gardien autoproclamé de l'orthodoxie au sein du parti. Ce n’est certainement pas par hasard qu’il saisit aujourd’hui la plume pour siffler la fin de la récréation. On ne s’attardera pas aux subtiles nuances qu’il établit entre le confédéralisme et le fédéralisme d’union, arguant que la gauche francophone est en train de précipiter la mise en place irréversible de ce confédéralisme. En revanche nous allons tenter un exercice délicat : répondre aux cinq questions qu’il pose et qui décoiffent.

« Il est clair que la N-VA désire gouverner. Mais gouverner pour faire quoi ? Assistera-t-on au même phénomène que partout ailleurs dans les démocraties européennes ? Un programme électoral, oui, mais pour ensuite simplement gouverner? »

Rondas aurait mauvaise grâce de reprocher à son guide De Wever sa volonté de gouverner. Certes, Bart de Wever exerce le pouvoir à Anvers mais comment entend-il gouverner la Flandre ? Une première réponse est donnée par la déclaration de Geert Bourgeois, nouveau premier ministre N-VA de Flandre : " La Région sera allégée et plus efficace. Au fil des années s'est développée une autorité qui fonctionne de façon trop centralisée. Nous devons commencer à comprendre que ce n'est pas le gouvernement qui est à l'origine de la beauté, qui forme les jeunes ou qui développe de nouveaux produits. Ca, c'est ce que font les entrepreneurs, les professeurs, la société civile, les associations. Ce gouvernement flamand veut prendre un virage radical et leur donner la confiance et la responsabilité qu'ils méritent." « Le gouvernement devra économiser 1,6 milliard d'euros en 2016. " Il est impossible d'économiser autant sans consentir à des efforts. Mais c'est couper pour grandir. L'accord gouvernemental ouvre des perspectives", estime le ministre-président. » (La Libre)

 

Viennent ensuite les cinq questions que Rondas adresse au sphinx De Wever :

1. Qu’en est-il des anciennes résolutions flamandes qui n’ont pas encore été réalisées telles que la fiscalité et la sécurité sociale régionales ? Attention car ici  Rondas se risque sur le terrain  « communautaire » qui –en principe-est banni du projet de déclaration gouvernementale. Et voilà déjà que Monsieur Rondas essaye de colorier hors des lignes. Danger !

2. Qu’en est-il des côtés sombres de cette sixième réforme de l’Etat ? Y aura-t-ilune différence entre la réalisation de cette "sixième" réforme de l’état avec ou sans la N-VA et si oui, laquelle ? Il est clair que pour Monsieur Rondasil faut aller bien au-delà du prescrit de la réforme. Danger, il faudra toute l’énergie des trois partis coalisés (VLD, CD&V et MR) pour réfréner d’éventuelles ardeurs des ministres N-VA poussés dans le dos par les ultras de leurs bases dont Rondas s’auto proclame le porte-parole.

3. Comment gérera-t-on les 26 accords de coopération ? Seront-ils tous à l’instar du triste exemple des arrangements pris pour le Jardin botanique de Meise ? La question est en effet extrêmement délicate et dépasse notre compétence. Toujours est-il que la manière dont fut résolue la crise du jardin botanique de Meise est vraiment calamiteuse.

4. Qu’en est-il de la circonscription fédérale dont l’étude a été commandée par la sixième réforme de l’état ? La réponse reste-t-elle non ? C’est une question tout à fait fondamentale évoquée très régulièrement dans le cadre de la campagne électorale. Il est clair qu’un chapitre important de la déclaration gouvernementale devra préciser les choses. (Notre pays va mal. Une des solutions serait de créer, en Belgique, une circonscription nationale où chaque Belge, où qu'il réside, puisse voter pour le partis de son choix lors des élections législatives. Dans n'importe quel Etat fédéral cela est possible, pourquoi pas en Belgique ? d’autant plus que c’est déjà d’application à Bruxelles)

5. La Communauté urbaine appartient-elle à ces accords de coopération et la N-VA ne s’est-elle pas laissé tenter au cours de précédentes négociations à être ‘raisonnable ? Bref, est-il exact que la Flandre-en-Belgique reculera au point de rendre impossible des étapes à venir? Voilà une question qui nous tient tout particulièrement à cœur. Sauf erreur de notre part, il semble bien que la Flandre soit allergique au concept de communauté urbaine bruxelloise couvrantl’ensemble de l’hinterland bruxellois, soit pratiquement la totalité des territoiresdu Brabant flamand et Wallon. C’est un point tout à fait essentiel qui touche au développement économique et social de Bruxelles. La NVA a dit non, le VLD a dit oui. Mais, si d’aventure ce dossier pouvait se débloquer à la faveur d’une coopération entre la Flandre et Bruxelles, ce serait une plume à mettre au chapeau de Charles Michel. Mais voilà que sur cette question Jean-PierreRondas adopte s’emblée un point de vue polémique et arrogant : « Si c’est le cas, nous connaissons déjà le scénario et le dénouement : tôt ou tard, la marmite flamande débordera à nouveau… » Est-ce à dire qu’il y a de l’eau dans le gaz au sein même de la N-VA, ou, au contraire que dès à présent le parti nationaliste par l’intermédiaire du philosophe de services se met à souffler le chaud et le froid, son sport de prédilection ?

Par le titre de son article Rondas laisse entendre que l’idéologie du parti de Bart de Wever s’est d’ores et déjà diluée pour accéder au pouvoir…On s’étonnera des silences du ministre Reynders qui depuis plusieurs semaines se tait dans toutes les langues mais se prépare à jouer un rôle clé dans la « suédoise » avec six de ses collègues MR, de quoi placer près de deux cent « cabinetards » MR pour cinq ans ce qui n’est pas très loin du record des socialistes dans les régions.

MG

 

LA N-VA S'EST DILUÉE POUR ACCÉDER AU POUVOIR, QUE FERA-T-ELLE À PRÉSENT : GOUVERNER POUR GOUVERNER?

Le Vif

Bart De Wever est sur le point de réaliser une coalition "anversoise" au niveau régional et fédéral composée de la N-VA complétée d’un groupe de perdants (les chrétiens-démocrates et les libéraux). Il a réussi à les convaincre d’accepter sa proposition la plus captivante de l’année dernière. Il avait effectivement annoncé qu’il ne discuterait pas en tant que N-VA, mais qu’il négocierait un gouvernement fédéral avec les candidats francophones depuis un gouvernement flamand. C’est exactement ce qu’il va se passer, un moment historique au fond. Du jamais vu dans l’état belge. Un pas confédéraliste gigantesque.



Bart De Wever © Belga

On aura donc un gouvernement fédéral kamikaze, car le MR ose entrer dans une coalition dominée par les Flamands en tant que seul parti francophone. Le Mouvement flamand était contre un tel gouvernement de minorité flamande (un gouvernement dont l’aile flamande n’a pas de majorité auprès des représentants flamands dans la Chambre). Mais maintenant nous désirons que les francophones acceptent une minorité beaucoup plus éclatante que ces deux sièges qui manquaient aux Flamands ? Tant les représentants des employeurs francophones (Daoust) que ceux du syndicat socialiste (Bodson) ont indiqué que les francophones ne sont pas "représentés" dans un tel gouvernement. Ajoutez-y un sentiment permanent d’humiliation, de minorisation, de manque de respect dont souffrent les Wallons et les Bruxellois francophones, et vous obtiendrez un mélange explosif. Même si on assistera pas immédiatement à l’avènement d’un nouvel André Renard, Laurette Onkelinx se prépare à une opposition virulente. En outre, on lui connaît plusieurs déclarations dans lesquelles elle fait planer lemenace de "la rue", une "rue" pour laquelle elle ne prend aucune responsabilité, car elle ne pourra pas retenir "les gens". 

Vu sous cet angle, il est compréhensible que le terme de "coalition kamikaze" soit devenu en vogue en Wallonie. Mais simultanément, la participation du MR à un tel gouvernement se transforme en recette de fin de la Belgique, ce qui cadrerait avec la stratégie de la N-VA de confronter les francophones à tel point aux conséquences de la "Belgique" qu’eux-mêmes en auraient assez. Pourquoi ? Il faut chercher les raisons dans la différence entre le fédéralisme et le confédéralisme. 

