vendredi 24 octobre 2014

«Le scénario de l’effondrement l’emporte»


LAURE NOUALHAT 15 JUIN 2012 LIBÉRATION




Dennis Meadow. (Photo Bruno Charoy pour Libération.)

INTERVIEW

Dès le premier sommet de la Terre de 1972, le chercheur américain Dennis Meadows partait en guerre contre la croissance. A la veille de la conférence «Rio + 20», il dénonce les visions à court terme et dresse un bilan alarmiste.

En 1972, quatre jeunes scientifiques du Massachusetts Institute of Technologie (MIT) rédigent à la demande du Club de Rome un rapport intitulé The Limits to Growth (les Limites à la croissance). Celui-ci va choquer le monde. Leur analyse établit clairement les conséquences dramatiques d’une croissance économique et démographique exponentielle dans un monde fini. En simulant les interactions entre population, croissance industrielle, production alimentaire et limites des écosystèmes terrestres, ces chercheurs élaborent treize scénarios, treize trajectoires possibles pour notre civilisation.

Nous sommes avant la première crise pétrolière de 1973, et pour tout le monde, la croissance économique ne se discute pas. Aujourd’hui encore, elle reste l’alpha et l’oméga des politiques publiques. En 2004, quand les auteurs enrichissent leur recherche de données accumulées durant trois décennies d’expansion sans limites, l’impact destructeur des activités humaines sur les processus naturels les conforte définitivement dans leur raisonnement. Et ils sont convaincus que le pire scénario, celui de l’effondrement, se joue actuellement devant nous. Rencontre avec l’un de ces scientifiques, Dennis Meadows, à la veille de la conférence de Rio + 20.


LE SOMMET DE LA TERRE DÉMARRE MERCREDI À RIO. VOUS QUI AVEZ CONNU LA PREMIÈRE CONFÉRENCE, CELLE DE STOCKHOLM, EN 1972, QUE VOUS INSPIRE CETTE RENCONTRE, QUARANTE ANS PLUS TARD ?

Comme environnementaliste, je trouve stupide l’idée même que des dizaines de milliers de personnes sautent dans un avion pour rejoindre la capitale brésilienne, histoire de discuter de soutenabilité. C’est complètement fou. Dépenser l’argent que ça coûte à financer des politiques publiques en faveur de la biodiversité, de l’environnement, du climat serait plus efficace. Il faut que les gens comprennent que Rio + 20 ne produira aucun changement significatif dans les politiques gouvernementales, c’est même l’inverse.

Regardez les grandes conférences onusiennes sur le climat, chaque délégation s’évertue à éviter un accord qui leur poserait plus de problèmes que rien du tout. La Chine veille à ce que personne n’impose de limites d’émissions de CO2, les Etats-Unis viennent discréditer l’idée même qu’il y a un changement climatique. Avant, les populations exerçaient une espèce de pression pour que des mesures significatives sortent de ces réunions. Depuis Copenhague, et l’échec cuisant de ce sommet, tout le monde a compris qu’il n’y a plus de pression. Chaque pays est d’accord pour signer en faveur de la paix, de la fraternité entre les peuples, du développement durable, mais ça ne veut rien dire. Les pays riches promettent toujours beaucoup d’argent et n’en versent jamais.

VOUS N’Y CROYEZ PLUS ?

Tant qu’on ne cherche pas à résoudre l’inéquation entre la recherche perpétuelle de croissance économique et la limitation des ressources naturelles, je ne vois pas à quoi ça sert. A la première conférence, en 1972, mon livre les Limites à la croissance(dont une nouvelle version enrichie a été publiée en mai) avait eu une grande influence sur les discussions. J’étais jeune, naïf, je me disais que si nos dirigeants se réunissaient pour dire qu’ils allaient résoudre les problèmes, ils allaient le faire. Aujourd’hui, je n’y crois plus !


L’UN DES THÈMES CENTRAUX DE LA CONFÉRENCE CONCERNE L’ÉCONOMIE VERTE. CROYEZ-VOUS QUE CE SOIT UNE VOIE À SUIVRE ?

Il ne faut pas se leurrer : quand quelqu’un se préoccupe d’économie verte, il est plutôt intéressé par l’économie et moins par le vert. Tout comme les termes soutenabilité et développement durable, le terme d’économie verte n’a pas vraiment de sens. Je suis sûr que la plupart de ceux qui utilisent cette expression sont très peu concernés par les problèmes globaux. La plupart du temps, l’expression est utilisée pour justifier une action qui aurait de toute façon été mise en place, quelles que soient les raisons.

VOUS SEMBLEZ PENSER QUE L’HUMANITÉ N’A PLUS DE CHANCE DE S’EN SORTIR ?

Avons-nous un moyen de maintenir le mode de vie des pays riches ? Non. Dans à peine trente ans, la plupart de nos actes quotidiens feront partie de la mémoire collective, on se dira : «Je me souviens, avant, il suffisait de sauter dans une voiture pour se rendre où on voulait», ou «je me souviens, avant, on prenait l’avion comme ça». Pour les plus riches, cela durera un peu plus longtemps, mais pour l’ensemble des populations, c’est terminé. On me parle souvent de l’image d’une voiture folle qui foncerait dans un mur. Du coup, les gens se demandent si nous allons appuyer sur la pédale de frein à temps. Pour moi, nous sommes à bord d’une voiture qui s’est déjà jetée de la falaise et je pense que, dans une telle situation, les freins sont inutiles. Le déclin est inévitable.

En 1972, à la limite, nous aurions pu changer de trajectoire. A cette époque, l’empreinte écologique de l’humanité était encore soutenable. Ce concept mesure la quantité de biosphère nécessaire à la production des ressources naturelles renouvelables et à l’absorption des pollutions correspondant aux activités humaines. En 1972, donc, nous utilisions 85% des capacités de la biosphère. Aujourd’hui, nous en utilisons 150% et ce rythme accélère. Je ne sais pas exactement ce que signifie le développement durable, mais quand on en est là, il est certain qu’il faut ralentir. C’est la loi fondamentale de la physique qui l’exige : plus on utilise de ressources, moins il y en a. Donc, il faut en vouloir moins.

LA DÉMOGRAPHIE NE SERA PAS ABORDÉE À RIO + 20. OR, POUR VOUS, C’EST UN SUJET MAJEUR…

La première chose à dire, c’est que les problèmes écologiques ne proviennent pas des humains en tant que tels, mais de leurs modes de vie. On me demande souvent : ne pensez-vous pas que les choses ont changé depuis quarante ans, que l’on comprend mieux les problèmes ? Je réponds que le jour où l’on discutera sérieusement de la démographie, alors là, il y aura eu du changement.

Jusqu’ici, je ne vois rien, je dirais même que c’est pire qu’avant. Dans les années 70, les Nations unies organisaient des conférences sur ce thème, aujourd’hui, il n’y a plus rien.

POURQUOI ?

Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Aux Etats-Unis, on ne discute plus de l’avortement comme d’une question médicale ou sociale, c’est exclusivement politique et religieux. Personne ne gagnera politiquement à ouvrir le chantier de la démographie. Du coup, personne n’en parle. Or, c’est un sujet de très long terme, qui mérite d’être anticipé. Au Japon, après Fukushima, ils ont fermé toutes les centrales nucléaires. Ils ne l’avaient pas planifié, cela a donc causé toutes sortes de problèmes. Ils ont les plus grandes difficultés à payer leurs importations de pétrole et de gaz. C’est possible de se passer de nucléaire, mais il faut le planifier sur vingt ans.

C’est la même chose avec la population. Si soudainement vous réduisez les taux de natalité, vous avez des problèmes : la main-d’œuvre diminue, il devient très coûteux de gérer les personnes âgées, etc. A Singapour, on discute en ce moment même de l’optimum démographique. Aujourd’hui, leur ratio de dépendance est de 1,7, ce qui signifie que pour chaque actif, il y a 1,7 inactif (enfants et personnes âgées compris). S’ils stoppent la croissance de la population, après la transition démographique, il y aura un actif pour sept inactifs. Vous comprenez bien qu’il est impossible de faire fonctionner correctement un système social dans ces conditions. Vous courez à la faillite. Cela signifie qu’il faut transformer ce système, planifier autrement en prenant en compte tous ces éléments.

