vendredi 21 novembre 2014

Appel à Elio Di Rupo: le Parti socialiste doit sortir "de la routine et de l'autosatisfaction"


Le Vif

Dans une lettre adressée au président du PS, seul candidat à sa succession, ces vendredi et samedi, le journaliste et essayiste Claude Demelenne, ancien collaborateur de Philippe Moureaux, exhorte Elio Di Rupo à faire sortir le Parti socialiste "de la routine et de l'autosatisfaction" et de contribuer au sauvetage d'une gauche en panne de réflexion audacieuse". La voici en intégralité et en exclusivité.


© Belga

La gauche européenne est en miettes. En France, en Italie, en Allemagne..., les gestionnaires socialistes appliquent une politique social-libérale du plus parfait conformisme. Celle-ci ne se distingue plus que par des nuances des pratiques de la droite. La gauche gestionnaire ne se rebelle - presque - plus contre "l'ordre cannibale du monde" dénoncé par le sociologue et essayiste Jean Ziegler.

Votre PS, Monsieur le Président, a moins perdu le contact avec le peuple que la plupart de ses partis frères. S'il a mieux résisté que d'autres, il n'est pourtant pas à l'abri de cette tendance lourde à la normalisation - l'embourgeoisement ? - des socialistes. Le PS a voté tous les calamiteux Traités européens, notamment sur la règle d'or budgétaire, instaurant l'austérité pour plusieurs décennies. Il a détérioré les conditions de vie des chômeurs, dont plusieurs milliers seront privés du droit aux allocations, début 2015. Dans un autre registre, à Charleroi, le bourgmestre Paul Magnette n'hésite pas à pénaliser les travailleurs pauvres. Il s'apprête ainsi à faire voter un règlement interdisant toute prostitution sur le territoire de sa ville. Il est décidément plus facile de s'en prendre à des personnes précarisées que de faire payer les grosses fortunes en quête de paradis fiscaux, au Grand-Duché de Luxembourg ou ailleurs.

Monsieur le Président, après plus d'un demi-siècle de présence ininterrompue au pouvoir, une occasion historique s'offre à vous de redynamiser le PS. Ou plutôt de le réinventer. Un PS réinventé, c'est un PS qui s'ouvre à nouveau au débat d'idées, totalement négligé ces dernières années. Un PS réinventé, c'est un PS où tous les élus - et particulièrement ceux qui cumulent de nombreux mandats - mettent leurs pratiques en concordance avec leurs discours. Un PS réinventé, c'est un PS qui ose mettre le pied dans la porte pour bloquer des projets inacceptables d'un point de vue de gauche. Votre parti ne l'a pas fait à propos des Traités européens, il ne l'a pas fait davantage à propos du rabotage des droits des chômeurs.

Un PS réinventé, c'est aussi un PS qui agit davantage dans le paysage politique de la gauche européenne. Seul, le petit PS belge francophone ne peut rien. Pour inverser le rapport de forces avec la droite, il est urgent que le Parti des Socialistes Européens - actuellement une coquille vide - joue pleinement son rôle. Vous êtes, Monsieur le Président, au sein de ce PSE, le plus ancien dirigeant socialiste. Prenez une initiative. Mettez, avec d'autres, ce parti mollasson en ordre de marche. Bousculez les conformismes.

Il ne suffit pas de tirer à boulets rouges sur le gouvernement Michel. Il faut aussi que le PS sorte de la routine et de l'autosatisfaction. Comme Premier ministre, dans un contexte difficile de coalition avec la droite libérale, vous avez limité les dégâts. Comme chef de l'opposition votre défi, aujourd'hui, est énorme. Au fond, il s'agit de jeter les bases d'un socialisme réinventé, conciliant l'indispensable pragmatisme et le besoin de radicalité face aux inégalités et aux injustices croissantes.

Il s'agit, tout simplement, de contribuer au sauvetage d'une gauche en panne de réflexion audacieuse et même carrément, dans certains pays, en voie de disparition. Difficile mais nécessaire combat pour un PS qui, s'il privilégie le surplace aux remises en question parfois douloureuses, entrouvrira encore un peu plus la porte à "l'autre gauche", celle qu'incarne le PTB.

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CETTE TENDANCE LOURDE À LA NORMALISATION - L'EMBOURGEOISEMENT ? - DES SOCIALISTES.

Un texte magnifique qui appelle à la refondation du socialisme englué dans des logiques d’apparatchiks parvenus et volontiers cumulards et redoutant une montée en puissance du PTB. Hélas, pas un seul mot en faveur du dialogue interculturel. Pourquoi ? Vraiment on se le demande…

MG


DI RUPO VA-T-IL TUER LE PS ?

François Brabant

Le Vif/L'Express

Après quinze ans de dirupisme, place à... quatre ans de dirupisme. Cette hégémonie longue durée suscite étonnamment peu de vagues au PS. Preuve d'un parti apaisé, réconcilié, cohérent ? Ou signe d'un débat interne anesthésié ?


© Belga

En quinze ans de présidence, Elio Di Rupo a imprimé un style fort, d'une efficacité redoutable. Bon an, mal an, alors que les tuiles tombaient en rafale, son parti a continué à séduire un électeur sur trois en Belgique francophone. La performance tient presque de l'anomalie si l'on considère le contexte international. Pendant que le PS caracolait en tête, la gauche sociale-démocrate s'effondrait partout ailleurs en Europe.

