mercredi 6 août 2014

Jihad : et si on activait le plan B ?


JULIEN SUAUDEAU ECRIVAIN 

LIBÉRATION

Bernard Cazeneuve a de la chance : le jour où son plan antijihad renforcé arrivait devant la commission des lois, le 22 juillet, trois jihadistes présumés ont été interpellés à Albi. Chacun appréciera en son âme et conscience le bien-fondé de la nouvelle loi antiterroriste. La perspective du retour en France de guérilleros armés et fanatisés pose un colossal problème de sécurité publique, c’est entendu. Mais pourquoi se borner à en soigner les effets, quand il faudrait déjà apprendre à regarder sa cause en face ?

«Dépistage»«risques de contagion»«mise en quarantaine» : les éléments de langage gouvernementaux s’inscrivent dans une mythologie qui peint l’islam radical sous les traits d’un virus «importé», dont la souche ne se trouverait pas en France. Tout se passe comme si le paradigme néoconservateur, passé de mode aux Etats-Unis, avait trouvé chez nous, un second souffle entretenu par le chaos géopolitique issu des printemps arabes et le regain de violence au Proche-Orient.

En présence d’un virus, les dogmes, sur lesquels s’est bâtie la théorie du choc des civilisations, deviennent réalité, d’un islam par nature «expansionniste» ou «totalitaire» à la nécessité de la guerre «préventive», en passant par «les territoires perdus de la République». Il y a, dans cette grille de lecture, un contresens ravageur sur ce qui ne tourne pas rond dans notre pays : loin d’être le produit d’on ne sait quelle contamination venue du Levant, le jihad à la française s’apparente à un cancer sociologique, au sens où les jihadistes, nés et élevés en France, se comportent comme des cellules qui, du jour au lendemain, se mettent à saborder l’organisme avec lequel elles font corps.

On objectera qu’il s’agit là d’une vision angélique - encore le coup de l’excuse sociale ! En aucun cas, la responsabilité individuelle du jihadiste ne doit être occultée ; mais, selon un haut responsable de la DGSI, cité dans le Monde, «[le jihad] n’est pas qu’un problème de sécurité. C’est un problème de société». Soucieux de connaître l’homme et non de juger ses actes, les officiers du renseignement français savent bien que la radicalisation procède d’un agrégat de malheurs et de frustrations, de grandes rancœurs et de petites défaites à la fois personnelles, familiales, professionnelles, scolaires, dont le tout fait naître la flamme de cette combustion identitaire qui conduit à l’irréparable.

On ne décide pas de partir tuer et mourir en Syrie sous le seul coup d’un stimulus politique ou par illumination religieuse ; on part à la guerre pour des raisons très intimes et très complexes, souvent dans la peau d’un loser, espérant peut-être y renaître dans celle d’un héros, à l’aventure, au service d’une cause plus grande que soi. S’il y a plus de 50% de néoconvertis parmi les jihadistesfrançais, nous devons comprendre que le problème n’est pas l’islam comme religion mais comme usine à rêves, l’adrénaline et la discipline que ces jeunes gens vont chercher dans la religiosité radicale.

Un cancer, le camp néoconservateur répondra qu’on le soigne par un traitement de choc, chimio ou radiothérapie - les dix dernières années nous ont offert la panoplie complète de ces soins intensifs sur les plans antiterroriste et militaire. Mais on peut aussi prévenir, en améliorant ses conditions de vie, ou pourquoi pas en rectifiant un ADN défaillant, par exemple dans le domaine de la mémoire. Si le refoulé de la guerre d’Algérie n’explique pas en totalité le malaise identitaire qui règne en France autour de l’islam et de l’immigration d’origine maghrébine, il offre un ancrage symbolique aux pulsions de revanche, qu’un peu d’histoire (et non de repentance) contribuerait sûrement à apaiser. Souvent considérée comme anachronique, voire rétrograde, la mise en valeur d’un récit commun doit se substituer à nouveau aux allégeances fabriquées sur Facebook ou YouTube, dans le vide laissé par l’autorité parentale et la transmission collective. Mais ce roman national ne saurait être crédible que s’il s’accompagne de politiques qui attestent son authenticité, notamment en matière d’aménagement du territoire et de services publics, dans toutes les enclaves de cette France périphérique qui sont les gisements de la radicalisation jihadiste.

L’Etat doit garantir l’égalité territoriale, le principe d’une République une et indivisible, sans laquelle l’égalité des chances n’est qu’une fiction. Pourquoi Matignon et la Place Beauvau n’ont-ils pas davantage communiqué, en avril, autour de la création du Commissariat général à l’égalité des territoires, issue de la fusion entre la Datar et l’ACSE, et passée totalement inaperçue ? On n’ose croire que la préparation du plan antijihad mobilisait toute leur énergie. Ou alors, c’est que le sombre décryptage de l’affaire Snowden par GlennGreenwald, selon lequel l’Etat a intérêt à instrumentaliser la menace terroriste pour toujours accroître ses moyens de surveillance, aurait quelque vérité.

Dernier ouvrage paru : «Dawa», Robert Laffont, 2014.


 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

NE PAS DESEPERER MOLENBEEK OU AULNAY SOUS BOIS



« Ne pas désespérer Billancourt ! » La presse utilise souvent cette expression, il n'est pas certain que tout le monde en connaisse le sens originel : nous la devons à Jean-Paul Sartre. Alors qu'il était en plein compagnonnage avec le PCF, dans les années 1950, il rétorqua à des critiques de gauche qu'"il ne faut pas désespérer Billancourt", voulant signifier par là qu'il ne faut pas forcément dire la vérité aux ouvriers, de peur de les démoraliser. Sartre savait aussi faire son jésuite. Et prêcher l'ignorance, au moins partielle, pour le peuple (comme Voltaire). 
"Billancourt" est une métaphore du prolétariat : cette usine Renault fut longtemps la plus grande concentration ouvrière en France.Bien plus tard, dans les années 1970, ses années "Gauche prolétarienne" et Libé, quand il tenta d'haranguer les ouvriers à la sortie de l'usine, juché sur un baril, il en fut empêché par un cordon de militants du PCF, qui couvrirent sa voix, et surtout qui avaient retenu sa leçon : il était puni par où il avait prêché. 
Et nos politiques bruxellois, ont-ils entendu la leçon ? « Souvent considérée comme anachronique, voire rétrograde, la mise en valeur d’un récit commun doit se substituer à nouveau aux allégeances fabriquées sur Facebook ou YouTube, dans le vide laissé par l’autorité parentale et la transmission collective. Mais ce roman national ne saurait être crédible que s’il s’accompagne de politiques qui attestent son authenticité, notamment en matière d’aménagement du territoire et de services publics, dans toutes les enclaves périphériques qui sont les gisements de la radicalisation jihadiste.  

Vous avez dit récit commun ? Quel récit commun ? C’est là que le bât blesse.

MG

 


 

 

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