La planification existe déjà, mais elle ne fonctionne pas. Nous avons besoin de politiques qui coûteraient sur des décennies mais qui rapporteraient sur des siècles. Le problème de la crise actuelle, qui touche tous les domaines, c’est que les gouvernements changent les choses petit bout par petit bout. Par exemple, sur la crise de l’euro, les rustines inventées par les Etats tiennent un ou deux mois au plus. Chaque fois, on ne résout pas le problème, on fait redescendre la pression, momentanément, on retarde seulement l’effondrement.

DEPUIS QUARANTE ANS, QU’AVEZ-VOUS RATÉ ?

Nous avons sous-estimé l’impact de la technologie sur les rendements agricoles, par exemple. Nous avons aussi sous-estimé la croissance de la population. Nous n’avions pas imaginé l’ampleur des bouleversements climatiques, la dépendance énergétique. En 1972, nous avions élaboré treize scénarios, j’en retiendrais deux : celui de l’effondrement et celui de l’équilibre. Quarante ans plus tard, c’est indéniablement le scénario de l’effondrement qui l’emporte ! Les données nous le montrent, ce n’est pas une vue de l’esprit.

Le point-clé est de savoir ce qui va se passer après les pics. Je pensais aussi honnêtement que nous avions réussi à alerter les dirigeants et les gens, en général, et que nous pouvions éviter l’effondrement. J’ai compris que les changements ne devaient pas être simplement technologiques mais aussi sociaux et culturels. Or, le cerveau humain n’est pas programmé pour appréhender les problèmes de long terme. C’est normal : Homo Sapiens a appris à fuir devant le danger, pas à imaginer les dangers à venir. Notre vision à court terme est en train de se fracasser contre la réalité physique des limites de la planète.

N’AVEZ-VOUS PAS L’IMPRESSION DE VOUS RÉPÉTER ?

Les idées principales sont effectivement les mêmes depuis 1972. Mais je vais vous expliquer ma philosophie : je n’ai pas d’enfants, j’ai 70 ans, j’ai eu une super vie, j’espère en profiter encore dix ans. Les civilisations naissent, puis elles s’effondrent, c’est ainsi. Cette civilisation matérielle va disparaître, mais notre espèce survivra, dans d’autres conditions. Moi, je transmets ce que je sais, si les gens veulent changer c’est bien, s’ils ne veulent pas, je m’en fiche. J’analyse des systèmes, donc je pense le long terme. Il y a deux façons d’être heureux : avoir plus ou vouloir moins. Comme je trouve qu’il est indécent d’avoir plus, je choisis de vouloir moins.

PARTOUT DANS LES PAYS RICHES, LES DIRIGEANTS PROMETTENT UN RETOUR DE LA CROISSANCE, Y CROYEZ-VOUS ?

C’est fini, la croissance économique va fatalement s’arrêter, elle s’est déjà arrêtée d’ailleurs. Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique «perpétuelle», nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. Par effondrement, il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête. Nous sommes dans une période de stagnation et nous ne reviendrons jamais aux heures de gloire de la croissance. En Grèce, lors des dernières élections, je ne crois pas que les gens croyaient aux promesses de l’opposition, ils voulaient plutôt signifier leur désir de changement. Idem chez vous pour la présidentielle. Aux Etats-Unis, après Bush, les démocrates ont gagné puis perdu deux ans plus tard. Le système ne fonctionne plus, les gens sont malheureux, ils votent contre, ils ne savent pas quoi faire d’autre. Ou alors, ils occupent Wall Street, ils sortent dans la rue, mais c’est encore insuffisant pour changer fondamentalement les choses.

QUEL SYSTÈME ÉCONOMIQUE FONCTIONNERAIT D’APRÈS VOUS ?

Le système reste un outil, il n’est pas un objectif en soi. Nous avons bâti un système économique qui correspond à des idées. La vraie question est de savoir comment nous allons changer d’idées. Pour des pans entiers de notre vie sociale, on s’en remet au système économique. Vous voulez être heureuse ? Achetez quelque chose ! Vous êtes trop grosse ? Achetez quelque chose pour mincir ! Vos parents sont trop vieux pour s’occuper d’eux ? Achetez-leur les services de quelqu’un qui se chargera d’eux ! Nous devons comprendre que beaucoup de choses importantes de la vie ne s’achètent pas. De même, l’environnement a de la valeur en tant que tel, pas seulement pour ce qu’il a à nous offrir.

Laure NOUALHAT



 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

C’EST AVOIR TORT QUE D’AVOIR RAISON TROP TÔT


Il a eu le tort, et le club de Rome avec lui, de voir clair trop tôt.

« Le pire scénario, celui de l’effondrement, se joue actuellement devant nous. »

Nous le savons tous, mais nous ne voulons pas l’entendre. 

« Tant qu’on ne cherche pas à résoudre l’inéquation entre la recherche perpétuelle de croissance économique et la limitation des ressources naturelles, on n’en sortira pas »

Qu’ils soient de droite ou de gauche, nos gouvernants ne croient qu’en une seule religion : le monothéisme de la croissance économique. 

« Il ne faut pas se leurrer : quand quelqu’un se préoccupe d’économie verte, il est plutôt intéressé par l’économie et moins par le vert. »

Mais la métaphore la plus dramatique est de nature à nous donner froid dans le dos : « On me parle souvent de l’image d’une voiture folle qui foncerait dans un mur. Du coup, les gens se demandent si nous allons appuyer sur la pédale de frein à temps. Pour moi, nous sommes à bord d’une voiture qui s’est déjà jetée de la falaise et je pense que, dans une telle situation, les freins sont inutiles. Le déclin est inévitable. »

 « En 1972, donc, nous utilisions 85% des capacités de la biosphère. Aujourd’hui, nous en utilisons 150% et ce rythme accélère. »

« En 1972, nous avions élaboré treize scénarios, j’en retiendrais deux : celui de l’effondrement et celui de l’équilibre. Quarante ans plus tard, c’est indéniablement le scénario de l’effondrement qui l’emporte ! Les données nous le montrent, ce n’est pas une vue de l’esprit. »

« Homo Sapiens a appris à fuir devant le danger, pas à imaginer les dangers à venir. Notre vision à court terme est en train de se fracasser contre la réalité physique des limites de la planète. »

« Tant que nous poursuivons un objectif de croissance économique «perpétuelle», nous pouvons être aussi optimistes que nous le voulons sur le stock initial de ressources et la vitesse du progrès technique, le système finira par s’effondrer sur lui-même au cours du XXIe siècle. Par effondrement, il faut entendre une chute combinée et rapide de la population, des ressources, et de la production alimentaire et industrielle par tête. »

« Nous avons bâti un système économique qui correspond à des idées. La vraie question est de savoir comment nous allons changer d’idées. »

« Supposons que je sois un magicien : la première chose que je ferais serait d’allonger l'horizon de temps des hommes politiques. Pour qu'ils ne se demandent pas quoi faire d'ici à la prochaine élection, mais qu'ils se demandent : "Si je fais cela, quelle en sera la conséquence dans trente ou quarante ans ?" Si vous allongez l'horizon temporel, il est plus probable que les gens commencent à se comporter de la bonne manière. »

 

« LA CROISSANCE MONDIALE VA S’ARRÊTER"

LE MONDE 



QUEL BILAN TIREZ-VOUS, QUARANTE ANS APRÈS LA PUBLICATION DU RAPPORT DE 1972 ?

D'abord, le titre n'était pas bon. La vraie question n'est pas en réalité les limites à la croissance, mais la dynamique de la croissance. Car tout scientifique comprend qu'il y a des limites physiques à la croissance de la population de la consommation énergétique, du PIB, etc. Les questions intéressantes sont plutôt de savoir ce qui cause cette croissance et quelles seront les conséquences de sa rencontre avec les limites physiques du système.

Pourtant, l'idée commune est, aujourd'hui encore, qu'il n'y a pas de limites. Le franchissement des limites physiques du système conduit à un effondrement.

.QU'ENTENDEZ-VOUS PAR EFFONDREMENT ?

La réponse technique est qu'un effondrement est un processus qui implique ce que l'on appelle une "boucle de rétroaction positive", c'est-à-dire un phénomène qui renforce ce qui le provoque. Par exemple, regardez ce qui se passe en Grèce la population perd sa confiance dans la monnaie. Donc elle retire ses fonds de ses banques. Donc les banques sont fragilisées. Donc les gens retirent encore plus leur argent des banques, etc. Ce genre de processus mène à l'effondrement.

L'effondrement caractérise une société qui devient de moins en moins capable de satisfaire les besoins élémentaires : nourriture, santé, éducation, sécurité.

Certains pays sont déjà dans cette situation, comme la Somalie par exemple. De même, le "printemps arabe", qui a été présenté un peu partout comme une solution à des problèmes, n'est en réalité que le symptôme de problèmes qui n'ont jamais été résolus. Ces pays manquent d'eau, ils doivent importer leur nourriture, leur énergie, tout cela avec une population qui augmente. D'autres pays, comme les Etats-Unis, sont moins proches de l'effondrement, mais sont sur cette voie.

La croissance mondiale va s'arrêter en partie en raison de la dynamique interne du système et en partie en raison de facteurs externes, comme l'énergie. L'énergie a une très grande influence. La production pétrolière a passé son pic et va commencer à décroître. Or il n'y a pas de substitut rapide au pétrole pour les transports .Les problèmes économiques des pays occidentaux sont en partie dus au prix élevé de l'énergie.

Dans les vingt prochaines années, entre aujourd'hui et 2030, vous verrez plus de changements qu'il n'y en a eu depuis un siècle, dans les domaines de la politique de l'environnement, de l'économie, la technique. Les troubles de la zone euro ne représentent qu'une petite part de ce que nous allons vivre. Ces changements ne se feront pas de manière pacifique.

QUE PENSEZ-VOUS D'UNE "POLITIQUE DE CROISSANCE" DANS LA ZONE EURO ?

Si votre seule politique est fondée sur la croissance, vous ne voulez pas entendre parler de la fin de la croissance. Parce que cela signifie que vous devez inventer quelque chose de nouveau. Les Japonais ont un proverbe intéressant : "Si votre seul outil est un marteau, tout ressemble à un clou." Pour les économistes, le seul outil est la croissance, tout ressemble donc à un besoin de croissance.

De même, les politiciens sont élus pour peu de temps. Leur but est de paraître bons et efficaces pendant leur mandat; ils ne se préoccupent pas de ce qui arrivera ensuite. C'est très exactement pourquoi on a tant de dettes : on emprunte sur l'avenir, pour avoir des bénéfices immédiats, et quand il s'agit derembourser la dette, celui qui l'a contractée n'est plus aux affaires. 

QUEL CONSEIL DONNERIEZ-VOUS À FRANÇOIS HOLLANDEANGELA MERKEL OU MARIO MONTI ?

Aucun, car ils se fichent de mon opinion. Mais supposons que je sois un magicien : la première chose que je ferais serait d’allonger l'horizon de temps des hommes politiques. Pour qu'ils ne se demandent pas quoi faire d'ici à la prochaine élection, mais qu'ils se demandent : "Si je fais cela, quelle en sera la conséquence dans trente ou quarante ans ?" Si vous allongez l'horizon temporel, il est plus probable que les gens commencent à se comporter de la bonne manière.

Stéphane Foucart et Hervé Kempf



POUR JEREMY RIFKIN, L'ÉCONOMIE DE PARTAGE VA TRANSFORMER LE CAPITALISME

PROPOS RECUEILLIS PAR CLAIRE LEGROS 


Pour l'économiste américain Jeremy Rifkin, la révolution numérique et l'économie de partage qu'elle entraîne remettent en cause le modèle capitaliste. C'est la thèse de son livre La nouvelle société du coût marginal zéro (ed. Les Liens qui Libèrent). Nous l'avons rencontré.

Partager sa voiture avec des inconnus, accueillir des personnes que l’on n’a jamais vues sur son canapé-lit, mettre au service du plus grand nombre des outils dans les fablabs, ces ateliers d’innovation collective… Partout dans le monde, les outils numériques favorisent l’émergence de nouveaux modèles économiques. Pour l’économiste américain Jeremy Rifkin, conseiller de nombreux chefs d'Etat et auteurs d'essais best-sellers, le courant de ces innovations est tellement puissant qu'il va balayer l'économie capitaliste.

On aimerait le croire même si pour le moment, cette économie de partage enrichit plutôt une poignée de géants du Web qui centralisent les données personnelles. A moins que la vague de l’économie de partage ne se transforme en tsunami et que les citoyens parviennent à réagir…

DANS LES DOMAINES DE LA FINANCE, DE LA SANTÉ OU DE L'INDUSTRIE, LE NUMÉRIQUE EST EN TRAIN DE TRANSFORMER L’ÉCONOMIE. LE CAPITALISME VA-T-IL DISPARAÎTRE ?

Le capitalisme va devoir se transformer, s'adapter à ces nouveaux modes de production où ceux que j’appelle les « prosommateurs » sont à la fois des producteurs et des consommateurs. Nous assistons aux débuts d’un nouveau système, il est encore jeune mais c’est un événement historique : la convergence de l’Internet de la communication avec l’Internet des objets associé à un Internet de l’énergie renouvelable. Le nouveau capitalisme va aider à construire l’économie de partage, il ne sera plus l’arbitre exclusif au XXIème, il devra partager la scène.

CELA SIGNIFIE-T-IL QUE TOUT LE MONDE VA DEVENIR ENTREPRENEUR ?

Les prosommateurs produisent et partagent déjà leur propre musique, leurs propres vidéos, en court-circuitant l’industrie du divertissement. Dans les domaines des loisirs, de la presse et de l'édition, toute l’industrie verticale du XXème siècle est à genou. Cela va continuer avec l’Internet des objets. Des centaines de startups sont en train de se lancer dans l’impression en 3D. Les logiciels sont libres, le matériel est recyclé à partir de déchets de métal et de plastique et les imprimantes seront bientôt rentabilisées. Aujourd'hui, tout le monde peut avoir une image transparente de ce qui se passe dans l’économie, à tout moment, créer ses propres algorithmes, les analyser. Nous pouvons tous devenir entrepreneurs de biens et de services et les partager dans ce que j’appelle les « communaux » qui sont des structures collaboratives. Si l’acheteur dispose des mêmes informations que le vendeur, il ne peut plus acheter le produit au prix du vendeur.


 

CES NOUVEAUX MODES DE FABRICATION FONT BAISSER LES COÛTS DE PRODUCTION. QUELLES EN SONT LES CONSÉQUENCES ?

La révolution technologique est tellement extraordinaire qu’elle réduit le coût de production jusqu’à ce qu’il approche de zéro. On appelle coût marginal zéro le coût d’un produit quand on a payé les coûts fixes. Quand on peut produire des objets à un coût proche de zéro, cela remet en cause toute l’industrie manufacturière. Le premier véhicule imprimé en 3D a été présenté la semaine dernière à Chicago et sera en production industrielle à la fin de l’année. Le président Obama veut que chaque école soit dotée d’une imprimante 3D et on peut imaginer que dans 10 ans, chaque élève aura dans son cartable un iphone et une imprimante 3D. C’est la démocratisation de l’industrie.

POUR LE MOMENT, ON ASSISTE SURTOUT À L’ÉMERGENCE DE GRANDES SOCIÉTÉS MONOPOLISTIQUES DONT LES COTATIONS BOURSIÈRES EXPLOSENT.

Regardez ce qui se passe en Allemagne dans le domaine de l’énergie : 22% de l’électricité allemande est devenue solaire ou éolienne. Les petits producteurs allemands ont bénéficié de prêts, se sont réunis en coopérative et le système a pris à revers les quatre grands producteurs d’énergie allemands. Une fois que vous avez remboursé les coûts fixes, le soleil ne vous envoie pas de facture, ni le vent, ni la Terre en ce qui concerne l’énergie géothermique. Il faut juste contrôler la pompe et stocker l’énergie. Dans les cinquante ans à venir, les petits propriétaires vont produire à coût proche de zéro leur propre énergie. Et il va arriver aux grosses sociétés de l’énergie ce qui est arrivé à l’industrie du disque.

LES DEUX SYSTÈMES, CAPITALISTE ET COLLABORATIF, PEUVENT-ILS COHABITER ?

Aujourd’hui cette économie de partage fleurit à côté de l’économie d’échange du système capitaliste. Parfois les deux systèmes coopèrent, et parfois ce sont des rivaux. Le meilleur exemple, c’est l’automobile. Quand j’étais jeune il fallait avoir  "sa" voiture. Aujourd’hui, les jeunes veulent avoir "accès à" une voiture mais pas en être propriétaire. Ils privilégient le covoiturage ou le partage de véhicules. On peut avoir la même mobilité dans la ville avec 80% de véhicules en moins. Cette évolution commence très tôt. Aux Etats-Unis, des milliers de parents s’abonnent à des sites de jouets partagés. Pour l’enfant, le jouet n’est plus une propriété mais une expérience. Le capitalisme ne va pas disparaître mais il va être complètement transformé. On va vers deux systèmes hybrides.

LES ENTREPRISES D'INTERNET VEULENT PRIVATISER LES CÂBLES ET LES DONNÉES. COMMENT CONCILIER CES INTÉRÊTS PRIVÉS AVEC UNE ÉCONOMIE DE PARTAGE ?

Le combat va être difficile mais je suis plutôt confiant. Les sociétés de Telecom disent qu’elles veulent être maîtres des tuyaux et des données. L’industrie discographique a tout essayé et cela n’a servi à rien. Les industries de l’énergie en Allemagne ont échoué aussi. Prenons l’exemple d’Uber qui essaye d’imposer un système vertical pour contrôler le covoiturage. Les conducteurs des véhicules ne vont pas accepter longtemps que leurs bénéfices remontent vers Uber, ils vont créer des plateformes collaboratives comme Blablacar qui est une coopérative.

GOOGLE ET FACEBOOK ONT UNE POSITION DOMINANTE AUJOURD’HUI, SANS CONCURRENCE SUR UNE GRANDE PARTIE DE LA PLANÈTE. ETES- VOUS INQUIET FACE À CETTE CENTRALISATION ET À CETTE MONOPOLISATION DES DONNÉES ?

Google et Facebook utilisent nos données et notre créativité pour les vendre à des tiers ; Or le monde entier a besoin de Google ou de Facebook pour partager le savoir, cela devient quasiment un bien public. Qu’a-t-on fait au début du XXème siècle avec l’eau et l’énergie ? Des Etats ont nationalisé les sociétés qui les produisaient, d’autres les ont règlementées. C’est ce qu’on commence à faire aujourd’hui pour Internet. On voit émerger un mouvement social et politique pour transformer ces sociétés en entreprises de service public mondial. On est passé d’une histoire d’amour avec le Web à une histoire politique. On est dans la même situation que dans les usines du XIXème siècle où les travailleurs se sont regroupés en syndicats. Leur lutte a été rude et ils ont réussi, ce qui a permis de créer un pouvoir d’achat et d’inscrire le capitalisme dans la durée. Une révolution sociale peut se mettre en place très vite à l'ère numérique. Combien de temps faudra-t-il aux jeunes pour s’élever contre Google, mettre en place une charte des droits numériques, demander à chaque utilisateur de signer cette charte et l’imposer à Google et à Facebook ? Ces entreprises plieront ou bien auront une réputation sociale déplorable et seront remplacées par d’autres.

DE NOMBREUX ÉCONOMISTES FONT DE LA COURSE AU PROFIT LA CLÉ DE L’INNOVATION. SANS L’ESPOIR D’UN RETOUR SUR INVESTISSEMENT, PERSONNE NE PREND LE RISQUE D’INNOVER, DISENT-ILS. QUE LEUR RÉPONDEZ-VOUS ?

Qu'ils regardent autour d'eux. La moitié des salariés du monde sont regroupés en coopérative, le deuxième système bancaire en France est géré en coopérative. L’économie sociale est déjà au cœur de l’économie mondiale et on n’en parle jamais. Des centaines d’entrepreneurs sociaux construisent des machines avec des logiciels ouverts à tous. Ils se rendent compte que partager ces outils avec la communauté leur profite à eux aussi.

QUEL IMPACT CETTE ÉVOLUTION AURA-T-ELLE SUR L’ENVIRONNEMENT ?

Elle représente la dernière possibilité de remédier au réchauffement climatique. Notre écosystème ne peut plus s’adapter. Nous sommes à la sixième vague d’extinction des espèces ; Il faut dix millions d’années pour développer une biodiversité sur Terre. On peut perdre jusqu’à 75% de la vie sur Terre avant la fin du siècle. La seule façon d’inverser cette tendance, c’est de partager les voitures, produire à coût zéro afin de minimiser le stress de la Terre. Ne plus recourir aux énergies fossiles, c’est la seule façon de créer une civilisation écologique. On a besoin de 3 générations pour transformer le système et peut-être pourrons-nous inverser le changement climatique.

 

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