vendredi 7 novembre 2014

Marx contre Thatcher: le danger d'une Belgique divisée

Olivier Mouton

Journaliste politique au Vif/L'Express

Entre ceux qui manifestent et ceux qui travaillent, entre la N-VA et la gauche politico-syndicale, entre le fédéral et les Régions, le pays entre dans une logique de confrontation. Dangereuse, à l'heure où une refonte de notre modèle social est indispensable. Pourtant, le Mur de Berlin est tombé il y a vingt-cinq ans!



Manifestation nationale ce jeudi 6 novembre 2014. © Belga

Jeudi, les syndicats ont réussi leur coup de semonce face au gouvernement Michel Ier. Plus de 100.000 personnes ont défilé dans les rues de Bruxelles pour exprimer leur colère face à "l'injustice sociale" générée par la Suédoise. Parmi les manifestants, des responsables politiques d'envergure, dont le moindre n'est pas le Premier ministre sortant, Elio Di Rupo. Premier parti du côté francophone, poussé sur sa gauche par le PTB, le PS a entamé une impitoyable guerre des chiffres et de l'argumentation face à ce qu'il nomme non sans malice "la majorité MR - N-VA", tandis qu'au sein de la majorité, d'aucuns dénoncent "l'hystérie" socialiste, la N-VA laissant déjà entendre des velléités de représailles.

Jour après jour, le climat se détériore dans notre pays.

Les opinions sont bipolarisées comme jamais. Un citoyen dénonçait cette manifestation hâtive avec ces mots, en substance: "Cela ne me fait forcément pas plaisir de faire des efforts, mais contribuer à l'assainissement des finances publiques et à préserver le modèle social, c'est aussi de la solidarité." Ils sont nombreux à travailler ce jour, ulcérés par les désagréments causés par les mouvements sociaux. Dans la rue, d'autres crient leur colère face à un accord de gouvernement déséquilibré, qui fait la part belle aux riches, aux entreprises tout en brisant les travailleurs et les allocataires sociaux.

Ce bras de fer échauffe les esprits, ramène sur la table des débats liés au service minimum ou à l'irresponsabilité (juridique) des syndicats, exacerbe les convictions sur une ligne de fracture gauche-droite plus vivace que jamais. C'est vivifiant démocratiquement, peut-être, mais c'est potentiellement dangereux pour la cohésion fédérale.

Socialement, la concertation est au point mort, les syndicats s'estimant victimes d'un jeu de dupes au sein duquel gouvernement et patronat, flamand surtout, sont des alliés objectifs. Politiquement, les majorités fédérales et régionales se regardent en chiens de faïence du côté francophone, rendant pour l'heure impossible toute collaboration constructive alors que la sixième réforme de l'Etat l'impose plus que jamais.

Ce brasier est peut-être temporaire, mais il brûle et fait déjà des dégâts. Bruno Colmant, ancien chef de cabinet de Didier Reynders et économiste, dénonce une absence de vision fédérale terriblement dommageable à l'heure où, plus que jamais, la crise économique nécessite une refonte du modèle social belge. Alors que l'on devrait repenser fondamentalement les fondements de notre système, oser une grande réforme fiscale, revisiter notre protection sociale sans la détruire, induire une contribution de tous, valoriser la création d'activités tout en sanctionnant toutes les fraudes (fiscale comme sociales), on se retrouve à observer un match de catch, le remake d'un mauvais film des années 1970-80, quand Marx et Thatcher se menaient la vie dure par-delà un Rideau de fer qui, pourtant, est tombé depuis vingt-cinq ans aujourd'hui! À gauche, on raisonne plus que jamais en termes de "lutte des classes", à droite on met l'accent sur la responsabilité individuelle. Au milieu, c'est le silence gêné ou le dégoût qui prédominent...

IL EST L'HEURE D'APPORTER UNE VRAIE VISION D'AVENIR, TANT AUX CRIS DE LA RUE QU'AUX EXASPÉRATIONS DE CEUX QUI ONT DÉCIDÉ DE TRAVAILLER CE JEUDI

Du haut de sa jeunesse, le Premier ministre Charles Michel devra garder ses cinq sens et son calme pour renouer le fil de ce début de législature qui part en vrille. Marx-Thatcher? C'est comme si la N-VA et le PS continuaient à distance et sur le plan socio-économique leur campagne électorale et leur confrontation décisive pour l'avenir du pays. Au sein même de sa majorité, cela grince derrière une cohésion de façade, comme en a témoigné hier la réplique saillante de la secrétaire d'Etat N-VA Elke Sleurs face au vice-Premier ministre MR Didier Reynders. Tandis que le second annonçait sa volonté de défendre les institutions culturelles fédérales, la première a asséné que cela devait encore être discuté en Conseil des ministres - à vrai dire, il faut oser...

Charles Michel, à un moment donné, devra siffler la fin de la récréation s'il veut préserver son autorité. Il devra aussi prendre le temps d'exposer sereinement son ambition pour l'avenir du pays, pour autant que ce soit possible avec un parti nationaliste à ses côtés. Il a déjà pris des contacts informels avec les syndicats pour tenter de recoudre le fil social, ce qui est important.

Jusqu'au 15 décembre, date fixée par les syndicats pour une journée de grève nationale, il est probable que la musculation se poursuive. Ce sera alors le temps des prises de responsabilité, le moment où les syndicats décideront s'ils prolongent leur hiver rouge, l'heure où les politiques se décideront - ou non - à faire fonctionner le fédéralisme pour le bien-être des citoyens.

La refonte indispensable du modèle social belge n'appelle peut-être pas une majorité d'union nationale - quoique... -, mais elle nécessite au moins que tous les responsables politiques regardent l'horizon en dépassant des confrontations idéologiques dépassées. C'en est fini des Trente Glorieuses, une exception dans notre Histoire. C'en est fini de la Guerre froide. C'en est fini de l'aveuglement menant à un endettement abyssal de notre Etat-Providence.

Il est l'heure d'apporter des réponses équilibrées et une vraie vision d'avenir, tant aux cris de la rue qu'aux exaspérations de ceux qui ont décidé de travailler ce jeudi.

Charles Michel aura-t-il la force et la capacité politique de s'élever au-dessus de cette mêlée destructrice?



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

QUI SEME LE VENT …

Tout est dit, La Belgique aux abois a frôlé l’insurrection, les dockers anversois s’en sont donné à cœur joie mais Yvan Mayeur, le rouge was not amused. Qui sème le vent récolte un avis de tempête. Ceci n’est qu’un avant-goût des déchaînements du 15 décembre.

We are not exactly impressed par la réaction du premier ministre Michel..

C’est Bart de Wever qui une fois de plus a donné le ton : « Il n’y a pas d’alternative à notre politique. « Put that in your pipe and smoke it. »

Abselam "Qu’ils cassent les biens de l’État, pas ma voiture".

Les très riches caisses syndicales pourraient faire un geste.

MG



"QU’ILS CASSENT LES BIENS DE L’ÉTAT, PAS MA VOITURE"

A. G. 


Abdeslam n’en revient pas : il a assisté impuissant, depuis le trottoir, à l’incendie de sa voiture par "une trentaine d’hommes cagoulés"

Carcasses de voitures et de camionnette calcinées, feux rouges écharpés, vitrines brisées, bulles à verre incendiées. C’est un visage de désolation et de guérilla urbaine qu’offrent les alentours de la Gare du Midi, point de dislocation de la manifestation. Un autre visage de désolation, c’est celui d’Abdeslam, dont la voiture fut la première à faire les frais de la colère des manifestants."J’habitedans le coin. Alors, je suis venu voir comment se déroulait la manif. Ma femme n’osait pas sortir, elle me disait que c’était la guerre dehors. Mais j’y suis allé et suis resté sur le trottoir quand j’ai vu une trentaine de types, la plupart cagoulés, qui la secouaient dans tous les sens pour la renverser au milieu de la rue", a-t-il expliqué à nos confrères de La DH.

Prendre sa témérité à deux mains pour tenter de raisonner les coléreux ? "Je n’ai pas osé. Ils étaient une trentaine. Ils étaient cagoulés. Des gens qui font ça sont capables de tout. J’avais peur qu’ils soient racistes. Alors, j’ai assisté sans rien faire."

L'homme a du mal à cacher sa colère. "Moi aussi, je suis travailleur. Moi aussi je voulais manifester. Mais je venais seulement de me réveiller de ma nuit de travail. Je suis électricien pour un sous-traitant de la Stib. J’ai besoin de ma voiture pour aller d’une station à une autre. Comment je vais faire maintenant pour transporter tout mon matériel ? Si je suis absent une journée ou deux, je suis viré ! Tout a brûlé dans la voiture. Qu’ils cassent les biens de l’État mais pas ma voiture, pas celles des travailleurs !", s’enflamme Abdeslam.

Le jeune père de famille tempère sa rancœur lorsqu’une chasuble rouge et une autre verte s’arrêtent près de la carcasse calcinée, la mine contrite. "Franchement, ce n'est pas juste. Ce n’est pas bien de faire ça ! Ce n’est quand même pas une voiture de luxe." Non, c’était une Peugeot 106 Diesel d’occasion, achetée 2.500 euros."Je venais de changer la courroie de distribution", s’irrite Abdeslam.J’avais une assurance mais évidemment pas une Omnium."

"C’est à vous cette voiture ?" , compatit une passante. "Vous aussi ils ont incendié votre voiture ?", lui répond le trentenaire. "Non, moi j’ai plus de chance : ils ont seulement caillassé le pare-brise, les vitres et le capot."


 

BART DE WEVER RÉAGIT À LA MANIFESTATION: «IL N’Y A PAS D’ALTERNATIVE À NOTRE POLITIQUE»

Patrice Leprince Le Soir (et Belga)

Le président de la N-VA est revenu sur la manifestation nationale de jeudi. Tour d’horizon des réactions des politiques.



Les syndicats n’ont aucune alternative : ils veulent que nous copiions la France, mais ce pays est dans une situation infiniment pire  » que la nôtre, a déclaré jeudi soir, à la télévision publique néerlandaise, le président de la N-VA Bart De Wever en réaction à la manifestation nationale.

«  Notre pays a une importante organisation syndicale qui est forte pour mobiliser  », reconnaît le bourgmestre d’Anvers. «  Mais il n’y a pas d’alternative à notre politique. Nous devons maintenant persévérer et créer des perspectives pour les gens. D’autres pays qui nous ont précédés sont aussi passés par ces moments difficiles.  »


POUR CHARLES MICHEL, « LA JUSTICE DEVRA FAIRE SON TRAVAIL »

Le Premier ministre Charles Michel a fermement condamné les violences « inacceptables » qui ont caractérisé la fin de la manifestation nationale à Bruxelles et appelé à la concertation sociale, tout en maintenant le projet de saut d’index. La manifestation relève d’un droit démocratique et légitime, a souligné M. Michel sur RTL-TVi, mais les violences perpétrées par certains manifestants ne sont «  en aucun cas acceptables  ». «  La justice devra faire son travail  », a-t-il affirmé, rejetant toute idée d’impunité.



Il a appelé à la sérénité, au respect mutuel, à l’écoute et au dialogue, afin d’engager la Belgique dans des réformes permettant aux entreprises de créer plus d’emploi. «  Nous voulons protéger notre modèle social  » afin de pouvoir payer les pensions et la sécurité sociale à l’avenir, a-t-il relevé, rappelant le premier tour de table tenu en fin de journée avec les représentants syndicaux.

Face à la menace de la FGTB de ne pas s’asseoir à la table de négociation si le projet de saut d’index n’est pas supprimé, Charles Michel s’en est tenu à l’accord de gouvernement qui le prévoit. La marge de négociation est cependant « immense » à ses yeux, a-t-il dit, citant la mise en œuvre de la réforme des pensions, du marché du travail, etc.

«  Je pense aussi à tous ceux qui n’ont pas manifesté et qui ont la conviction qu’on a besoin de stabilité, et de donner au gouvernement la chance de démarrer des réformes dans le plein respect de la concertation sociale  », a-t-ilaffirmé.

