vendredi 29 août 2014

LA DICTATURE DE LA CONSOMMATION


Paru dans L'Express | Publié dans Sociologie -

Jacques Attali

La bataille qui se joue depuis au moins deux siècles entre l’économie et la politique, entre le marché et la démocratie, entre le capitalisme et l’Etat, tourne désormais à l’avantage du marché, parce qu’il est global, au détriment de la démocratie, enfermée dans des frontières.

Une économie mondiale sans état de droit s’installe. Elle conduit en apparence à la victoire des consommateurs et des producteurs, acteurs du marché, sur les électeurs, acteurs de la politique. Elle impose, on le voit, délocalisations et dérégulation. Mais la situation est plus complexe. Car tous les électeurs sont des consommateurs ; alors que la moitié d’entre eux seulement sont des travailleurs. Il y a donc une domination de l’électeur-travailleur par l’électeur-consommateur. En chacun de nous et dans la société. Consommateurs et électeurs s’allient en quelque sorte contre les travailleurs. Il s’ensuit que, chaque fois qu’il peut faire un choix, prendre une décision, chaque fois qu’il conserve un embryon d’influence, le politique, quel que soit son parti, favorise le consommateur au détriment du travailleur, afin que le consommateur oriente le vote de l’électeur. Ainsi l’élu choisit-il d’encourager la baisse des prix des produits, qui plaît tant à celui qui consomme, même si cette diminution favorise les importations et nuit aux travailleurs locaux. Ainsi choisit-il d’augmenter les impôts sur le travail et de baisser les taxes sur la consommation : plus d’impôt sur le revenu et moins de TVA. Plutôt mécontenter celui qui revient du bureau ou de l’usine que celui qui revient du supermarché.

Cela explique pourquoi le chômage est moins combattu que l’inflation, pourquoi le progrès technique est orienté vers l’amélioration du sort des consommateurs, bien plus que vers l’amélioration du sort des travailleurs. Cela explique aussi pourquoi il y a beaucoup plus d’accidents du travail que d’empoisonnements à la maison, pourquoi la formation professionnelle est bien moins considérée que l’industrie de la distraction. Si cette situation perdure, les travailleurs seront de moins en moins payés, pour fabriquer des produits vendus de moins en moins chers, à des consommateurs de plus en plus exigeants.

Le rôle de l’Etat a été, jusqu’à présent, de contrebalancer cette spirale déflationniste par une consommation publique. Mais, avec la globalisation, l’Etat n’est plus crédible dans ce rôle. Aussi, les consommateurs prendront peu à peu le pouvoir sur leurs alliés, les électeurs. Ils transformeront les citoyens en consommateurs de politique qui se contenteraient de choisir ou de délaisser les politiciens, comme s’ils étaient des produits jetables, les critiquant pour leurs actes sans penser à agir par eux-mêmes ou à les remplacer.

Ainsi verra-t-on se développer une vision irénique du monde, où tout est facile, abondant et drôle, très différente de la réalité du travail, où tout est difficile, rare et sérieux…

Un monde si éloigné du réel que ce dernier en sera intolérable ; les consommateurs-électeurs haïront alors les fabricants de produits et de politique, forçant les uns et les autres à plus de promesses et à plus de dettes pour les satisfaire. Ils haïront aussi le travail et ne le supporteront que dans la mesure où on en réduira au maximum la durée, ou à défaut, en consommant des drogues diverses. Ils iront vers des partis extrêmes, aux programmes les moins vraisemblables. Pour escamoter la réalité, pour refuser la rareté, comme le leur enjoint la dictature de la consommation.

Oublier le réel n’est jamais un bon présage. Il se rappelle toujours à notre souvenir. Il est donc urgent de reprendre contact avec lui. C’est même ce qu’on doit apprendre en premier aux enfants : ne plus faire de la consommation marchande le but ultime de nos sociétés, et faire de tout travail une forme de création. On en est loin.

j@attali.com

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE CITOYEN SE MEURT, VIVE LE CONSOMMATEUR ROI.


Dans une interview donnée au Vif, Dominique Schapper, fille de Raymond Aron embouche la même trompette et observe avec beaucoup de pertinence:

« Les dangers auxquels nous nous exposons dans la phase actuelle de lévolution démocratique concernent un risque de corruption de régime pour reprendre le vocabulaire de Montesquieu. Il faut éveiller les consciences et rester vigilant face aux dérives possibles. »

En cela elle ne fait que confirmer l’analyse fine de Jacques Attali sur les risques qu’encourt en ce moment notre démocratie et qui sont beaucoup plus pernicieux qu’on ne pourrait l’imaginer.

Elle précise avec beaucoup de lucidité :

« La civilisation du confort immédiat individuel, présente des dangers potentiels. Une société doit rester unie par un minimum de valeurs communes, faute de quoi elle se délite. »

Sans doute est-ce là exactement ce que nous vivons actuellement, le déclin des valeurs communes qui nous unissent, avec un début de dépérissement de la démocratie au profit d’un hédonisme immédiat, celui de consommateurs invétérés et addictifs de plus en plus gourmands et exigeants.

« Il existe le danger que les démocraties seffritent dès lors qu’elles ne nous nourrissent plus un projet assez fort pour dépasser les intérêts immédiats de chaque individu. »

Ce projet fort, c’est exactement ce qui nous manque actuellement dans une Europe qui ne fait plus rêver et s’enfonce dans une dépression collective et une spirale négative sur laquelle les mouvements nationalistes, populistes à tendance autoritaire et totalitaire surfent avec un certain succès. C’est aussi ce qui explique la séduction des totalitarismes  islamistes auprès des jeunes exclus en décrochage scolaire et social qui pensent qu’ils n’ont plus rien à perdre et son prêt à sacrifier leur précieuse vie pour des leurres idéologiques et spirituels.

En conséquence : « Il est impératif que les individus restent des citoyens et qu’ils ne soient pas exclusivement mus par la recherche de bien-être personnel. »

« Le grand risque cest que lindividu et ses aspirations personnelles prennent la place du citoyen. » Après la mort de l’homme, nous assistons, impuissants à la mort lente du citoyen au profit de l’individu-consommateur qui est un peu un remake du sujet privé de droits d’ancien régime ou des régimes totalitaires, leur avatar sécularisé.

« L’individu démocratique tend à refuser toutes les limites naturelles ou sociales. Il se veut créateur de lui-même et détaché de tout engagement. » L’engagement est le propre du citoyen critique qui participe à la société civile, la consommation est le propre des sujets conditionnés par la dictature des marchés, du marketing et de la publicité.

« Or la vie sociale suppose le respect des normes collectives et des règles de droit qui permettent de vivre ensemble de façon humaine. Voulant être farouchement indépendant, lindividu démocratique risque de ne plus admettre la légitimité des règles qui organisent et protègent sa liberté. À la différence du citoyen, qui est lié aux autres par un contrat social, lindividu risque de ne plus suivre que son caprice, hors de tout engagement, tous les slogans faciles dune certaine époque, « jouir sans entrave » ou « élections pièges à cons »

Privé des privilèges, des droits et des devoirs du citoyen actif et autonome, l’individu n’est plus qu’un sujet passif soumis à tous les caprices du marché totalitaire qui le façonne à l’aide de la formidable puissance des moyens déployés par le marketing publicitaire. Il faut s’efforcer d’écouter lucidement ces messages abêtissants pour mesurer à quel point le consumérisme nous asservit au quotidien.

On nous fait bouffer de la merde et acheter de la camelote avec notre pauvre pouvoir d’achat.

« Les démocrates sont tentés de penser que tous ont le droit de juger, que toutes les opinions se valent ou plutôt que les opinions valent la connaissance. La véritable tolérance reconnaît laltérité de lautre. » Nier cette altérité c’est permettre à l’autre de nous nier à son tour, ce que sont tentés de faire ceux qui pensent radicalement autrement : notamment tous ceux qui se donnent à un mouvement salafiste en reniant les paradigmes démocratiques pour adopter la sharia anti-démocratique par définition puisque théocratique.

« Les médias, comme internet, sont des instruments essentiels de la démocratie. Mais il existe le risque que lopinion du journaliste, qui sadresse à des millions de personnes, soit considérée comme plus importante que celle du savant, dont les conclusions ne touchent quun petit noyau de gens compétents. Les vedettes des médias ne sont pas nécessairement des personnes qui sont les plus utiles ou les plus respectables. » En cela, les médias sont bien évidemment le quatrième pouvoir qui est enclin à oblitérer les trois autres et à occuper tout l’espace public.

Le consumérisme et les religions identitaires sont les nouvelles drogues dures du peuple. Danger.

MG

 

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