vendredi 22 août 2014

Simon Leys ou l’art de la bibliothèque


Ecoutez "La Marge" de Jacques De Decker, en version courte et en version longue


 Ecoutez "La Marge" de Jacques De Decker (version longue : 20’) (7.3 Mo)

 Ecoutez "La Marge" de Jacques De Decker (version courte 4’) (1.4 Mo)


"La marge" de Jacques De Decker se décline en trois versions. Le texte publié, le texte lu par l’auteur, et le commentaire improvisé par Jacques De Decker au micro de Jean Jauniaux.

SIMON LEYS OU L’ART DE LA BIBLIOTHÈQUE

Les meilleurs livres sont en fait des bibliothèques. L’un des plus illustres d’entre eux, la Bible, en donne le parfait exemple. Et aucun livre, dans notre civilisation du moins, ne l’a jamais égalé. Mais il en est qui lui ressemblent, fût-ce à très petite échelle ; Et je citerais parmi ceux-ci les recueils d’essais de Simon Leys. Il nous en a donné trois déjà, forcément très présents à la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur de les lire, je veux parler de « L’Ange et le Cachalot », de « Protée et autres essais » et de « Le Bonheur des petits poissons ». Voici, pour notre plaisir et notre édification, « L’Atelier de l’inutilité ». Il réunit, comme les précédents, des textes divers parus ailleurs, articles, préfaces, discours, écrits que l’on nomme parfois « de circonstance » mais qui, distingués de la circonstance qui les a suscités, acquièrent leur autonomie, et gagnent du coup en signification.
C’est facile à démontrer : lorsqu’on lit une préface, par exemple, on la lit dans la perspective du livre qu’elle précède, et donc avec un sentiment de relativité et de subordination. Isolée de ce contexte, on la lit pour elle-même. Beaucoup de préfaces ne résistent pas à cette épreuve, et révèlent du coup qu’elles étaient largement inutiles. Avec Leys, il s’agit souvent du contraire : son texte est fréquemment supérieur à ce qu’il est sensé mettre en valeur et, lu pour lui-même, il brille davantage de tous ses feux.

A quoi cela tient-il ? D’une part, à l’immense culture de Leys, qui situe toujours l’ouvrage dont il part – mais dont il ne parle pas toujours - dans un contexte plus large, à une autre altitude, qui lui appartient en propre, et qui est celle d’un intellectuel modestement planétaire. Modeste parce qu’il ne se hausse jamais du col, planétaire, parce que ce Belge – souvent en délicatesse, comme on dit, avec la Belgique - écrit en trois langues, le français et l’anglais et le chinois, vit pour l’essentiel de son temps en Australie, publie à Paris, à Londres ou à New York (je parle de la version originale de ses textes), bref considère le monde d’une vigie que pourrait seulement supplanter un poste d’observation situé sur un autre vaisseau spatial que la terre.

Mais ce que Leys a de plus singulier, en dehors du caractère exceptionnel de son point de vue, c’est son ton. Il est reconnaissable entre tous, par sa fausse impavidité, par son humour jamais irresponsable, par son sérieux jamais dogmatique, par sa concision qui préserve son lecteur de tout temps perdu, par ce que l’on voudrait résumer au moyen de ce mot qu’il a décapé de toute l’ironie sotte qui le dénature aujourd’hui, je veux parler de sagesse. Il connaît cette notion comme personne, il l’a étudiée chez les maîtres orientaux qui l’ont, très jeune, mis sur la voie d’une qualité d’exercice de la pensée dont il est l’un des très rares dépositaires de nos jours. Ses écrits sont des quintessences de sagesse, ce qui explique que malgré leur aspect atypique, très différents des normes et des formats du temps, ils rassemblent autour d’eux de plus en plus de lecteurs, ou plutôt non : de fidèles.

Jacques De Decker


 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

A QUAND LA BELGE RÉPUBLIQUE DES LIVRES ?

La Belgique perd un immense bonhomme, un sage, un érudit, bref un très grand esprit et un passeur de lumière qui a su modestement mais avec une puissance intellectuelle inouïe jeter des ponts entre la Chine et l’occident avec cette « liberté  de blâmer » sans laquelle  il n’est point d’éloge flatteur, selon le mot de Beaumarchais devenu la devise du Figaro.

