mardi 15 juillet 2014

Riad Sattouf dessine «L’Arabe du futur»


par Grégoire Sauvage



Détail de la couverture de la bande dessinée de Riad Sattouf : L'ARABE DUFUTUR.Allary Editions

Un récit drôle, intelligent et émouvant avec une superbe galerie de personnages. L’Arabe du futur suit à travers le regard d’enfants les pérégrinations de la famille de Riad Sattouf entre la France, la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez el-Assad. C’est le premier volet d’une bande dessinée autobiographique qui couvre la période 1978-1984. Surtout connu pour son film Les beaux gosses, César du meilleur premier film en 2010, le réalisateur, auteur et dessinateur de bandes dessinées n'a pas son pareil pour décrire avec un humour désopilant les déboires de l'adolescence. Entretien.

LA FIGURE CENTRALE DE VOTRE NOUVEAU RÉCIT EST CELLE DE VOTRE PÈRE. UN HOMME QUI VEUT FAIRE DE VOUS L’ARABE DU FUTUR. DE QUOI S’AGIT-IL ?

Je raconte dans le livre l’histoire de mon père qui est originaire d’un petit village près de Homs. Il était issu d’une famille très pauvre, mais il était allé à l’école. C’était un très bon élève et avait obtenu une bourse de l’État français pour venir étudier à la Sorbonne. Donc il est devenu docteur en histoire à la Sorbonne. Plutôt que d’étudier en Europe, je raconte dans le livre que lui a préféré retourner travailler dans le monde arabe parce qu’il voulait contribuer à l’édification et à l’éducation de l’Arabe du futur.

IL Y A DES ANECDOTES ASSEZ HALLUCINANTES DANS CE LIVRE. AU DÉBUT DE LA BANDE DESSINÉE, ON VOIT VOTRE PÈRE REFUSER UN POSTE DE PROFESSEUR À OXFORD POUR ALLER EN LIBYE. IL VOUS EMMÈNE AVEC VOTRE MAMAN, UNE BRETONNE QU’IL A RENCONTRÉE À LA SORBONNE, AU PAYS DE MOUAMMAR KADHAFI OÙ VOUS DÉCOUVREZ UN MONDE COMPLÈTEMENT UBUESQUE.

Quand nous sommes arrivés en Libye, on a été accueillis par un homme qui est venu nous donner une maison. Donc on arrive dans une espèce de maison qui tombait un peu en ruine. L’homme nous laisse sur place, mais mon père lui dit : ‘mais tu ne m’as pas donné les clés, mon frère’ ? Le type lui répond : ‘mais il n’y a pas de clé, tu fermes juste le loquet. Il n’y a pas de propriété privée, tu n’as pas le droit de posséder ta maison’. Alors mon père nous emmène pour faire un petit tour de quartier et de nous montrer l’université. Le temps qu’on revienne, il y avait toute une famille qui s’était installée dans notre maison et qui avait sorti tous nos bagages devant la porte. Ils nous expliquent que la maison était vide et qu’il n’y avait personne et qu’ils se sont installés. Mon père dit : ‘je vais aller voir les flics’. Et un homme répond : ‘pas la peine je suis policier’. C’est ce genre d’anecdote que je raconte dans le livre.

APRÈS LA LIBYE, VOUS FAITES UN BREF RETOUR EN FRANCE, PUIS VOUS PARTEZ POUR LA SYRIE DANS LE VILLAGE NATAL DE VOTRE PÈRE PRÈS DE HOMS. LÀ, DES MOMENTS ASSEZ DURS VOUS ATTENDENT. DEUX DE VOS COUSINS VOUS APPELLENT LE JUIF, À CAUSE DE VOTRE LONGUE CHEVELURE BLONDE QUE VOUS AVEZ PERDUE DEPUIS. EST-CE LA PARTIE LA PLUS SOMBRE DU RÉCIT ?

Peut-être, je laisse le lecteur libre de son jugement. C’est vrai, je découvre une société très pauvre. Les enfants étaient obsédés par Israël, donc la haine d’Israël. Les petits gamins là-bas avaient des soldats en plastique qui représentaient des soldats syriens dans des positions valeureuses. Les soldats israéliens étaient dans des positions fourbes et cruelles. Il y avait notamment un soldat israélien qui agitait un petit drapeau blanc pour se rendre. En fait, il tenait un couteau dans son dos pour poignarder le moment venu. C’est vrai que les enfants étaient obsédés par cela. Comme j’étais étranger, j’étais forcément le Juif.