Une telle coalition kamikaze exprime en effet un fédéralisme pur-sang. Comme nous sommes tous belges (une maxime de prédilection d’André Flahaut), le nombre de parlementaires wallons ou flamands qui soutiennent le gouvernement fédéral n’importe pas du moment qu’il a une majorité. Cependant, il est clair qu’une telle coalition testera le fédéralisme à l’extrême. Pousser à une coalition kamikaze du côté flamand signifie donc faire évoluer tout le système ex absurdo vers le confédéralisme. La FGTB évolue d’elle-même d'ailleurs vers le confédéralisme en luttant contre la kamikaze. Elle le réalise aussi, même si elle n’ose pas encore mettre la Belgique explicitement en question. Cela viendra. 


Nous verrons rapidement l’absurdité d’un gouvernement où la partie francophone obligatoire (et d’ailleurs surreprésentée) sera composée de sept ministres du même parti, un parti qui ne représente même pas 10 pour cent de la population belge. 

On aurait pu tout aussi bien neutraliser d’autres éléments confédéralistes qui ne sont pas évidents ou même contre-intuitifs pour l’électeur flamand. Un gouvernement paritaire par exemple, ou les sonnettes d’alarme, ou l’excès de majorités particulières exigées, ou les bétonnages, ou le grand nombre d’autres parités et règlements spéciaux qui rendent le déficit démocratique dans cet état plus grand qu’ailleurs en Europe. La N-VA peut-elle se faire à l’idée des verrous, même si cela est le prix pour un gouvernement sans socialistes ? 

Pourtant, il se pourrait qu’on assiste à un véritable changement de paradigme qui s’exprime surtout par le fait que les partis du gouvernement flamand "se présenteraient ensemble" sur le plan fédéral. 

Mais la question n’est pas seulement de savoir s’ils se présentent, mais ce qu’ils vont présenter – et nous n’en savons rien. Il est clair que la N-VA désire gouverner. Mais gouverner pour faire quoi ? Assistera-t-on au même phénomène que partout ailleurs dans les démocraties européennes ? Un programme électoral, oui, mais pour ensuite simplement gouverner? Une fois qu’on est au pouvoir, on gouverne, et c’est tout (voir le PvdA aux Pays-Bas et Hollande en France). Pour accéder au pouvoir, la N-VA s’est déjà diluée homéopathiquementà plusieurs reprises : avant les élections (ledit virage Bracke), puis pendant les négociations pour le gouvernement flamand, et bien entendu plus tard durant les négociations pour le gouvernement fédéral. En homéopathie, on peut continuer à diluer, mais est-ce également le cas pour un parti politique ? On a vu ce que cela donne au sp.a

C’est la raison pour laquelle j’ai tout de même quelques questions concrètes à poser à la N-VA.

1. Qu’en est-il des anciennes résolutions flamandes qui n’ont pas encore été réalisées telles que la fiscalité et la sécurité sociale régionales ?

2. Qu’en est-il des côtés sombres de cette sixième réforme de l’état ? Y aura-t-ilune différence entre la réalisation de cette "sixième" réforme de l’état avec ou sans la N-VA et si oui, laquelle ? 
3. Comment gérera-t-on les 26 accords de coopération ? Seront-ils tous à l’instar du triste exemple des arrangements pris pour le Jardin botanique de Meise ?

4. Qu’en est-il de la circonscription fédérale dont l’étude a été commandée par la sixième réforme de l’état ? La réponse reste-t-elle non ?

5. La Communauté urbaine appartient-elle à ces accords de coopération et la N-VA ne s’est-elle pas laissée tenter au cours de précédentes négociations à être ‘raisonnable ? Bref, est-il exact que la Flandre-en-Belgique reculera au point de rendre impossible des étapes à venir? 

Si c’est le cas, nous connaissons déjà le scénario et le dénouement : tôt ou tard, la marmite flamande débordera à nouveau… 

Jean-Pierre Rondas

 

 

 

Aucun commentaire: