mardi 23 décembre 2014

"Nous avons donné l'impression à beaucoup de musulmans qu'ils ne sont pas les bienvenus"


JONAS LEGGE 

Libre Belgique 



Ce week-end, Tariq Ramadan était "l'Invité du samedi de LaLibre.be" Intégration, créationnisme, voile, homosexualité, etc. : les thèmes abordés furent nombreux. Par contre, il en est un qui n'a pu être qu'effleuré (et qui ne figure pas dans l'interview) : la charia. Voici la définition que Tariq Ramadan en donnait sur sa page Facebook, en novembre 2013 : "Ma définition du concept de charia se traduit par : 'la voie qui mène à la fidélité'. Or pour moi, la voie de la fidélité, c'est l'application de la justice, la reconnaissance de l'égalité des citoyens et le droit pour chacun, femme et homme, d'être respecté dans son être et sa dignité".

Dans un ouvrage d'entretien avec le sociologue et philosophe Edgar Morin (*), l'islamologue précisait encore : "J'affirme l'absolue nécessité de revoir la compréhension et la traduction de la notion de 'charia', qui n'est ni la loi ni la loi divine, mais 'la voie'. Et que dit la voie ? Que ce sont d'abord les finalités qui doivent être claires et inaliénables, que ce sont ensuite les principes éthiques de ces finalités qui doivent être construits, et qu'enfin la loi n'est qu'un moyen de parvenir auxdites finalités et qu'elle ne doit pas être une obsession. La pensée musulmane, depuis des siècles, a réduit la 'charia' à un corps de lois dont l'origine divine figerait l'intelligence humaine. C'est une approche très réductrice".

Sur ce concept de "charia", LaLibre.be a interrogé Bernard De Vos qui, outre ses compétences de délégué général aux droits de l'enfant, est islamologue de formation.

LES JIHADISTES DE L'ETAT ISLAMIQUE TUENT AU NOM DE LA CHARIA, PRÉSENTÉE COMME "LA LOI ISLAMIQUE". CETTE PRÉSENTATION EST-ELLE RÉDUCTRICE ?

Il existe de nombreux courants dans l'islam et plusieurs manières d'envisager la charia. De manière caricaturale, il y a au moins trois visions envisageables. 1. Une charia traditionnelle, avec un retour permanent au texte, sans interprétation, sans liberté. 2. Un courant réformiste qui est à l'opposé, qui suggère de s'affranchir des textes. 3. La vision intermédiaire qui est notamment préconisée et soutenue par Tariq Ramadan. Elle prévoit de se "débarrasser" des aspects de droit pénal, de droit civil et du gros corpus juridique autour du mariage, de l’héritage et de la filiation, pour ne maintenir que les prescriptions relatives au culte. Cette vision considère qu’il doit y avoir une compatibilité entre l’islam et la laïcité "à la française" et certainement avec le pluralisme belge.

LA DÉFINITION DE TARIQ RAMADAN VOUS SEMBLE-T-ELLE COHÉRENTE ?

Il entend se démarquer du texte pur et privilégier à la fois un engagement social fort et la fidélité à une dimension spirituelle. Il n'y a pas dans sa vision d'opposition flagrante, fondamentale entre le monde occidental et l'islam. Dans cette optique, l'esprit doit prévaloir sur l'application littérale. Ni le coran, ni la sunna ne peuvent répondre à toutes les nouvelles réalités du monde. Mais ces textes constituent toujours une inspiration essentielle pour l’Islam européen.

TARIQ RAMADAN REGRETTE QUE CERTAINS TENANTS DE LA LAÏCISTES AIENT TRANSFORMÉ L'ESSENCE DE LA LAÏCITÉ ET QU'ILS AIENT "RÉDUIT LE PROCESSUS DE SÉCULARISATION À UNE ATTAQUE EN RÈGLE CONTRE LE RELIGIEUX ET SA PRÉSENCE DANS LA SOCIÉTÉ".

A partir du moment où la laïcité est poussée à un point tel qu'elle ne peut pas accepter des manifestations de l'expression d'autres cultes, ça pose évidemment question. Ces dernières années, c'est bien principalement autour des questions cultuelles que les débats ont tourné autour de l'islam: le port du voile, les prescrits alimentaires, l'abattage rituel,... Il s'agit pourtant d'épiphénomènes, de petits problèmes par rapport à la vraie question, qui est le vivre-ensemble. Cela a encore ajouté une somme de complexité et une distance entre les tenants du culte musulman et la laïcité. En Belgique, nous avons d’ailleurs trop tendance à rapporter la question de l'islam à l'interprétation de nos voisins français, où la laïcité a une tout autre portée que chez nous ; nous qui vivons plutôt dans une ancienne tradition de pluralisme philosophique et religieux que dans une laïcité pure et dure.

LA VISION DÉFENDUE PAR TARIQ RAMADAN VOUS SEMBLE-T-ELLE BÉNÉFIQUE AU VIVRE-ENSEMBLE ?

A force de ne pas accepter les manifestations du culte musulman, on a encore creusé le fossé qui nous sépare les uns des autres . A force de nous intéresser presque exclusivement à des démonstrations visibles d'une pratique cultuelle, nous avons donné l'impression à beaucoup de musulmans qu'ils ne sont pas les bienvenus, et que la manière dont ils voulaient pratiquer leur religion n'est pas acceptable. L’approche de Tariq Ramadan met l’accent sur la redécouverte de la fierté d’être musulman et sur la compatibilité entre l’islam et l’Occident. Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans une situation où nous devons nous poser la question "faut-il ou peut-on accepter le port du voile?" mais plutôt "comment peut-on continuer à vivre ensemble ?". Ou encore "Comment éviter que l’antagonisme provoqué par des courants fondamentalistes minoritaires ne bloque pas totalement le dialogue ?".

(*) "Au péril des idées, Les grandes questions de notre temps", Edgar Morin, Tariq Ramadan, Presses du Châtelet


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE VIVRE ENSEMBLE


Le climat général est en train de changer en Europe et pas forcément en faveur des musulmans qui y ont pris souche depuis cinquante ans. Les velléités islamistes n’y sont pas étrangères.

Rien n’est plus difficile que de restaurer un climat de confiance quand celui-ci a été rompu par des extrémistes partis de chez nous pour aller faire le coup de feu en Syrie et en Irak. Certains d’entre eux semblent avoir désormais des velléités de retour. "Comment peut-on continuer à vivre ensemble ?".  "Comment éviter que l’antagonisme provoqué par des courants fondamentalistes minoritaires ne bloque pas totalement le dialogue ?".

C’est Tariq Ramadan qui pose ces questions. Les réponses sont devenues encore plus difficiles qu’avant. Le vivre ensemble est ardu, entre hommes et femmes entre Flamands et francophones, entre libre-penseurs et croyants. Sans effort de part et d’autre on n’y arrivera jamais. Tout le monde le sait mais la crise rend les gens encore moins tolérants. Danger ! Ce qui se passe en Allemagne et plus singulièrement à Dresde est extrêmement préoccupant. Ils étaient 17.500 hier à crier dans les rues « Wir sind das Volk ». En France, Zemmour donne le ton sur les ondes et il s’invite en Belgique. L’interdire ? Interdire Ramadan ? Ce n’est pas très sérieux dans une démocratie pluraliste. « Nous avons donné l'impression à beaucoup de musulmans qu'ils ne sont pas les bienvenus, et que la manière dont ils voulaient pratiquer leur religion n'est pas acceptable. » Le fondamentalisme, l’intégrisme, le salafisme ne sont en effet pas solubles dans le pluralisme démocratique. Nous n’avons que faire en Europe de la sharia, même dans sa forme édulcorée. Que l’islam se cantonne donc dans la sphère privée, celle de la foi et des convictions personnelles.

 

MG

 

 

 

 

 

 

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