jeudi 27 novembre 2014

Vidéos de l'Etat islamique : "L'information, c'est aussi ne pas montrer"

L'Obs

Droit à l'information ou propagande ? Les images des exécutions menées par les djihadistes font le tour des chaînes d'info et la une des journaux. Jusqu'où les médias peuvent-ils aller? Dominique Wolton répond.



Des combattants de l'EI sont aussi montrés en train d'exécuter au moins 18 hommes présentés comme des soldats syriens. (AL-FURQAN MEDIA/AFP)

Flouter, censurer ou décider de tout montrer, pour interpeller ? Telle est la question à laquelle sont confrontées télévisions, journaux et sites d'information du monde entier, face aux exécutions d'otages filmées et diffusées par les membres de l'Etat islamique. Dernière en date, la vidéo rendue publique, dimanche 16 novembre, de la décapitation de l'Américain Peter Kassig et de 18 soldats syriens. 

"L'Obsn'a pas échappé à ce dilemme : devait-on poster des images affichant ces djihadistes brandissant leur arme, les soldats syriens à leurs pieds, ou était-ce offrir une tribune au groupe terroriste ? Nous avons choisi la retenue. Quand les médias anglo-saxons, eux, préfèrent souvent montrer. Dominique Wolton, spécialiste des médias et directeur de recherche au CNRS en sciences de la communication, est catégorique : "Il ne faut absolument rien montrer de ces exécutions." Interview. 

 

L'UTILISATION DES MÉDIAS PAR LES TERRORISTES EST-IL UN PHÉNOMÈNE NOUVEAU ?

- Absolument pas. Les groupes qui commettent des actes terroristes ont recours aux médias depuis les années 1985-1990. J'ai sorti un livre à ce sujet, "Le terrorisme à la une" (Gallimard), en ... 1987 ! Et depuis, les terroristes savent encore mieux manipuler les médias. Il est donc extrêmement compliqué d’avoir des informations fiables sur le sujet.

LES IMAGES DES EXÉCUTIONS MENÉES PAR LES DJIHADISTES FONT LE TOUR DES CHAÎNES D'INFORMATION ET LA UNE DES JOURNAUX. NOURRISSENT-ELLELA PROPAGANDE EN FAVEUR DE L'EI ? 

- Bien sûr ! Cela s'explique tristement par la concurrence des chaînes de télévision et des sites d'information : c’est la course au scoop. La logique du spectacle l’emporte sur la déontologie, et c’est un grave problème. Le droit à l’information est devenu une caution à ce qui n’est qu’une concurrence informationnelle au niveau mondial.

LE DROIT À L'INFORMATION N'EST-IL PAS POUR AUTANT PRIMORDIAL ? 

- Il a bon dos, le droit à l’information ! Il s'agit là d'une véritable démagogie, trop souvent utilisée pour justifier les dérives journalistiques. Informer, c'est aussi, parfois, ne pas montrer, pour ne pas transformer le citoyen en voyeur. Recourir aux images d'exécutions mobilise les pensées les plus haineuses et voyeuristes. Tout le travail du journaliste réside dans le fait d'accepter d'avoir recours, de temps en temps, à l’autocensure, et de résister à la concurrence médiatique, pour ne pas entrer dans le chantage des terroristes. 

QUELS SONT LES RISQUES DES DÉRIVES DES MÉDIAS ? 

- Les journalistes commettent souvent l'amalgame entre terrorisme et islamisme, ce qui apporte de la confusion dans l'esprit du public. Ajoutez à cela l'accélération du temps de l'information, qui invite à la surenchère : le monde entier devient alors prisonnier d’une sorte de course terroristo-médiatique qui n’apporte rien à personne, et qui donne le sentiment à l’Occident d’être complètement pieds et mains liés. 

QUELLES PRÉCAUTIONS DOIVENT ALORS PRENDRE LES JOURNAUX ? 

- Chaque média doit s'efforcer d'élargir la logique des événements et de l’information à une problématique de la connaissance : il faut contextualiser l’acte terroriste. Cela ne revient pas à l’excuser ! Ni même à le justifier, mais à le mettre en perspective, pour comprendre les contradictions entre les différents mouvements terroristes qui ne sont pas unanimes. 

Pour cela, les chaînes télévisées et les journaux doivent consulter les journalistes de guerre chevronnés, car ce sont ceux qui connaissent la réalité de terrain, contrairement aux envoyés spéciaux. Ils doivent aussi avoir recours aux universitaires qui travaillent sur ces questions. 

L’idée générale est de construire une doctrine au niveau mondial contre le terrorisme médiatique, qui soit bien plus sobre et déspectacularisée. Moins réagir à l’événement, c'est résister à la provocation et au chantage des terroristes.

Propos recueillis par Julia Mourri


 

COLMMENTAIRE DE DIVERCITY

TERRORISME MEDIATIQUE


Ceux qui regardent le font à leurs risques et péril, les autres détournent les yeux, par respect. Celui qui cède à la tentation du voyeurisme se rend, inconsciemment complice des barbares. 

Les gamins qui jubilent sont déjà passés dans le camp des bourreaux. Tout cela est profondément abject et les médias ont la latitude de ne pas se faire complices de ces crimes contre l’humanité.

MG

 

 

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