lundi 8 septembre 2014

Développer le potentiel universitaire de la capitale

Vanessa Lhuillier Le Soir

Bruxelles souhaite mieux exploiter son potentiel étudiant. Logement, sécurité, consommation et qualité de vie sont au cœur des préoccupations des futurs diplômés universitaires.



Les étudiants en master habitent plus souvent dans un logement propre que les bacheliers. © Photo News.

Quelque 86.000 jeunes suivent un cursus du supérieur dans la capitale. Ces jeunes adultes habitent dans la ville mais beaucoup en partiront à la fin de leurs études de gré ou pour des raisons économiques. La Région bruxelloise souhaite cependant les maintenir en ville car ils représentent la future classe moyenne. Pour mieux comprendre leurs besoins, elle a donc commandé une étude auprès de l’Agence de développement territorial (ADT).

Aujourd’hui, les plus importantes implantations universitaires se trouvent à Ixelles (Solbosch et Plaine), Woluwe-St-Lambert (Alma), Anderlecht (Erasme) et sur la Ville de Bruxelles (USL, Hogeschool Universiteit Brussel).

Quelque 4.400 étudiants fréquentant l’ULB, la VUB, l’UCL et les facultés Saint-Louis (USL), ont répondu par mail à ce questionnaire pour déterminer leurs usages de la ville et leurs besoins. Les répondants ont en moyenne 22 ans. Le panel est composé à 62 % de filles et 79 % sont de nationalité belge. Parmi les étrangers, les Français sont les plus nombreux (34 %), loin devant les Italiens (5 %). Enfin, 41 % vivaient à Bruxelles avant le début de leurs études supérieures, 14 % dans le Hainaut, 14 % dans le Brabant flamand, 11 % dans le Brabant Wallon et 5 % dans la province de Namur.

60 % DES ÉTUDIANTS ONT LEUR LOGEMENT

Logiquement, 40 % des jeunes habitent chez leurs parents. Parmi les autres, 93 % résident dans la Région bruxelloise, ce qui représenterait plus de 25.000 personnes. Les étudiants de l’UCL sont aussi plus nombreux à vivre dans un logement étudiant que ceux de Saint-Louis, majoritairement bruxellois.

Un des principaux critères de choix du logement est l’emplacement qui doit être au plus près des campus. Ainsi, 34 % des étudiants vivent à Ixelles, 11 % à Etterbeek, 10 % à Woluwe et 7 % à Bruxelles-ville.

Près d’un tiers vit en colocation pour une question financière. Du coup, les étudiants entrent en concurrence avec les familles qui ont aussi besoin d’appartements de 2 ou 3 chambres. Ce choix s’explique aussi par le faible nombre d’habitations spécifiquement pour étudiants. Les résidences universitaires ne représentent que 20 % des logements. Le kot, lui, ne concerne que 17 % des jeunes car il est souvent jugé de moins bonne qualité et plus cher.

Quant aux étudiants néerlandophones, 69 % ont un logement labellisé par Brik, un organisme de certification flamand. Une telle plateforme francophone devrait voir le jour, ce qui permettrait de recenser les logements de qualité acceptant les étudiants.

Les jeunes demandent une adaptation des baux à leur situation, la construction de plus de résidences à loyers abordables et une rénovation des appartements existants. De manière générale, 56 % veulent rester à Bruxelles après leur cursus si la dimension internationale, la richesse des activités offertes, les facilités de déplacement et la sécurité sont améliorées.

EMPLOI: 10.000 JOBS PRIS PAR DES ÉTUDIANTS

L’étude révèle qu’un tiers des étudiants travaillent et 67 % de ces jobs se situent en Région bruxelloise, ce qui représenterait 9.863 emplois.

La plupart de ceux qui travaillent le font tout au long de l’année mais moins de 15 heures par semaine. Plus ils avancent dans leur cursus universitaire, plus ils travaillent.

Ils occupent majoritairement les fonctions de vendeur, caissier, magasinier, serveur ou commis de cuisine. Des emplois plus informels comme le babysitting ou professeur particulier sont aussi cités.

Le contrat étudiant constitue la contractualisation la plus utilisée (56 %). Toutefois, 8 % des étudiants avouent travailler sans aucune forme de contrat. S’ils sont employés plus de 15 heures par semaine, ils décrochent alors des CDD ou CDI.

37 % ont trouvé leur emploi via leurs connaissances ou leur réseau. Seul un quart l’a décroché grâce à une candidature spontanée. L’étude recommande ainsi une meilleure publicité des offres ainsi que la création d’une cellule spécialisée « étudiant » chez Actiris.

SÉCURITÉ: 41% ONT PARFOIS PEUR

Le sentiment d’insécurité a également été étudié pour évaluer le ressenti des étudiants par rapport au milieu urbain. 41 % se sentent parfois en insécurité alors que 30 % ont rarement ou jamais peur. L’autre tiers se sent souvent ou toujours en insécurité.