Or voilà qu'après un quart de siècle au pouvoir, le PS vient de basculer dans l'opposition au fédéral. Dans ce nouveau schéma, l'ex-locataire du 16, rue de la Loi sera-t-il encore l'homme de la situation ? La question ne sera pas posée : Elio Di Rupo est le seul candidat à l'élection présidentielle qui se tiendra ces 21 et 22 novembre. L'ampleur du plébiscite sera toutefois intéressante à observer. Car ici et là, des réticences se font jour. "Depuis 1999, j'ai à chaque fois voté pour Di Rupo, confie cet influent élu de la province de Liège. Il a rénové le parti de fond en comble. Mais là, c'est le mandat de trop, je voterai contre, peu importe qu'il soit seul candidat." Un jeune mandataire abonde : "Elio a figé le parti, comme son visage. Pendant la présidence intérimaire de Paul Magnette, on a senti un vent de dynamisme. Je regrette qu'il n'ait pas engagé un bras de fer pour garder la présidence." Ces voix sont isolées, et aucun fou ne se hasarderait à exprimer publiquement ses doutes.

Relégué dans l'opposition au fédéral, contraint d'assainir les finances publiques régionales, le PS jouera gros dans les mois à venir. "Mon analyse, avance cet intellectuel socialiste, c'est qu'on a été longtemps surcotés. Alors que les idées de droite progressaient dans la société, le génie d'Elio Di Rupo a été de maintenir malgré tout le PS à un niveau très haut. Mais on pourrait maintenant subir un effet de rattrapage. Je n'exclus pas qu'on soit au début d'une longue phase de déclin." Pour éviter le scénario du pire, un travail de repositionnement idéologique paraît inévitable. "Il va falloir d'une certaine manière reconstituer le PS, affirme l'ancien bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans. L'opposition fait qu'on augmente la dimension idéologique du parti. A trop mettre en avant les individualités, on a peut-être affaibli l'identité générale, ce qui fait la consistance d'un parti." Avec d'autres mots, Kenza Yacoubi, conseillère CPAS à Molenbeek, défend un raisonnement semblable. "Quel discours va-t-on porter dans l'opposition ? On ne va pas pouvoir se contenter de calculs électoraux pour plaire à la fois à l'aile gauche et aux centristes. Car si le gouvernement tombe et qu'on revient au pouvoir, on sera rattrapés par nos contradictions. Il y a un choix à faire en termes de positionnement idéologique. Et cette fois-ci, il ne peut pas en ressortir que du bla-bla."

Di Rupo sera-t-il à même de mener ce travail de réflexion, lui qui, à la différence d'un Magnette, a toujours fui les grands questionnements idéologiques ? "En 2007, on a perdu les élections, rappelle Marc Bolland, bourgmestre de Blegny et ex-député. Malgré la défaite, Elio est resté président, et je ne le soutenais pas. Mais j'ai vu que cet homme-là a été capable de modifier complètement son entourage et de revoir tout le fonctionnement du parti. Dans la situation actuelle, on a besoin de quelqu'un comme lui, qui a de l'expérience tout en n'ayant plus rien à démontrer. Le PS doit rompre avec une certaine bureaucratie interne ronronnante. Vu que c'est sans doute son dernier mandat, Elio pourra se montrer audacieux."

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE MANDAT DE TROP ?

Rien n’est moins sûr.

A l’évidence Elio a réussi un coup de maître avec sa législature papillon sans accroc et sans doute était-il persuadé de pouvoir réunir une seconde tripartite en reconduisant la même coalition au fédéral pour faire du libéralisme social ou du libéral socialisme. C’était compter sans la ruse du CD&V soucieux de s’allier à De Wever pour être présents et au fédéral et en Flandre et surtout sans la rancœur des libéraux et de Charles Michel en particulier, qui n’ont pas digéré d’être mis hors-jeu à la fois à Bruxelles et à la Région wallonne. Le choc est d’autant plus rude que le PTB semble en pleine forme et que la FGTB feint de le rejoindre en lâchant le PS. Di Rupo est habile, surtout, c’est un sorcier de la communication et un stratège hors ligne. Sans doute reste-t-il persuadé que la suédoise ne tiendra pas et fera-t-il le forcing pour faire tomber Michel. Mais voilà, Bart De Wever a tout intérêt à ce que la suédoise tienne pour faire la démonstration de la capacité de son parti à gouverner correctement. « Di Rupo sera-t-il à même de mener ce travail de réflexion, lui qui, à la différence d'un Magnette, a toujours fui les grands questionnements idéologiques ? » Pourquoi pas ?

Sentant venir une possible défaite, Elio Di Rupo a repris les rênes du parti en confiant la région au sémillant Magnette. C’est de bonne tactique. De plus il s’est fait réélire, autrement dit plébisciter, en début de législature. Habile ; non diabolique !

Prudent, il s’est ménagé un triomphe local en réussissant l’opération Mons capitale culturelle de l’Europe. L’essai sera très certainement transformé, lui assurant une retraite dorée et stimulante à la tête du collège montois.

La bille est lancée dans la roulette politique : faites vos jeux…

MG

 

 

 

  

 

 

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