samedi 22 novembre 2014

Jacques Attali: "Prenez le pouvoir sur votre vie!"


Par Christophe Barbier  Express

Dans son nouveau livre, Devenir soi, Jacques Attali démontre, exemples à l'appui, qu'il est possible, dans tous les secteurs, d'épanouir sa personnalité. Vade-mecum. 



Jacques Attali (photo d'illustration)

REUTERS

Certains d'entre vous ont vu dans ces propositions une ode à l'individualisme et même à l'égoïsme, d'autres, une provocation ultralibérale, d'autres encore, une apologie de la loi de la jungle. Quelques-uns d'entre vous ont, au contraire, applaudi ce manifeste anti-assistanat, allant jusqu'à appeler de leurs voeux une philosophie du "coup de pied aux fesses". 


© Fayard

Jacques Attali a prolongé les pistes ouvertes par cet éditorial, comme autant de fils pour tisser la trame d'un nouveau présent. "Débrouillez-vous !" était un point de départ, Devenir soi est une arrivée. Cet épanouissement personnel, ces retrouvailles avec soi-même ne sont pas le privilège d'une seule technique psychique, ni d'un seul engagement politique ou religieux : de multiples voies peuvent mener à cette libération. 

"La vie ne peut rester unique, justement parce qu'elle est unique." Je n'ai qu'une seule vie, donc je dois en avoir plusieurs. Encore faut-il se trouver : une méthode est là, dans ces extraits de Devenir soi. 

[Extraits]

Dans les démocraties, les citoyens regardent les cours de Bourse et les indicateurs économiques déterminer croissance et emploi ; ils s'acceptent impuissants, dépassés ; ils se savent incapables de prendre leur condition en main, de la changer en quoi que ce soit, de choisir leur vie. Ils réclament à l'Etat de la sécurité (c'est-à-dire de la défense, de la police, de la santé, un emploi qui passe par une formation), exigeant les meilleurs services pour le prix le plus bas; le plus de dépenses publiques avec le moins d'impôts ; ils sont consommateurs égoïstes de services publics qu'ils ne songent plus eux-mêmes à rendre aux autres. [...]  

Je nomme ces gens -largement majoritaires, et pas seulement au sein des démocraties- les "résignés-réclamants". Résignés à ne pas choisir leur vie ; réclamant quelques compensations à leur servitude. Etrange monde : dans des sociétés en apparence de plus en plus individualistes, de moins en moins de gens réalisent leurs rêves, de plus en plus acceptent de ne faire que réclamer les miettes d'une abondance. Et lorsqu'ils croient s'en échapper, c'est par l'ersatz de la distraction, de la collection, du bricolage. [...] 


L'abbé Pierre

AFP

A condition de le vouloir vraiment, de prendre le temps d'y réfléchir, il est possible, où que l'on soit, qui que l'on soit, de faire le métier dont on rêve, d'apprendre ce qu'on veut apprendre, de choisir librement son apparence, ses amours, sa sexualité, son lieu de vie, sa langue, de trouver et d'assumer qui on est vraiment. Et de refaire tous ces choix plusieurs fois au cours d'une vie, simultanément ou successivement. 

Les gens qui n'y parviendront pas ou ne le voudront pas, ceux qui croiront qu'ils peuvent rester durablement un "résigné-réclamant", verront leur niveau de vie baisser irréversiblement quand les technologies feront fondre toutes les rentes, et quand les Etats, de plus en plus endettésperdront leurs ultimes moyens d'assister les citoyens, même les plus faibles d'entre eux. 

Les nations qui n'y parviendront pas ou ne le voudront pas iront de déclin en décadence, de décadence en déchéance dans un monde de plus en plus impitoyable et concurrentiel. Tel sera en particulier le cas de la France, dont la chute, entamée il y a au moins vingt ans, s'accélérera quand tous ceux de ses ressortissants qui auront décidé de choisir leur avenir l'auront quittée. [...] 


Coluche

AFP

D'immenses promesses et de formidables potentialités se trouvent devant nous. Comme au temps de la première Renaissance, les technologies sont plus inventives et puissantes que jamais. Surtout, le désir de liberté, qui constitue comme toujours le principal moteur de l'Histoire, est là sur tous les plans : politique, économique, social, scientifique, éthique, culturel, idéologique. [...] Dans le monde d'aujourd'hui, où que ce soit, pour qui que ce soit, devenir soi, prendre sa vie en main n'est jamais, ou presque, le résultat naturel d'une éducation. 

[...] Il y faut en général un Evénement. Il peut s'agir d'un choc ou d'une évolution lente, d'un déclic ou d'une longue maturation, d'un conseil stimulant ou d'une contrainte intolérable, d'une grande abondance matérielle ou d'une extrême pauvreté, de la rencontre d'un maître ou d'une rupture avec une famille ou un milieu, d'une situation qui force à se prendre en main ou d'une routine étouffante, de la volonté d'être absolument soi-même ou d'une irrésistible envie de devenir autre, de la rencontre avec soi ou de la rencontre d'un Autre dont la présence suscite une rupture avec soi. L'Autre, condition si souvent nécessaire et suffisante du "devenir-soi"... 

Mais l'Evénement, quel qu'il soit, en général ne suffit pas. Il faut (en particulier pour ceux aux yeux de qui le "devenir-soi" n'est pas une évidence) un moment d'isolement au moins sur le plan mental, une phase de silence, de concentration, de méditation - une Pause. 


Margaret Thatcher

AFP

Pendant cette pause, il convient de parcourir un Chemin en cinq étapes, que voici : 

1/ Comprendre les contraintes imposées à sa vie par la condition humaine, par les circonstances et par les autres. 

2/ Se respecter et se faire respecter ; réaliser qu'on a droit à une belle et bonne vie, à du beau et du bon temps. 

3/ Admettre sa solitude ; ne rien attendre des autres, même de ceux qu'on aime ou qui nous aiment ; et, grâce aux étapes précédentes, la vivre comme une source de bonheur. 

4/ Prendre conscience que sa vie est unique, que nul n'est condamné à la médiocrité, que chacun a des dons spécifiques. Et qu'on peut même, au cours de sa vie, en mener plusieurs, simultanément ou successivement.  

5/ On est alors enfin à même de se trouver, se choisir, prendre le pouvoir sur sa vie. 

Au bout de ce chemin qui peut et doit être revisité plusieurs fois au cours d'une même existence, qui peut se parcourir en une heure ou en plusieurs années, on doit ressentir comme un arrachement, une désintoxication, une libération par rapport à sa dépendance antérieure, proche de ce que certains nomment "éblouissement" ou "pleine conscience", que j'appelle ici Renaissance. 


En politique comme dans les arts, dans le militantisme comme dans le retrait du monde, le "devenir-soi" peut se traduire de multiples façons. Ici Vaclav Havel.

AFP

[...] Alors je vous le dis : prenez-vous en main, libérez-vous des conformismes, des idéologies, des éthiques et des déterminismes de toute nature. N'attendez plus rien de personne. Ecoutezvous. Ayez le courage d'agir. Rien ne justifie de se résigner, d'accepter les faits accomplis, de n'attendre que de l'autre la réponse à des difficultés personnelles. Et, en particulier, de l'attendre des puissants ou de l'Etat. La bonne vie est une vie où l'on se cherche sans cesse, où l'on se trouve mille fois successivement ou simultanément. 

Devenir soi, par Jacques Attali. Fayard, 188 p., 14,50 euros. 

 


En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/jacques-attali-prenez-le-pouvoir-sur-votre-vie_1605905.html#WPjP4hoFSPOjEzqJ.99

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« LA LIBERTÉ SE CONQUIERT », ANDRÉ MALRAUX. 

« Devenir soi » n’est pas un grand livre mais un petit bouquin précieux, un petit manuel indispensable de « savoir «  vivre » ce XXIème siècle tellement déconcertant. On sent que cet ouvrage a été écrit dans la fièvre de l’urgence. Il aurait pu être mieux documenté, mieux structuré. Le style aurait pu être peaufiné. C’est un pamphlet écrit à la diable et sous-tendu par une pensée téméraire. Ce livre-testament nous secoue, nous pousse à l’action, au-delà de la réflexion qu’il induit. Il nous dit qu’il ne faut rien attendre de personne, ni du politique, ni de l’Etat, ni des médias, ni de nos proches, ni de l’autre. Il faut tout attendre de soi ; plus rien de l’État qui s’enfonce dans la faillite, l’impuissance et la paralysie, laminé par un marché de plus en plus puissant et toujours plus dévorant. En conséquence, « Il est temps pour chacun de se prendre en main. De s’arracher à la routine, aux habitudes, aux destins tout tracés, à une vie choisie par d’autres. »

En cela c’est un maître livre à lire tout de suite et à relire surtout, au parc ou au jardin, dans la solitude de son cabinet de lecture ou mieux encore, en groupe en commentant chaque phrase en toute franchise et avec esprit critique.

« Meurs et deviens » disait Goethe ce grand maître de l’art de vivre.

« Deviens ce que tu es » ajouta Nietzsche. « Choisissez votre vie ! »  dit Attali.

 

MG

 

« Ne vous contentez pas de vous indigner. Respectez-vous. Oser penser que tout vous est ouvert. Considérez votre vie comme la plus belle des aventures. »(intro) 

« Il ne s’agit pas de résistance, ni de résilience, ni de libération, ni de désaliénation, ni de pleine conscience. Je proposerai ce mot : le devenir soi » p.8

« Face aux périls, la plupart des hommes politiques et des dirigeants d’entreprise, presque tous préoccupés par leur seul présent, se contentent de gérer au mieux le quotidien et de colmater les brèches.(…) Tous oublient que les vivants d’aujourd’hui auraient pourtant un intérêt égoïste à penser au long terme » p.9

« Il s’agit désormais de faire le pari de prendre le pouvoir sur sa propre vie, de se trouver, indépendamment de l’hypothétique action des autres. Parce qu’en toute hypothèse on a tout à y gagner. » p.11

Il s’agit donc bien « de  se libérer des déterminismequi nous asservissent » p.13

De fait, « le Mal semble partout l’emporter. (…) La violence rôde et frappe dans maints endroits l’ascension du Mal semble inéluctable. »  p.20

« La puissance croissante du marché va achever d’affaiblir les Etats : il deviendra de jour en jour plus global alors que les Etats resteront locaux. »p. 25-26

« Chacun devra choisir entre la résignation et la rébellion »  p. 29

« L’école, censée permettre à chacun d’apprendre, de s’orienter, de se découvrir, de choisir sa vie n’y parvient pas. »p.32

« Le totalitarisme paternaliste et xénophobe correspond aux attentes à venir des résignés-réclamants » p.33

« Pourtant, bien des gens ne se résignent pas à réclamer ; ils se prennent en main, agissent, se débrouillent. Ils ne croient pas à l’irrésistible ascension du mal. Ni à l’inéluctable « somalisation » du monde : ils rejettent aussi l’idée d’être des « résignés-réclamants ». Ils rêvent à leur vie comme une œuvre d’art, veulent la choisir » p. 34

« Quelques-uns, d’abord rares, puis de plus en plus nombreux pensent et penseront sans cesse davantage que rien ne viendraà eux s’ils ne vont pas eux-mêmes le chercher. Ils comprendront que la liberté devra s’arracher, et non être attendue. (…) que leur vie peut devenir une œuvre d’art, s’ils le décident. » p. 47

« Ils décident de changer radicalement de vie et de s’arracher à la norme » p. 51

« Ils osent devenir ce qu’ils sont. » p. 53

« Depuis toujours, l’artiste est à l’avant-garde du devenir soi ; il se choisit un destin que nul ne pouvait choisir pour lui » p.55

Il s’agit « de renoncer aux idoles telles qu’elles étaient adorées dans la maison paternelle » p. 126

« Devenir soi, c’est avoir l’audace de penser par soi-même et de passer au crible de la raison ce que les autorités (Etat, Eglise) présentent comme irréfutable. » p. 140

Il s’agit de « suivre son instinct sans se satisfaire des déterminismes ; retournez chaque situation à son avantage ; choisir constamment de faire ce que l’on aime » p. 148

« Le monde appartiendra à ceux qui, ont renoncé à temps à attendre quoi que ce soit pour prendre en main leur vie et en faire le meilleur. À ceux qui auront dit non à toutes les tyrannies, mêmes les plus médiocres et les plus insidieuses. À ceux qui oseront penser que rien n’est écrit à l’avance, sauf  le devoir d’être libre et heureux, de choisir sa vie. A ceux aussi qui aideront les autres à en faire autantA condition de le vouloir vraiment, de prendre le temps d’y réfléchir, il est possible, où que l’on soit, qui que l’on soit, de faire le métier dont on rêve, d’apprendre ce qu’on veut apprendre, de choisir librement son apparence, ses amours, sa sexualité, son lieu de vie, sa langue, de trouver et d’assumer qui on est vraiment. Et de refaire tous ces choix plusieurs fois au cours d’une vie, simultanément ou successivement. »  p. 151

« Aucune société n’élève ses enfants pour qu’ils deviennent eux-mêmes ; elle les éduque au contraire pour qu’ils la reproduisent. Les parents osent rarement pousser leurs enfants à choisir leur propre modèle de réussite, se contentant en général de leur imposer de leur. » p. 155

« Suis-je aliéné à la nourriture ? À la boisson ? À une drogue ? À des idéologies ? À des pouvoirs économiques, politiques ou religieux ? Puis-je m’en dégager quand je le veux où en suis-je totalement dépendant ? Qu’ai-je fait de ma vie jusqu’à aujourd’hui ? Ai-je choisis librement des critères de réussite ? Le lieu de ma résidence ? Mes études ? Mon partenaire sentimental actuel ? Mon métier ? Mes enfants ? Ai-je vraiment cherché à découvrir et mettre en valeur mes dons ? De quels chagrins suis-je fait ? De quels bonheurs suis-je construit ? Suis-je véritablement limité par mes moyens matériels ? Par ma paresse ? Suis-je la victime des tragédies que j’ai pu traverser ou les ai-je provoquées ? Suis-je condamné à la médiocrité ? À une vie semblable à celle des autres ? Suis-je résigné ? Suis-je content de l’être ? Beaucoup- presque tous les humains- font tout pour ne pas répondre à ces questions. La plupart des sociétés font tout pour aider, voire exhorter chacun à ne pas se les poser. Pour y répondre, encore faut-il oser affronter son histoire, celles de ses ancêtres, la culture qu’on a héritée ; voire, si possible, ses secrets de famille. Plus modestement, il faut passer en revue chaque moment de ses journées pour voir lesquels sont vraiment libres, choisis ou pourraient le devenir si on osait le vouloir. »  p 158.

Il s’agit donc de « ne pas esquiver la vérité sur soi, sur ses tares, ses secrets de famille ; de refuser la perspective de mourir sans avoir fait ce qu’on s’était promis d’accomplir. » p. 162

« Personne d’autre que nous ne peut exprimer notre raison d’être. Personne d’autre que nous n’ est habilité à définir nos aspirations, à choisir notre projet de vie. » p. 166

« Chacun peut faire pour soi et pour d’autres, dans son travail et le reste de sa vie, des choses que personne d’autre n’a faites et ne pourrait faire de la même façon » p. 170



MANIFESTE CONVIVIALISTE


Un autre monde est non seulement possible, il est absolument nécessaire. Et urgent. Mais selon quels principes et quels contours l’organiser? Ce ne sont pas tant les propositions et les solutions qui manquent  techniques, économiques, écologiques etc. , que le pavillon commun sous lequel toutes les initiatives, toutes les inventivités qui se déploient à travers le monde, pourront trouver et penser leur unité relative, et que l’explicitation de la philosophie politique minimale commune qui les inspire. Une philosophie politique qui aura pour tâche de dire comment les hommes peuvent vivre ensemble en s’opposant sans se massacrer, et de faire reposer l’adhésion à la démocratie sur autre chose que la perspective d’une croissance indéfinie, désormais à la fois économiquement introuvable et écologiquement insoutenable. Une philosophie politique du vivre ensemble (con-vivialiste, donc). C’est pour aller dans le sens de cette explicitation qu’une cinquantaine d’intellectuels et militants, auteurs de nombreux ouvrages qui dessinent des alternatives possibles, ont décidé de confronter leurs analyses en mettant au second plan leurs divergences. Ce manifeste, qui est le résultat de près de deux ans de discussions entre eux, fixe les principes généraux sur lesquels ils se sont accordés, et qui leur paraissent appropriables et enrichissables par tous.

«Les convivialistes» est le pseudonyme collectif du groupe de discussion constitué par : Claude Alphandéry, Geneviève Ancel, Ana Maria Araujo (Uruguay), Claudine Attias-Donfut, Geneviève AzamAkram Belkaïd (Algérie), Yann Moulier-Boutang, Fabienne Brugère, Alain Caillé, Barbara Cassin, Philippe Chanial, Hervé Chaygneaud-Dupuy, Eve Chiapello, Denis Clerc, Ana M. Correa (Argentine), Thomas Coutrot, Jean-Pierre Dupuy, François Flahault, Francesco Fistetti (Italie), Anne-Marie Fixot, Jean-Baptiste de Foucauld, Christophe Fourel, François Fourquet, Philippe Frémeaux, Jean Gadrey, Vincent de Gaulejac, François Gauthier (Suisse), Sylvie Gendreau (Canada), Susan George (États-Unis), Christiane Girard (Brésil), François Gollain (RoyaulmeUni), Roland Gori, Jean-Claude Guillebaud, Paulo Henrique Martins (Brésil), Dick Howard (États-Unis), Marc Humbert, Éva Illouz (Israël), Ahmet Insel (Turquie), Geneviève Jacques, Florence Jany-CatriceZhe Ji (Chine), Hervé Kempf, Elena Lasida, Serge Latouche, Jean-Louis Laville, Camille Laurens, Jacques Lecomte, Didier Livio, Gus Massiah, Dominique Méda, Margie Mendell (Canada), Pierre-Olivier Monteil, Jacqueline Morand, Edgar Morin, Chantal Mouffe (Royaume Uni), Osamu Nishitani (Japon), Alfredo Pena-Vega, Bernard Perret, Elena Pulcini (Italie), Ilana Silber (Israël), Roger Sue, ElviaTaracena (Mexique), Frédéric Vandenberghe (Brésil), Patrick Viveret.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

CES HIRONDELLES ANNONCENT-ELLES UN PRINTEMPS EUROPEEN ?


Plus personne ne parle aujourd’hui du printemps arabe mais plutôt de l’ère glaciaire islamiste qui s’est abattue comme une chape sur l’ensemble du Moyen-Orient et une grande partie de l’Afrique. En revanche on observe désormais comme un léger frémissement d’optimisme qui parcourt la blogosphère. Ici et là surgissent en effet des initiatives aussi originales que sympathique en faveur d’un « vivre ensemble autrement ». Il s’agit d’initiatives de petits groupesd’intellectuels et/ou de créatifs qui unissent leurs forces pour résister à la grande déprime ambiante et aussi à la déferlante de populisme agressif qui se répand sur l’Europe. Nous avons parlé déjà du dernier livre de Jacques Attali : « devenir soir et de celui de Guibert Del Marmol « Sans plus attendre » qui vont dans le même sens.

 

Voici que nous découvrons une nouvelle initiative émanant des « convivialistes. » et des habitants d’Optimistan qui tentent, à leur tour de nous requinquer le moral. On s’en réjouit, bien sûr, tout en se demandant combien tout cela est représentatif d’un souffle nouveau et rafraichissant.

MG

 

 

OPTIMISTAN, ETAT DE CONSCIENCE

Tous les membres des associations d'optimistes qui œuvrent sous l'égide de l'association internationale Optimistes Sans Frontières1 sont les citoyens de l'Optimistan, Etat de Conscience. (www.optimistan.org)

Les citoyens de cet Etat métaphorique entendent participer à l'élévation de l'Etat de Conscience avec optimisme et enthousiasme.

En un seul moment, le XIème et le début du XIIème siècle, en un seul lieu, l'Andalousie, les trois monothéismes choisirent de se respecter, de s'admirer, de se nourrir les uns des autres. En toute liberté, leurs plus grands philosophes dialoguaient alors entre eux et avec les philosophes grecs. Sciences et religions faisaient bon ménage.

En été, hommes et femmes, le visage découvert ou à peine masqué d'un voile blanc, se saluaient ou se défiaient d'un sourire ou d'un mot. En hiver, quand le soleil peinait à s'élever au-dessus de la tour occidentale de la grande mosquée, musulmanes, juives et chrétiennes, sortant du bain, habillées de longs sarouals rouge et or, croisaient sans baisser les yeux le regard des jeunes gens…

On entendait parler toutes les langues, de l'arabe au berbère, du romance à l'hébreu; certains de ceux qui venaient du Nord continuaient même à se disputer en français, en flamand ou en génois.

Des marchands venus du royaume franc, de Toscane, des mers du Nord, des rivages de l'Inde, d'Afrique et de Chine avaient fait de Cordoue, cette ville perdue au milieu des terres andalouses, la cité la plus prospère d'Occident, le premier centre commercial à l'ouest de l'Inde, le point de confluence de toutes les intelligences, le lieu de rencontre de toutes les religions, le refuge de ceux qui fuyaient l'obscurantisme.

Nulle part ailleurs on ne voyait autant d'échanges entre hommes de foi, savants, médecins et marchands, pour le bénéfice de tous.

L'Andalousie sut vaincre ses conquérants, qui eurent tôt fait de tomber amoureux de la douceur de vivre et ils renoncèrent à leur intégrisme, laissèrent les trois confessions cohabiter en paix et s'éprirent de poésie et de musique2 

Chère Amie, cher Ami,

L'Optimistan est ce que Cordoue fut il y a un millénaire, le point de confluence de toutes les intelligences, le lieu de rencontre de toutes les langues, de toutes les couleurs de peau, de tous les courants de pensée, le refuge de ceux qui fuient l'obscurantisme.

L'Optimistan est un Etat fondé sur des valeurs morales et dont les citoyens sont des hommes responsables, car être homme, écrivait Saint-Exupéry, c'est précisément être responsable, c'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde3, un Etat d'espérance aussi, car nul ne peut se sentir à la fois responsable et désespéré.4

Il ne revendique aucune indépendance, mais au contraire une totale appartenance aux valeurs universelles.

L'Optimistan est un Etat où chaque citoyen est enrichi de la différence de l'autre. 

L'Optimistan enfin est un Etat itinérant, sans territoire, un Etat caravanesque, si l'on ose ce néologisme, dont la capitale est établie chaque année dans une autre ville.

L'Optimistan est un Etat dont la musique constitue l'unique langue officielle. La vie, disait Sofia Gubaidulina, réduit l'homme en tant de pièces que je ne connais pas de tâche plus sérieuse que de l'aider, par la musique, à recomposer son unité spirituelle. 

Luc Simonet
Président

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

OPTIMISTAN ? COMBIEN DE DIVISIONS ?

Reste évidemment la question essentielle. En quoi ces mouvement divers, variés et au demeurant tout à fait sympathiques sont-ils représentatifs et l’expression d’un courant de pensée nouveau ? En attendant Zeymmour fait un tabac avec son « suicide français », un best seller qui plombe le moral des Français et fait les choux de Marine Le Pen et de son courant délétère. 

MG




 ABRÉGÉ DU MANIFESTE CONVIVIALISTE

DECLARATION D’INTERDEPENDANCE1

Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de ressources matérielles et de compétences techniques et scientifiques. Prise dans sa globalité, elle est riche et puissante comme personne dans les siècles passés n’aurait pu l’imaginer. Rien ne prouve qu’elle en soit plus heureuse. Mais nul ne désire revenir en arrière, car chacun sent bien que de plus en plus de potentialités nouvelles d’accomplissement personnel et collectif s’ouvrent chaque jour.

Pourtant, à l’inverse, personne non plus ne peut croire que cette accumulation de puissance puisse se poursuivre indéfiniment, telle quelle, dans une logique de progrès technique inchangée, sans se retourner contre elle-même et sans menacer la survie physique et morale de l’humanité. Les premières menaces qui nous assaillent sont d’ordre matériel, technique, écologique et économique. Des menaces entropiques. Mais nous sommes beaucoup plus impuissants à ne serait-ce qu’imaginer des réponses au second type de menaces. Aux menaces d’ordre moral et politique. À ces menaces qu’on pourrait qualifier d’anthropiques.

LE PROBLÈME PREMIER

Le constat est donc là : l’humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s’opposer sans se massacrer ? Comment faire obstacle à l’accumulation de la puissance, désormais illimitée et potentiellement auto-destructrice, sur les hommes et sur la nature ? Si elle ne sait pas répondre rapidement à cette question, l’humanité disparaîtra. Alors que toutes les conditions matérielles sont réunies pour qu’elle prospère, pour autant qu’on prenne définitivement conscience de leur finitude.

Nous disposons de multiples éléments de réponse : ceux qu’ont apportés au fil des siècles les religions, les morales, les doctrines politiques, la philosophie et les sciences humaines et sociales. Et les initiatives qui vont dans le sens d’une alternative à l’organisation actuelle du monde sont innombrables, portées par des dizaines de milliers d’organisations ou d’associations, et par des dizaines ou des centaines de millions de personnes. Elles se présentent sous des noms, sous des formes ou à des échelles infiniment variées : la défense des droits de l’homme, du citoyen, du travailleur, du chômeur, de la femme ou des enfants ; l’économie sociale et solidaire avec toutes ses composantes : les coopératives de production ou de consommation, le mutualisme, le commerce équitable, les monnaies parallèles ou complémentaires, les système d’échange local, les multiples associations d’entraide ; l’économie de la contribution numérique (cf. Linux, Wikipedia etc.) ; la décroissance et le post-développement ; les mouvements slow foodslow townslow science ; la revendication du buen vivir,l’affirmation des droits de la nature et l’éloge de la pachamama ; l’altermondialisme, l’écologie politique et la démocratie radicale, les indignados, Occupy Wall Street ; la recherche d’indicateurs de richesse alternatifs, les mouvements de la transformation personnelle, de la sobriété volontaire, de l’abondance frugale, du dialogue des civilisations, les théories du care, les nouvelles pensées des communs, etc.

Pour que ces initiatives si riches puissent contrecarrer avec suffisamment de puissance les dynamiques mortifères de notre temps et qu’elles ne soient pas cantonnées dans un rôle de simple contestation ou de palliation, il est décisif de regrouper leurs forces et leurs énergies, d’où l’importance de souligner et de nommer ce qu’elles ont en commun.

DU CONVIVIALISME

Ce qu’elles ont en commun, c’est la recherche d’un convivialisme, d’un art de vivre ensemble (con-vivere) qui permette aux humains de prendre soin les uns des autres et de la Nature, sans dénier la légitimité du conflit mais en en faisant un facteur de dynamisme et de créativité. Un moyen de conjurer la violence et les pulsions de mort. Pour le trouver nous avons besoin désormais, de toute urgence, d’un fond doctrinal minimal partageable qui permette de répondre simultanément, en les posant à l’échelle de la planète, au moins aux quatre (plus une) questions de base :

La question morale : qu’est-il permis aux individus d’espérer et que doivent-ils s’interdire ?

La question politique : quelles sont les communautés politiques légitimes ?

La question écologique : que nous est-il permis de prendre à la nature et que devons-nous lui rendre ?

La question économique : quelle quantité de richesse matérielle nous est-il permis de produire, et comment, pour rester en accord avec les réponses données aux questions morale, politique et écologique ?

- Libre à chacun d’ajouter à ces quatre questions, ou pas, celle du rapport à la surnature ou à l’invisible : la question religieuse ou spirituelle. Ou encore : la question du sens.

Considérations générales :

Le seul ordre social légitime universalisable est celui qui s’inspire d’un principe de commune humanité, de commune socialité, d’individuation, et d’opposition maîtrisée et créatrice.

Principe de commune humanité : par delà les différences de couleur de peau, de nationalité, de langue, de culture, de religion ou de richesse, de sexe ou d’orientation sexuelle, il n’y a qu’une seule humanité, qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres.

Principe de commune socialité : les êtres humains sont des êtres sociaux pour qui la plus grande richesse est la richesse de leurs rapports sociaux.

Principe d’individuation : dans le respect de ces deux premiers principes, la politique légitime est celle qui permet à chacun d’affirmer au mieux son individualité singulière en devenir, en développant sa puissance d’être et d’agir sans nuire à celle des autres.

Principe d’opposition maîtrisée et créatrice : parce que chacun a vocation à manifester son individualité singulière il est naturel que les humains puissent s’opposer. Mais il ne leur est légitime de le faire qu’aussi longtemps que cela ne met pas en danger le cadre de commune socialité qui rend cette rivalité féconde et non destructrice.

De ces principes généraux découlent des :

CONSIDÉRATIONS MORALES 

Ce qu’il est permis à chaque individu d’espérer c’est de se voir reconnaître une égale dignité avec tous les autres êtres humains, d’accéder aux conditions matérielles suffisantes pour mener à bien sa conception de la vie bonne, dans le respect des conceptions des autres

Ce qui lui est interdit c’est de basculer dans la démesure (l’hubris des Grecs), i.e. de violer le principe de commune humanité et de mettre en danger la commune socialité

Concrètement, le devoir de chacun est de lutter contre la corruption.

CONSIDÉRATIONS POLITIQUES

Dans la perspective convivialiste, un État ou un gouvernement, ou une institution politique nouvelle, ne peuvent être tenus pour légitimes que si :

- Ils respectent les quatre principes, de commune humanité, de commune socialité, d’individuation et d’opposition maîtrisée, et que s’ils facilitent la mise en œuvre des considérations morales, écologiques et économiques qui en découlent ;

Plus spécifiquement, les États légitimes garantissent à tous leurs citoyens les plus pauvres un minimum de ressources, un revenu de base, quelle que soit sa forme, qui les tienne à l’abri de l’abjection de la misère, et interdisent progressivement aux plus riches, via l’instauration d’un revenu maximum, de basculer dans l’abjection de l’extrême richesse en dépassant un niveau qui rendrait inopérants les principes de commune humanité et de commune socialité ;

CONSIDÉRATIONS ÉCOLOGIQUES

L’Homme ne peut plus se considérer comme possesseur et maître de la Nature. Posant que loin de s’y opposer il en fait partie, il doit retrouver avec elle, au moins métaphoriquement, une relation de don/contredon. Pour laisser aux générations futures un patrimoine naturel préservé, il doit donc rendre à la Nature autant ou plus qu’il ne lui prend ou en reçoit.

 

CONSIDÉRATIONS ÉCONOMIQUES

Il n’y a pas de corrélation avérée entre richesse monétaire ou matérielle, d’une part, et bonheur ou bien-être, de l’autre. L’état écologique de la planète rend nécessaire de rechercher toutes les formes possibles d’une prospérité sans croissance. Il est nécessaire pour cela, dans une visée d’économie plurielle, d’instaurer un équilibre entre Marché, économie publique et économie de type associatif (sociale et solidaire), selon que les biens ou les services à produire sont individuels, collectifs ou communs.

QUE FAIRE ?

Il ne faut pas se dissimuler qu’il faudra pour réussir affronter des puissances énormes et redoutables, tant financières que matérielles, techniques, scientifiques ou intellectuelles autant que militaires ou criminelles. Contre ces puissances colossales et souvent invisibles ou illocalisables, les trois armes principales seront :

- L’indignation ressentie face à la démesure et à la corruption, et la honte qu’il est nécessaire de faire ressentir à ceux qui directement ou indirectement, activement ou passivement, violent les principes de commune humanité et de commune socialité.

Le sentiment d’appartenir à une communauté humaine mondiale.

- Bien au-delà des « choix rationnels » des uns et des autres, la mobilisation des affects et des passions.

RUPTURE ET TRANSITION

Toute politique convivialiste concrète et appliquée devra nécessairement prendre en compte :

- l’impératif de la justice et de la commune socialité, qui implique la résorption des inégalités vertigineuses qui ont explosé partout dans le monde entre les plus riches et le reste de la population depuis les années 1970

- Le souci de donner vie aux territoires et aux localités, et donc de reterritorialiser et de relocaliser ce que la mondialisation a trop externalisé.

- L’absolue nécessité de préserver l’environnement et les ressources naturelles.

- L’obligation impérieuse de faire disparaître le chômage et d’offrir à chacun une fonction et un rôle reconnus dans des activités utiles à la société.

La traduction du convivialisme en réponses concrètes doit articuler, en situation, les réponses à l’urgence d’améliorer les conditions de vie des couches populaires, et celle de bâtir une alternative au mode d’existence actuel, si lourd de menaces multiples. Une alternative qui cessera de vouloir faire croire que la croissance économique à l’infini pourrait être encore la réponse à tous nos maux.

 

Claude Alphandéry, Geneviève Ancel, Ana Maria Araujo (Uruguay), Claudine Attias-Donfut, Geneviève AzamAkram Belkaïd (Argelia),Yann-Moulier-Boutang, Fabienne Brugère, Alain Caillé, Barbara Cassin, Philippe Chanial, Hervé Chaygneaud-Dupuy, Eve Chiapello, Denis Clerc, Ana M. Correa(Argentina), Thomas Coutrot, Jean-Pierre Dupuy, François Flahault, Francesco Fistetti (Italia),Anne-Marie Fixot, Jean-Baptiste de Foucauld, Christophe Fourel, François Fourquet, Philippe Frémeaux, Jean Gadrey,Vincent de Gaulejac, François Gauthier (Suiza),Sylvie Gendreau (Canadá), Susan George (EstadosUnidos), Christiane Girard (Brasil),  Françoise Gollain (Reino Unido), Roland Gori, Jean-Claude Guillebaud, Paulo Henrique Martins (Brasil), Dick Howard (Estados Unidos), Marc Humbert, Éva Illouz (Israel), Ahmet Insel (Turquía), Geneviève Jacques, Florence Jany-CatriceZhe Ji (China), Hervé Kempf, Elena Lasida, Serge Latouche, Jean-Louis Laville, Camille Laurens, Jacques Lecomte, Didier Livio, Gus Massiah, Dominique Méda, Margie Mendell (Canadá), Pierre-Olivier Monteil, Jacqueline Morand, Edgar Morin, Chantal Mouffe (ReinoUnido), Yanna Moulier-BoutangOsamu Nishitani (Japón), Alfredo Pena-Vega, Bernard Perret, Elena Pulcini (Italia), Ilana Silber (Israel), Roger Sue,  ElviaTaracena (México), Frédéric Vandenberghe (Brasil), Patrick Viveret.

 

1 Ce texte est l’abrégé du Manifeste convivialiste, publié le 14 juin 2013 aux éditions Le Bord de l’eau (48 p. 5 €). Les lecteurs qui se sentiront en accord avec les principes qu’il expose peuvent en témoigner en déclarant leur soutien.

 

 


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