UNE MANIFESTATION « PLUTÔT BON ENFANT » POUR OLIVIER CHASTEL

La manifestation nationale organisée par les syndicats à l’encontre du gouvernement fédéral était «  plutôt bon enfant  » et seul «  un petit nombre de manifestants ont dégradé la situation en fin d’événement  », a jugé le président du MR Olivier Chastel, jeudi soir sur la RTBF.

Condamnant ces violences, M. Chastel n’en a pas moins souligné la nécessité d’entendre les inquiétudes exprimées, comme le gouvernement l’a fait à ses yeux en recevant en fin de journée les syndicats. Il relève à cet égard qu’il a fallu attendre cette manifestation pour que les syndicats « acceptent enfin l’invitation du Premier ministre  ». Le président du MR ne se dit pas étonné de l’ampleur de la mobilisation, dont il trouve une cause dans «  la campagne orchestrée pendant des semaines par le PS  », coupable à ses yeux d’avoir alimenté «  un climat de haine  » fait «  de caricatures, de mensonges et d’exagérations  ».

Après la mobilisation syndicale contre les mesures du gouvernement fédéral, le président du MR, dont le parti est dans l’opposition dans les entités fédérées du sud du pays, a fait observer que les syndicats «  ne se sont pas encore beaucoup intéressés aux mesures du gouvernement wallon (PS-cdH, ndlr), qui toucheront le portefeuille du citoyen  ».


CÉCILE JODOGNE CONFIRME LA « MINORITÉ VIOLENTE 

La secrétaire d’État bruxelloise en charge du Service de l’Incendie et de l’Aide Médicale Urgente a fermement dénoncé les violences exercées contre les pompiers ambulanciers et la dégradation de leur matériel de travail lors de la manifestation nationale. Se disant consternée par les violents incidents survenus à l’encontre des pompiers ambulanciers bruxellois et des services de police, Cécile Jodogne a tenu à rappeler que le droit de manifester était un fondement de la démocratie.

«  Il est cependant regrettable qu’une minorité violente profite de ce droit pour saccager et attaquer. S’en prendre ainsi aux postes médicaux, mis en place pour porter secours immédiatement aux manifestants, est inadmissible  », a-t-elle commenté.

Pour Mme Jodogne, une fois qu’une estimation claire de l’étendue des dégâts et des blessures sera établie, «  il faudra prendre des mesures envers les auteurs de ces actes inacceptables  ».


YVAN MAYEUR : « DE VÉRITABLES HOOLIGANS QUI SONT VENUS CASSER BRUXELLES »

En fin d’après-midi jeudi, le bourgmestre de la Ville de Bruxelles se montrait globalement satisfait du déroulement de la manifestation avant que celle-ci ne dégénère complètement et finisse en affrontements violents avec la police, à proximité de la Gare du Midi. Un scénario d’une rare violence qui a fait sortir Yvan Mayeur (PS) de ses gonds. «  Je veux dénoncer ces quelques dockers anversois et des types qui, pour moi, sont de véritables hooligans et qui sont venus casser Bruxelles. Pour moi c’est inadmissible. Ce n’est pas l’objectif de la manifestation ni l’objectif social des organisations syndicales  ».

Pour le bourgmestre de la Ville, les dockers anversois sont clairement en ligne de mire. «  Ce n’est pas la première fois. Lors de la manifestation européenne, ils sont déjà allés casser le bureau de Catherine Ashton à la Commission, à Schuman. C’était déjà les dockers et je pense qu’Anvers doit maintenant résoudre ses problèmes avec son Port. J’aimerais en tout cas que les responsables du Port prennent leurs responsabilités. »

Et le bourgmestre de Bruxelles d’envisager lui aussi des poursuites envers les casseurs. «  Il y a eu plusieurs arrestations dont certaines judiciaires, nous examinerons chaque dossier et, le cas échéant, nous nous constituerons partie civile contre ces gens  ».

La colère du bourgmestre de la Ville est d’autant plus vive que plusieurs dizaines de policiers auraient été blessés. «  Rien que dans l’un des pelotons de notre zone, on dénombre 18 blessés dont 4 ont été hospitalisés. Je le dis : ça suffit !  »



 

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