Les lieux identifiés sont le centre-ville, les transports en commun, le soir et la nuit. Le sentiment d’insécurité est plus présent parmi les étudiantes.

Les différences sont plus marquées en fonction des universités et de l’origine des étudiants. Ceux de la VUB qui viennent majoritairement du Brabant flamand, sont près de 60 % à se sentir souvent ou toujours en insécurité alors qu’ils sont seulement entre 18 et 21 % dans les autres universités. La configuration du campus de la VUB pourrait être une des explications.

Les jeunes non Bruxellois sont plus touchés par ce sentiment (35 % contre 25 % pour les Bruxellois), ce qui peut être interprété par une moindre connaissance de la vie de la capitale. Or, 21 % des étudiants étrangers se sentent souvent ou toujours en insécurité contre 32 % des Belges.

L’étude propose que des mesures portant sur l’attractivité urbaine et l’image de la ville soient renforcées pour les populations les plus touchées.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CREATIVE CLASS

Richard Florida s'est fait connaître en développant le concept de « classe créative », qui désigne une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée. Il a développé sa vision dans un livre devenu un best-seller aux États-Unis, The Rise of the Creative Class (2002). Cette classe se définit principalement par les trois T : le Talent, la Technologie et la Tolérance.

Il est persuadé qu'il existe une corrélation entre la présence de la « classe créative » dans les grandes villes et un haut niveau de développement économique. La classe créative est attirée par certains lieux de vie dont elle renforce encore l'attractivité (offre culturelle et de loisirs, infrastructures sportives, bistros étudiants, cinémas etc). Ainsi se crée un cercle vertueux, le talent attirant le talent, mais aussi les entreprises, le capital et les services.

Dans ses écrits et dans son activité de conseil, Florida conseille aux villes d'Amérique du Nord de tenter de retenir ces talents, plutôt que de construire des infrastructures coûteuses et des centres commerciaux. La présence de la classe créative est le meilleur atout dont puisse disposer une ville, car c'est elle qui la rend attractive, favorise un brain drain (une attraction des meilleurs cerveaux) en sa faveur et assure le renouvellement de son économie. Dans The Rise of the Creative Class (2002), Richard Florida cite le PDG de Hewlett-Packard, Carley Fiorina, s'adressant aux maires des grandes villes : "Keep your tax incentives and highway interchanges, we will go where the highly skilled people are"

Le développement d'un "Gay Index" ou d'un "Bohemian Index", qui est censé mesurer l'attractivité d'un quartier ou d'une ville à partir du nombre d'artistes et d'homosexuels que l'on y trouve, suscite la polémique.

L'auteur aurait redécouvert un phénomène bien connu depuis les années 70 sous le nom de « gentrification » : les artistes s'installent dans des quartiers où l'immobilier ne coûte pas cher, donnent à ces quartiers une nouvelle dynamiqueet déclenchent ainsi un renouveau de l'activité immobilière. On observe actuellement une tendance qui va nettement dans ce sens à Schaerbeek dans le quartier de l’avenue Louis Bertrand et autour du parc Josaphat.

Des villes universitaires telles que Leuven et Ottignies Louvain-la-Neuve sont de nature à attirer les « students » et à retenir les jeunes créatifs (chercheurs, assistants, jeunes enseignants, laborantin(e)s sur leur territoire. Inutile de préciser qu’il en va de même pour Bruxelles qui commence à comprendre la valeur ajoutée que représente pour elle la présence de plusieurs campus et de dizaines de milliers d’étudiants sur son territoire. Cela a été largement rappelé samedi à la Brussels University par, précisément, les deux bourgmestres de Leuven et de Ottignies voisine de Louvain-La-Neuve. Louis Toback n’a pas manqué de faire explicitement référence à la théorie de Florida dont il observe, dit-il une application concrète dans sa ville de Louvain qui attire et retient les cerveaux.

Le facteur sécurité ne saurait donc être négligé. Pas mal d’étudiants d’origine flamande qui sont tentés par l’offre universitaire de Bruxelles s’y enracinent quelques années, généralement jusqu’à la naissance de leur premièr enfant qui va poser le choix d’école. Il n’est pas rare qu’ils choisissent alors de retourner en Flandre en raison du très faible niveau de néerlandais des élèves qui fréquentent les écoles néerlandophones.

Dommage que l’excellente étude de l’ADT (Agence de Développement Territoriale) ne tire pas les conséquences  pratiques de ses observations en vue de sensibiliser les autorités politiques bruxelloises à la nécessité de tout faire pour favoriser le cadre de vie de ces étudiants qui constituent un atout pour l’avenir de la ville.

MG

Aucun commentaire: