dimanche 13 juillet 2014

MIchaëlle Jean veut défendre une francophonie plurielle

Le carnetde Colette Braeckman

Le Soir



Dissimulant avec élégance la fatigue du décalage horaire, Michaëlle Jean est engagée dans une course de fond qui l’a menée à Tournai où elle a rencontré Rudi Demotte, et à Bruxelles où elle a été reçue par Dider Reynders : l’ex gouverneur général du Canada est en piste pour, en novembre prochain, remplacer le Sénégalais Abdou Diouf à la tête de la Francophonie. D’ici là, elle aura affaire à un concurrent de taille : l’ancien président du Burundi, Pierre Buyoya, qui espère pouvoir compter sur les suffrages des pays d’Afrique centrale et sur une sorte de tradition non écrite au sein de la francophonie, qui consiste à confier le poste de secrétaire général à un ancien chef d’Etat doté de créances démocratiques. La France assurant plus de 70% du budget de l’organisation, sa voix est généralement prépondérante : elle pourrait soutenir Buyoya, mais le nom de l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë est également prononcé.
Petite, vive, dotée d’un charisme évident, moins légère qu’il n’y paraît, Michaëlle Jean ne manque pas d’atouts : cette ancienne journaliste de Radio Canada est le symbole même de cette francophonie plurielle, riche de sa diversité, qu’elle entend défendre. Née à Port au Prince en 1957, sa jeunesse a été imprégnée de l’esprit de résistance de son peuple : son oncle était l’écrivain René Depestre, son père dirigeait le collège Saint Michel, d’où sortirent de très nombreux intellectuels haïtiens qui, lorsque s’instaura la dictature de Duvallier, choisirent l’exil pour, entre autres, devenir enseignants et médecins dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants (dont le Congo…)
Michaëlle Jean aime rappeler que la lutte pour l’indépendance de Haïti a inspiré tous les mouvements panafricanistes et que ces liens transatlantiques sont loin d’avoir disparu.
Ses parents, eux, se souvenant de lointains ancêtres venus d’Acadie, optent pour l’exil au Canada. A 16 ans déjà, la jeune Haïtienne s’investit dans le combat social et travaillera dix ans auprès de femmes en difficulté, dans un réseau qui créera 150 refuges d’urgence pour femmes victimes de violences. « J’ai toujours voulu associer la pratique et le travail intellectuel » assure celle qui, après des études en littérature comparée à l’université de Montréal, se fait ensuite connaître comme journaliste à Radio Canada et à CBC Télévision où elle produit de nombreux documentaires.
En 2005, la jeune femme qui, entre-temps, a épousé le cinéaste et philosophe français Jean-Daniel Lafond doit renoncer à la nationalité française, acquise par alliance, pour devenir le symbole même de l’intégration multiculturelle : elle est nommée au poste de 27eme gouverneur général du Canada, où elle représente la Couronne d’Angleterre, ce qui lui permet de nouer de nombreuses relations internationales, entre autres en Afrique. Mais Haïti reste cher à son cœur et, le 12 janvier 2010, elle est l’une des premières à être prévenue du tremblement de terre qui dévaste l’île . « Les communications avec Port au Prince étant très difficiles, mon bureau se transforme alors en centrale téléphonique d’où s’échangent les informations et les initiatives de secours. » En quatre jours, les forces armées canadiennes réussissent à envoyer deux hôpitaux de campagne entièrement montés, qui soigneront plus de 10.000 blessés. A propos de sa patrie d’origine, Michaëlle Jean n’aime pas utiliser le terme « résilience », qui pour elle signifie « transiger avec la souffrance ». Ce qu’elle aime chez les Haïtiens, c’est « la capacité de composer avec le chaos, la faculté de résistance de ces gens sinistrés qui, dans la pire des situations, organisaient des cuisines collectives, élargissaient les familles à des enfants qui avaient tout perdu, puisaient en eux-mêmes la capacité de s’auto organiser, tout en demeurant attachés à la courtoisie de l’accueil, dans la plus pure des traditions africaines… »