N’ayant rien lu de Leys, nous laisserons à De Decker et à Assouline le soin de vous en parler. Les voici réunis par le hasard  d’une actualité nécrologique. Ah comme on aimerait qu’il existât le pendant de l’inégalable République des livres en version belge animée par Jacques De Decker. Oui nous en rêvons depuis longtemps. Profitons-en pour faire une fois encore l’éloge des « marges » et des« contre marges » tout en regrettant qu’elles soient difficiles à trouver et qu’elles manquent de régularité dans la diffusionAllez-y voir, elles valent le détour. A lire et plus encore, à écouter sans modération.

MG

 


POUR SALUER PIERRE RYCKMANS ET SIMON LEYS


Pierre Assouline, La République des Livres

On commettrait une erreur de jugement en ne voyant en Simon Leys qu’un grand sinologue. Ou uniquement l’expert qui a pourfendu les illusions meurtrières des maoïstes occidentaux. Ou le lanceur d’alertes des Chinawatchers. Celui qui vient de disparaître à l’âge de 78 ans des suites d’un cancer était tout cela, bien sûr, mais c’est celui qu’il était en sus et au-delà de ces qualités de spécialiste qui nous manquera. Entendez : un intellectuel d’une remarquable tenue intellectuelle et d’une rare exigence morale. De ceux qui mettent leurs actes en accord avec leurs idées, espèce en voie de disparition. Quelque chose de voltairien en lui dans l’ironie, la causticité, la férocité parfois, la curiosité toujours. Ses prises de position, appuyées sur une connaissance tant des textes que du terrain jamais prise en défaut, étaient gouvernées non par l’idéologie mais par sa conscience d’intellectuel, d’une rectitude parfois métallique.

Elevé au sein d’une grande famille belge, fils d’un sénateur  et échevin,  neveu d’un spécialiste d’épigraphie arabique, orné en droit et en histoire de l’art à l’Université catholique de Louvain, Pierre Ryckmans, son identité à la ville, avait découvert la Chine à 19 ans lors d’un voyage d’étudiants belges en délégation durant un mois. Quelques années après, il se mit à les étudier, langue, littérature, art et civilisation, au cours de longs séjours à Singapour, Taiwan et Hong-Kong. Pour n’être pas blacklisté en Chine, et espérer y retourner aussi souvent que possible afin d’y étudier « sur le motif », il avait, dès son premier essai sur Les habits neufs du président Mao publié en 1971 à l’instigation des situationnistes de Champ libre, adopté le pseudonyme de Simon (comme l’apôtre Pierre à l’origine) Leys (comme le personnage de Victor Segalen, mais aussi en hommage à un peintre anversois, comme le révèle Philippe Paquet dans sa nécrologie de la Libre Belgique, la plus complète qui lui ait été consacrée).

Las ! Il s’en trouva parmi les intellectuels maolâtres (la bande de la revue Tel Quel), dont il avait dénoncé l’aveuglement dans un pamphlet, pour le dénoncer, lui, mais autrement, dans un registre plus policier, en diffusant sa véritable identité. L’intelligentsia, à l’époque largement dominée par une gauche qui avait encore du mal à juger les totalitarismes communistes, ne lui pardonnait pas son entreprise de démythification de la Révolution culturelle, ne pouvant s’empêcher d’y voir la main de la CIA. Aux intellectuels occidentaux qui se laissaient berner par la propagande chinoise, convaincus de sa qualité de révolutionnaire et de culturelle, il martelait qu’en réalité ce n’était qu’ « une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses”. Leur aveuglement le stupéfiait. Ce qui ne fit qu’augmenter l’ire de ses détracteurs. Cela avait plutôt pour effet de dynamiser son esprit iconoclaste, d’autant que, dans ces moments-là, rien ne lui importait comme une certaine idée du primat du politique, puisé dans sa lecture passionnée de l’oeuvre de George Orwell.