CE LIVRE, VOUS LE TRAVAILLEZ DEPUIS LONGTEMPS. POURQUOI LA GUERRE EN SYRIE A-T-ELLE ÉTÉ LE VÉRITABLE DÉCLENCHEUR ?

Je cherchais un moyen de raconter ces années syriennes, j’avais du mal à trouver un angle et un ton. En fait, il me manquait une boucle à cette histoire syrienne. Et quand la guerre en Syrie a commencé, j’ai dû aider une partie de ma famille à sortir de Syrie et à venir en France. Donc j’ai eu énormément de difficultés du côté français. Et je me suis dit, si j’arrive à m’en sortir, cela me fera une sorte de fin symbolique pour cette histoire et je vais la raconter en bande dessinée.

POURQUOI LE GENRE AUTOBIOGRAPHIQUE FONCTIONNE-T-IL AUSSI BIEN AVEC LA BANDE DESSINÉE ?

La bande dessinée fonctionne avec tous les genres. La bande dessinée s’est affranchie un petit peu de l’univers du genre un peu ado dans lequel elle pouvait être, qui est souvent très bien, mais dans lequel elle pouvait être cantonnée pour aborder tous les sujets. Dans le cas de L’Arabe du futur, raconter son enfance et une société, un peu l’histoire... La bande dessinée est accessible à tout le monde, même aux gens qui ne lisent pas de bande dessinée d’habitude.

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L’Arabe du futur, éditions Allary, les deux prochains tomes paraîtront en 2015 et 2016. Également réalisateur, Riad Sattouf avait remporté en 2010 le César du meilleur premier film avec Les Beaux Gosses. En janvier 2014 est sortie sa comédie Jacky au royaume des filles avec Vincent Lacoste et Charlotte Gainsbourg.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UN COSMOPOLITE EN HERBE


Cela s’avale d’un trait, comme un frappé au chocolat et ça donne envie d’en savourer un second. La suite, vite la suite...

Ca se lit en une soirée, on rit beaucoup, souvent jaune. Cela rappelle une petite merveille iranienne Persepolis la fabuleuse bande dessinée autobiographique en noir et blanc de Marjane Satrapi. Comme SattoufSatrapi retrace les étapes marquantes qui ont rythmé son enfance. L « arabe du futur » est promis au même succès que les tribulations de Marjane Satrapi et fera, à coup sûr,  l’objet d’un « futur » long métrage d’animation.

Marjane, est une petite fille de huit ans, issue d’une famille à tendance progressiste. Par son grand-père maternel (qui fut Premier ministre de l'Iran sous Reza Pahlavi), elle est l'arrière-petite-fille du dernier Shah….Riad est un adorable gamin facétieux comme le petit Nicolas, à l’évidence un HP surdouéun zèbre atypiqueissu d’un couple mixte, un cosmopolite en herbe. Sa mère est une universitaire bretonne blonde comme les blés, son père est un brillant étudiant syrien qui, muni d’une bourse d’études du fonds des plus doués, vient étudier en France où il rencontre son épouse et décroche un doctorat en histoire. Les choses se gâtent lorsqu’il recherche du travail. Il n’en trouvera pas en France, refuse une proposition de Cambridge et se retrouve finalement dans la Libye du Colonel Kadhafi. C’est l’occasion de décrire une société écrasée par la chape dictatoriale et qui crève la dalle. La description est sans indulgence, de même que celle de la Syrie du président Assad père. Le petit Riad est écartelé entre le milieu protecteur de sa mère et de sa grand-mère, l’intellectualisme de son père syrien, le conservatisme rétrograde de la mère et des frères de celui-ci ; surtout il a maille à partir avec ses petits cousins syriens qui sont odieux avec lui, le traitant de sale juif parce qu’il est blond et fils de femme blonde. Aucun tabou n’est épargné. La Syrie comme la Libye sont décrites comme des dictatures où règne la crasse, la famine, le népotisme, les passe-droits, bref l’arbitraire. Ce livre est un pamphlet voltairien dessiné à l’arsenic avec des phylactères décapants. On attend la suite avec impatience car on a envie de connaître l’adolescence et la jeunesse de ce gamin doué pour le dessin : il n’arrête pas de faire des portraits très ressemblants du président Pompidou. Un livre à acheter de toute urgence et à consommer tout de suite. Beaucoup de sarcasmes, mais infiniment de tendresse pour une mère passive, un père génial, éperdu et des grand-mères aussi différentes que le nadir et le septentrion. Attention, chef-d’œuvre interculturel.

MG

 

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