Après sa charge au sommet de l’Etat, Michaëlle Jean devient envoyée spéciale de l’Unesco pour Haïti et aussi chancelière de l’Université d’Ottawa, qui représente, avec ses 40. 000 étudiants, la plus grande université bilingue français-anglais. Là aussi, elle tisse des liens, engage des partenariats avec des pays africains comme le Bénin, le Sénégal, le Togo et découvre l’immense capital de sympathie dont jouit Haïti : « à Dakar, l’université Cheikh Anta Diop, haut lieu du panafricanisme, a été fondé par des Haïtiens, le Gabon, qui prépare l’ « après pétrole » en misant sur l’environnement veut faire bénéficier Haïti de ses découvertes… » Ces réseaux africains, cette mémoire collective de la traite négrière qui mena des millions d’Africains vers l’ « île du sucre », MichaëlleJean veut aujourd’hui les inscrire dans le cadre de la francophonie.
Une francophonie de la diversité culturelle, du pluralisme, dont elle est elle-même l’illustration. S’appuyant sur l’édifice déjà bâti par ses prédécesseurs, Boutros Boutros Ghali et Abdou Diouf, qui ont construit la francophonie culturelle et politique, l’ont dotée des valeurs de la démocratie, de l’état de droit, Michaëlle Jean veut aller plus loin : «il faut maintenant songer au développement économique, donner de l’espoir aux jeunes : à quoi sert de produire des milliers de diplômés si c’est pour en faire des chômeurs ou des demandeurs d’asile ? Les flux migratoires doivent être inversés… » Le respect des droits de l’homme n’est pas négligé pour autant : « voyez le Sénégal ! Malgré la pauvreté persistante, malgré les turbulences de la région, ce pays a réussi à préserver ses valeurs et son rayonnement est aujourd’hui plus grand que ses ressources… »
Si elle accède au poste de secrétaire général de la francophonie, soutenue à fond par le Canada, Michaëlle Jean devra aussi répondre à des questions pointues, concernant entre autres le comportement souvent offensif des sociétés minières canadiennes en Afrique. Ce qui ne la désarme pas : « j’entends bien, pour tout le monde, mettre l’accent sur la responsabilité sociale des entreprises, insister pour qu’elles respectent les règles de l’état de droit… »
Cette femme qui parle cinq langues, qui se trouve à cheval sur trois pays (Haïti, la patrie de ses parents, le Canada, pays d’accueil de sa famille, la France, d’où vient son mari), qui a noué des liens solides avec de nombreux pays d’ Afrique incarne cette francophonie du futur, dont elle parle avec une conviction communicative : « paradoxalement, le pays où j’ai rencontré le plus de scepticisme, c’est la France. Ce sont les Français qui boudent… Ailleurs, cette francophonie plurielle, diverse, suscite plutôt l’enthousiasme. Elle décloisonne, elle ouvre sur le monde : en Haïti seulement, l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) a ouvert 17 campus numériques, au Sénégal, les tisserands de Thiès ont été initiés aux techniques des tapisseries d’Aubusson et produisent aujourd’hui des œuvres superbes, immenses, hautes en couleurs, que l’on retrouve à l’ONU, à l’Unesco et… dans mon propre bureau… »
Alors que le portable sonne et que la fille adoptive de Michaëlle Jean, Marie-Eden, 15 ans, prend des nouvelles de sa maman, cette dernière nous rappelle que la francophonie a déjà bénéficié de ses capacités de persuasion : « à l’occasion d’une conférence sur les femmes, organisée au Liberia, je me suis longuement entretenue avec le président rwandais Paul Kagame. Ayant grandi en Ouganda et oublié l’usage du français, il voulait tout simplement quitter la francophonie. Au bord de l’océan, dans le roulis assourdissant des vagues, nous avons discuté jusque tard dans la nuit. J’ai tenté de le persuader de suivre l’exemple de l’île Maurice, un pays bilingue, qui a choisi d’appartenir à la fois à la francophonie et au Commonwealth. J’ai expliqué que, dans sa mosaïque, la francophonie avait aussi besoin de la culture rwandaise et à la fin, Kagame a fini par décider que le Rwanda resterait dans l’organisation… 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

INTELLECTUELLE INTERCULTURELLE



« Cette femme qui parle cinq langues, qui se trouve à cheval sur trois pays (Haïti, la patrie de ses parents, le Canada, pays d’accueil de sa famille, la France, d’où vient son mari), qui a noué des liens solides avec de nombreux pays d’Afrique incarne cette francophonie du futur, dont elle parle avec une conviction communicative : « paradoxalement, le pays où j’ai rencontré le plus de scepticisme, c’est la France. Ce sont les Français qui boudent… Ailleurs, cette francophonie plurielle, diverse, suscite plutôt l’enthousiasme. »

Irrésistible portrait d’une belle intellectuelle interculturelle. Nous en sommes hélas persuadés, la dynamique interculturelle ne peut opérer qu’au niveau des élites, elle suppose un bon niveau d’instruction, de maturité et d’ouverture. Mais la mayonnaise prend difficilement dans les banlieues homogènes de la déréliction et dans les communautés identitaires fermées à tout dialogue. C’est dire que les sociétés multiculturelles avec leurs ghettos d’exclus et leurs ghettos d’inclus qui s’ignorent et se méprisent sont une entrave au dialogue et par conséquent un frein à l’interculturalité et au cosmopolitisme.

Mais comment faire en sorte qu’il en soit autrement ? Comment imaginer de pôles et des lieux qui soient des incubateurs d’interculturel comme on en observe à Saint-Gilles et de plus en plus à Schaerbeek ?

Retenons de cette remarquable analyse que la francophonie plurielle, diverse, suscite très peu d’enthousiasme en France.

Oui, cette femme incarne la francophonie du futur. C’est par le biais de la colonisation que la langue française a essaimé aux quatre coins de la planète. C’est dire que la langue n’est pas enracinée dans un terroir mais qu’elle peut germer partout et évoluer là où elle rencontre un terreau favorable. Ce qui surtout a permis ce miracle, c’est l’extraordinaire qualité de l’enseignement français dispensé par une myriade de remarquables lycées français où enseigne la crème de la professorale française. On en revient toujours à l’école comme facteur essentiel d’émancipation, d’intégration et de dépassement de soi. Les plus belles personnalités interculturelles que j’aie eu le plaisir et le privilège de rencontrer ont toutes été modelées par l’école. Ce que cette école française a si bien réussi à l’étranger en formant- certains diront en formatant- les élites, il semble bien qu’elle n’arrive plus à l’opérer en métropole. Sans doute faut-il y voir l’échec de l’enseignement de masse. C’est cependant une question tout à fait essentielle dont l’échec ou la réussite pèsera extrêmement lourd sur l’avenir des pays européens et aussi de l’Europe. C’est la raison pour laquelle il ne serait pas indifférent de réfléchir à ce que pourrait être et devenir un enseignement interculturel qui tout en faisant la promotion des langues du pays d’accueil respecte et promeuve les langues des pays d’origine. De même que l’on a, chez nous, très longtemps vanté les mérites des sections latin-grecque, latin-mathématiques, latin-sciences, on ne voit vraiment pas pourquoi on ne pourrait imaginer des sections de type arabe-anglais ou turc-math ou encore des espagnol-sciences. J’imagine que cela vous fait sourire ; pourquoi ? Franchement cela ne devrait pas. On constatera en effet que la majorité des élèves d’origine turque ne parlent bien ni le français ni le turc ce qui fait beaucoup rire quand ils débarquent en Turquie.  Il en va de même des enfants d’origine maghrébine qui pour la plupart ne savent pas l’arabe classique ou les descendants d’Ibères qui savent à peine leur espagnol. On m’objectera qu’on ne saurait enseigner dans nos écoles les plus de 100 langues parlées par les élèves bruxellois dans leurs foyers respectifs. La solution n’est cependant pas de les ignorer. La solution n’est pas non plus d’imposer à tous l’enseignement du néerlandais qu’en finale presque personne ne maîtrise en sortant du secondaire. Oui, nous savons qu’il s’agit d’une obligation constitutionnelle, mais encore…On aimerait tellement se convaincre que nos hommes et nos femmes politiques ont choisi de se retrouver dans une majorité en Région bruxelloise et wallonne pour prendre à bras-le-corps ce type de problème et s’attaquer résolument à une réforme en profondeur de l’enseignement de Communauté française. On peut rêver que cet enseignement  sera interculturel par ce mois de juillet maussade qui incline à la mélancolie.

MG

 

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