Piqué au vif, il poursuivit dans la même veine avec Ombres chinoises (1974) et Images brisées(1976), n’hésitant pas à croiser le fer aussi souvent que nécessaire. Traîné dans la boue par une certaine presse de gauche, notamment par Le Monde, il fut soutenu dès le début par des intellectuels tels que Etiemble et Jean-François Revel, lequel préfaça par la suite la réédition d’un volume de ses grands essais chez Bouquins/ Laffont. Le grand public découvrit la vigueur de son esprit critique lors d’un « Apostrophes » d’anthologie au cours duquel, faits, dates, noms, chiffres, arguments à l’appui, mais sans cuistrerie, il étrilla calmement mais implacablement la communiste italienne Maria-AntoniettaMacciocchi dont le livre De la Chine s’écroula dès le lendemain en librairie, et dont la réputation ne se remit jamais de cette exécution en direct :

« De la Chinec’est … ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie

Puis il revint à ses chères études, toutes d’érudition, sur la poésie chinoise notamment qu’il connaissait de l’intérieur pour la pratiquer. Il y a deux ans toutefois, dans le Studio de l’inutilité, le pamphlétaire se souvint de ce phénomène dont il ne se lassait pas de s’étonner, à savoir la cécité des Sartre, Foucault, Barthes, Kristeva, Sollers, alors qu’une partie d’entre eux avaient séjourné en délégation d’intellectuels invités en Chine en 1974 tandis qu’une purge sanglante s’y déroulait. « Une erreur de jeunesse » commentera Sollers plus tard en espérant n’avoir plus à y revenir.



Il enseignait la pensée chinoise dans des universités australiennes depuis les années 70 sans se limiter à la production de pamphlets politiques ; son œuvre de traducteur, non professionnel mais assidu, témoigne d’une authentique vocation de passeur avec ce que cela suppose de générosité ; Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère de Shitao, penseur du pinceau et disciple de la grande pureté, lettré du XVIIème siècle auquel il consacra sa thèse, que Pierre Bérèsavait tenu à publier chez Hermann en 1984, demeurent un souvenir puissant dans la mémoire de ses lecteurs d’alors. Mais sa curiosité dépassait son univers de prédilection, sa passion de la mer lui ayant permis par exemple d’exhumer, tout aussi inoubliable quoique de portée plus modeste,Deux années sur le gaillard d’avant (1990) de Richard Henry Dana. Grand lecteur tous azimuts, critique littéraire sans concession d’autant qu’il vivait loin de tous les milieux littéraires possibles, il assurait n’avoir jamais aussi bien lu qu’en Australie, même s’il enseignait à l’université, car là-bas, disait-il, il avait le temps. Quand il s’emparait d’un classique, comme il le fit du Quichotte, c’était pour le revisiter de fond en comble et lui consacrer cinquante pages dans l’espoir d’enrichir notre intelligence de l’oeuvre. Cette mise à distance encourageait également un humour et une ironie qui lui faisaient souvent tourner en dérision non le sérieux mais l’esprit de sérieux.

Un jour, il y a longtemps, de passage à Paris, il avait demandé à un ami commun à me rencontrer. J’en étais flatté en me demandant bien ce que je pouvais lui apporter. Peut-être par rapport à la biographie de tel marchand de tableaux car je savais qu’il avait rêvé d’être peintre et qu’il refoula cette vocation. Dès le début du dîner, nous évoquâmes son compatriote Simenon, sur qui je n’avais encore rien écrit, et à l’œuvre duquel il vouait une admiration sévère et critique, comme en témoignera son discours devant l’Académie royale de Belgique lorsqu’il fut élu au fauteuil du romancier. Mais tel n’était pas son objet.

Il avait écouté toute une semaine sur France-Culture un « A voix nue » que j’avais fait avec Antoine Blondin et voulait partager sa passion pour cette prose lumineuse et généreuse, ses éclairs de joie enivrée et ses mélancolies les plus sombres. Il était ravi de trouver quelqu’un avec qui s’enchantait toute une soirée de Monsieur Jadis et de Un singe en hiver, romans dont il pouvait réciter des pages avec un rare bonheur dans le regard et une passion intacte pour la langue française dès lors que sa littérature faisait chanter la poésie en elle. Alors SimonLeys redevenait Pierre Ryckmans sans que jamais l’un n’ait porté ombrage à l’autre.

(« Simon Leys en 1994″ photo William West et dix ans avant, photo Reporters)

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