lundi 27 octobre 2014

LE DÉSERT IDÉOLOGIQUE FRANÇAIS

 

LIBÉRATION

ALAIN DUHAMEL


Pendant plus de deux siècles, la bataille des idées a été une grande spécialité française. Les philosophes des Lumières ont annoncé le monde moderne. Chateaubriand, Tocqueville, Auguste Comte, Ernest Renan ont illuminé le XIXe siècle. Hugo ou Zola bousculaient leurs contemporains. Guizot, Thiers, Gambetta, Ferry, Jaurès, Clemenceau marquaient leur époque et leurs voix portaient bien au-delà de l’Hexagone. Léon Blum, Tardieu, Briand provoquaient des passions. Le général de Gaulle, Pierre Mendès France mais aussi Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand suscitaient l’admiration des uns, la hargne des autres. Leurs idées ne laissaient, en tout cas, personne indifférent. Sartre, Aron, Camus, Mauriac, Malraux, c’était encore de fiers débats et de grandes causes. Mais depuis ? Où sont passés les grands intellectuels de référence, ceux que l’on appelait naïvement les «maîtres à penser» ? Bourdieu, Foucault, Althusser, sur l’autre rive Alain Peyrefitte, voire le cardinal Lustiger sont peut-être les derniers. Le débat idéologique français est comme un théâtre d’ombres. Plus d’autorités morales vers qui se tourner, plus de dirigeants politiques manieurs d’idées, lanceurs de thèmes. Etrange période, tout à fait atypique : voici le temps du désert idéologique français.

Ce n’est évidemment en rien le fait du hasard. Difficile de trouver moins idéologique que nos derniers prix Nobel de littérature (Claude Simon, Le Clézio, Modiano) ou que notre tout récent prix Nobel d’économie, Jean Tirole. Leur excellence est désidéologisée. Des historiens comme Pierre Nora ou Michel Winock, des sociologues comme Alain Touraine ou Michel Wieviorka, des médiologues comme Régis Debray comptent dans le débat mais n’aspirent pas à être statufiés. Les intellectuels médiatiques - Bernard-Henri Lévy, Alain Minc - ne tiennent pas, malgré leur talent et leur notoriété, la place de Sartre et d’Aron. La France n’est plus, au moins dans cette phase, la planète des idées politiques. Celle-ci a plutôt traversé l’Atlantique en direction des grandes universités américaines.

Ce qui vaut pour les intellectuels s’applique, a fortiori, pour les dirigeants politiques. De ce côté-là, la production idéologique s’est arrêtée net. Léon Blum fut le dernier idéologue du socialisme français, le général de Gaulle l’ultime héraut d’un souverainisme flamboyant. Les Européens ont compté de grands praticiens (Schuman, Monnet, Giscard, Delors, Mitterrand) mais pas d’idéologues. C’est l’ère des pragmatiques, des hommes de transition ou des opportunistes. A cela plusieurs causes : le débat idéologique exige de vrais livres, alors que le débat politique a lieu à la télévision où les postures comptent plus que les arguments, les émotions plus que les raisonnements et le charisme - la «présence» - beaucoup plus que l’intelligence ou la culture. La télévision d’information en continu hystérise ce travers. D’un autre côté, après quarante ans de crises successives, la politique a cessé d’attirer les meilleurs. L’élite du pouvoir s’est tournée vers le secteur privé, cependant que les hommes d’appareil investissent les premiers rangs politiques. Par-dessus tout, l’ensemble du monde politique campe dans le déni idéologique : c’est la clé du cimetière actuel des idées.

Les trotskistes n’ont pas produit un livre de référence depuis des décennies. Le Parti communiste, jadis porteur d’une idéologie oppressive et bureaucratique mais d’une idéologie tout de même, est bien incapable de définir un projet de société spécifique. Jean-Luc Mélenchon confond le verbe et les idées et croit que des tirades hugoliennes ou des imprécations blanquistes font une idéologie. Le Parti socialiste n’est plus socialiste mais se garde bien de l’avouer. Il flotte dans un entre-deux aquatique entre une social-démocratie allusive mais jamais théorisée et un social-libéralisme mis en œuvre mais jamais revendiqué. La gauche n’a plus d’idéologie constituée, contrairement à ce qui fut le cas durant un siècle. Le centre n’a jamais eu d’idéologie réelle si l’on excepte le solidarisme de Léon Bourgeois, qui n’est plus sur la crête de la mode. La droite n’est plus gaulliste mais n’en convient pour rien au monde et elle n’ose pas se déclarer franchement libérale. Quant à l’extrême droite, elle ressuscite Jules Méline sans le savoir, Maurras en le sachant tout en s’efforçant de capter les recettes d’un populisme de gauche, ce qui ressemble plus à une goulasch qu’à une idéologie. Albert Thibaudet proclamait «la politique, ce sont des idées». Aujourd’hui, il serait en deuil.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« LA DÉMOCRATIE EUROPÉENNE A UN BESOIN URGENT D'ÊTRE REVIVIFIÉE »

De fait, le phénomène dépasse largement les frontières de l’hexagone. Cynthia Fleury : « L'Etat-nation n'a plus le monopole du politique. Les élus et l'exécutif ont changé de place dans la boucle de légitimation. Ils ne sont plus pionniers et visionnaires. Ils sont à la fin du parcours. »

« Les politiques sont sanctionnés par l'électoralisme qui les juge sur du visible. Or aujourd'hui, la vérité du politique, c'est l'invisible. Agir sur des choses qui ne se voient pas, des questions environnementales aux dysfonctionnements potentiels de la technologie qui créeront peut-être des maladies dans quinze ou vingt ans... Cela induit une rénovation totale du geste politique. »

« Je n'attends pas grand-chose des politiques en termes de rôle pionnier. Ils l'ont longtemps assumé. Plus aujourd'hui... »

Qui prendra le relais ? Les intellectuels, ils sont en panne de reconnaissance, les capitaines d’industrie, les financiers, ils ne songent qu’à s’enrichir. Les thinktanks ? 

« LA VÉRITÉ DU POLITIQUE, C'EST L'INVISIBLE » 

« Agir sur des choses qui ne se voient pas, des questions environnementales aux dysfonctionnements potentiels de la technologie qui créeront peut-être des maladies dans quinze ou vingt ans... Cela induit une rénovation totale du geste politique. » 

Nous sommes vraiment à la croisée des chemins.

La classe politique a perdu toute crédibilité, les intellectuels sont à court d’idées et le citoyen consommateur est devenu allergique aux idéologies voire aux idées tout court.

 « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » Hölderlin. 

 


 

 

 

 

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