jeudi 3 juillet 2014

Ramadan: du rituel à l'essentiel


ALI DADDY Publié le mardi 11 octobre 2005 dans la Libre Belgique



Ramadan est le neuvième mois du calendrier arabe et islamique. Le mot signifiait à l'origine grande chaleur, image tirée du calendrier solaire préislamique. Ce mois était sacré dans la tradition arabe d'avant l'islam et constituait un des mois de trêve.

Le jeûne (sawm) pendant ce mois est l'un des cinq piliers de l'islam et c'est probablement aussi l'obligation rituelle la plus pratiquée au sein du public musulman. Mais garde-t-on bien à l'esprit sa signification spirituelle essentielle? Ce mois, qui aurait pu n'être que le neuvième du calendrier lunaire arabe, s'est retrouvé tout d'un coup «sanctifié» lors de la désormais célèbre Nuit du Destin(1) (ou Nuit grandiose), qui constitua, il y a quatorze siècles, le point de départ de la Révélation islamique.

«C'est Nous qui le fîmes descendre dans la Nuit grandiose. Qu'est-ce qui peut te faire comprendre ce qu'est la Nuit grandiose?

- La Nuit grandiose est plus précieuse qu'un millier de mois. En elle font leur descente les anges et l'Esprit, sur permission de leur Seigneur, pour tout décret.

- Salut soit-elle jusqu'au lever de l'aube!» (XCVII).

Certes, le mois de ramadan est le mois de l'abstinence, celui où l'on se prive notamment de nourriture. Pendant la journée, le jeûneur s'abstient, dans la mesure du possible, de tout plaisir sensuel. Mais, au-delà du jeûne lui-même, ce mois constitue une occasion propice pour s'interroger sur «la base(2) , les fondements» - pour paraphraser à rebours l'islamisme radical contemporain - de la pratique spirituelle islamique.

Le jeûne est une pratique commune des religions monothéistes. A cet égard, il est bon de rappeler que le prophète Muhammad s'est toujours présenté comme le restaurateur de la foi primordiale d'Abraham. Selon la lettre même du Coran, les grands courants de la culture monothéiste relèvent d'une parole commune. L'islam, qui constitue en quelque sorte le point d'orgue de cette culture, intègre parfaitement l'apport du judaïsme et du christianisme, qui l'ont historiquement précédé. La vocation première de l'islam était de revivifier la foi abrahamique originelle dévitalisée par des superstitions parasites et des rites insignifiants tout en permettant à l'homme de se retrouver en lui-même afin de mieux se rattacher au divin, en toute liberté et sans intermédiaire aucun.

«Dites: «Nous croyons en Dieu et en ce qui est descendu sur nous, en ce qui est descendu sur Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, les Lignages, en ce qui fut donné à Moïse, à Jésus, fut donné aux prophètes de la part de leur Seigneur. De tous ceux-là nous ne séparons pas un seul, puisque c'est à Lui que nous nous soumettons».» (II, 136)

L'islam n'est pas une religion dogmatique. Il s'agit avant tout d'une démarche intérieure, une «vision du coeur» qui permet à l'homme de retourner au centre de lui-même. Le jeûne du mois de ramadan s'inscrit parfaitement dans cette démarche qui conduit l'homme à réaliser un effort constant pour lutter contre ses faiblesses et ses passions, pour sans cesse s'améliorer, s'humaniser totalement. C'est le véritable sens du jihâd en tant qu'effort intériorisé et non pas, comme la tarte à la crème qu'on nous balance sans cesse à la figure, en tant que pseudo-guerre sainte. Une guerre quelle qu'elle soit n'est jamais propre et encore moins sainte!

Le principe du jeûne est lié à celui du contrôle de soi. Il est l'affirmation de la volonté de l'homme et de sa liberté par rapport à lui-même et à son désir immédiat de satisfaction de ses besoins primordiaux. C'est aussi le lien de solidarité avec celui qui a faim et qu'il faut contribuer à arracher à sa situation de dénuement et de misère.

Le mois de ramadan constitue incontestablement une leçon spirituelle, de même qu'il fait naître un état de purification et un esprit de sacrifice qui, comme l'élagage d'un arbre, apporte un renouveau et des forces neuves. Jeûner pour affirmer la volonté de l'homme sur ses pulsions primaires, pour exprimer son libre arbitre et témoigner sa solidarité avec ceux qui ont faim de pain, de compassion et du réconfort de l'agir bellement.

C'est le mois de la convivialité et du partage. Aller vers l'autre qui n'est pas du même milieu social, de la même origine ou de la même religion que soi. Rompre le jeûne à la tombée de la nuit, non pas pour avaler tout ce que l'on peut, mais pour rompre le silence et le pain, partager le lait, les figues, les dattes, la harira en famille, entre amis ou dans les associations, les mosquées, les restaurants, les cafés de Molenbeek, de Schaerbeek, de la gare du Midi...

L'islam substitue, aux liens de sang et du sol, un lien et une solidarité de la foi au sein d'une communauté prophétique fondée sur une expérience partagée de la transcendance divine. Cette expérience vécue de la transcendance de Dieu est pleinement concrétisée par le pèlerinage à La Mecque (hadj), qui reflète la dimension universelle de la communauté islamique tout en vivifiant, au sein de chaque croyant, le voyage intérieur vers la «Kaaba du coeur». Le coeur de l'homme comme véritable sanctuaire de Dieu tellement grand que rien ne peut le contenir hormis le coeur de celui qui l'aime.

«A chacun de vous, Nous avons ouvert un accès, une avenue. Si Dieu avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique: mais Il voulait vous éprouver en Ses dons. Faites assaut de bonnes actions vers Dieu. En Lui, pour vous tous, est le retour. Il vous informera de ce qu'il en est de vos divergences.» (V, 48)

(1) Traditionnellement, la 27e du mois de ramadan.

(2) Al Qa'ida en arabe.

© La Libre Belgique 2005


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

TRAVAIL SUR SOI


Le Mahatma Gandhi, qui n’était pas musulman, s’infligea régulièrement des jeûnes sévères allant jusqu’à la grève de la faim pour protester contre les abus de l’occupation anglaise en Inde. Il transforma le jeûne en une arme redoutable qui mit l’occupant anglais à genoux. La pratique du ramadan exige énormément de caractère et de maîtrise de soi, surtout quand les journées sont longues et les étés torrides. Dur, dur pour les étudiants et les ouvriers du bâtiment. Dur pour chacune et pour chacun. Mais, « c'est le mois de la convivialité et du partage. Aller vers l'autre qui n'est pas du même milieu social, de la même origine ou de la même religion que soi. Rompre le jeûne à la tombée de la nuit, non pas pour avaler tout ce que l'on peut, mais pour rompre le silence et le pain, partager le lait, les figues, les dattes, la harira en famille, entre amis ou dans les associations, les mosquées, les restaurants, les cafés de Molenbeek, de Schaerbeek, de la gare du Midi... »

Il faut minimum d’ouverture, de respect de l’autre, de volonté d’échange pour regarder les choses par ce biais et avec empathie. Pour beaucoup une telle démarche reste pratiquement inconcevable. C’est pour cela et pour bien d’autres raisons que le dialogue interculturel participe d’un véritable volontarisme. Mais il n’a de sens que dans la mesure où il reçoit une réponse positive de l’autre. Il faut être deux pour danser le tango.

Qu’on ne s’y trompe pas, jeûner peut résulter soit du choix individuel d’un croyant qui entend ainsi pratiquer en toute liberté sa foi, soit d’une contrainte sociale du groupe qui entend de la sorte exercer sa domination sur les membres d’une communauté religieuse. Le second cas de figure me paraît tout à fait insupportable. Jusqu’il y a un demi-siècle, le christianisme avait cette dimension de contrainte sociale imposée à la majorité des fidèles réunis en paroisses sous la direction d’un ministre du culte. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ; en revanche l’islam conserve intacte la propension à imposer à tous le prescrit de contraintes religieuses. Quiconque choisit pour des raisons personnelles de ne pas faire ramadan sera regardé avec suspicion par ses voisins et l’ensemble des membres de la communauté religieuse. Pour un esprit libre qui pense par lui-même, cela doit être parfaitement insupportable.

Le texte de Daddy n’a pas pris une ride, au contraire, il se relit avec autant de plaisir qu’à première lecture bien qu’il n’aborde pas cet aspect du problème qui me paraît tout à fait essentiel.

MG

 

 

 

 

Aucun commentaire: