mardi 30 décembre 2014

La revue de l'Etat islamique, en allemand dans le texte

Paru dans Courrier International

Dabiq, un journal de propagande en ligne, appelle au djihad dans le monde entier, et notamment en allemand.


Dessin de Benedicte paru dans 24 heures, Lausanne.

On le redoutait depuis longtemps. Depuis la mi-octobre, c’est une certitude : des combattants de l’Etat islamique ont réduit en esclavage et vendu des femmes et des enfants yézidis dans le nord de l’Irak. L’information a été confirmée par le groupe islamiste piloté par le calife autoproclamé Abou Bakr Al-Baghdadi – en des termes et selon une logique qui témoignent d’un rare mépris pour l’humanité. 

Les yézidis sont à ses yeux une “minorité mécréante” d’“adorateurs du diable”. Après avoir consulté longuement leurs érudits, les islamistes seraient arrivés à la conclusion que l’asservissement et la vente de femmes et d’enfants yézidis sont légitimes – dans le respect des règles en vigueur, qui interdisent par exemple de séparer les enfants en bas âge de leur mère lors de la transaction. Leur outrecuidance ne s’arrête pas là :Beaucoup de ces femmes et enfants ont embrassé l’islam de leur plein gré et pratiquent désormais la religion avec assiduité, après avoir quitté les ténèbres du polythéisme.” Voilà ce que l’on peut lire dans le dernier numéro de Dabiq, le magazine officiel de l’Etat islamique. Si, dans les régions d’Irak et de Syrie tombées sous la coupe du groupe islamiste, l’organe de propagande est disponible en kiosque, c’est sur Internet que réside essentiellement son potentiel : Dabiq y est en libre accès. 

Quatre numéros en anglais, d’une cinquantaine de pages chacun, sont déjà parus. L’édition allemande est sortie en août [selon Cicero, plus de 450 Allemands combattent dans les rangs de l’EI]. “Il s’agit d’une revue haut de gamme qui s’adresse à un large public : elle cible aussi bien les recrues potentielles des quatre coins du monde que les experts occidentaux, recourant délibérément à des codes que le public occidental peut comprendre”, analyse Asiem El-Difraoui. Voilà des années que ce politologue [germano-égyptien] décrypte les rouages de la propagande islamiste moderne. En créant son propre organe, l’EI tente de s’attirer un maximum d’attention tout en conservant le contrôle de sa propre propagande : “L’EI veut faire parler de lui. C’est pourquoi il souhaite ardemment multiplier les relais individuels sur les réseaux sociaux. Dans le même temps, il ne doit jamais perdre la maîtrise du message idéologique central.” 

L’EI et ses affidés maîtrisent les moyens de communication modernes : les réseaux sociaux sont un terreau fertile pour la propagande. A côté des relais individuels évoqués par Asiem El-Difraoui, qui colportent l’idéologie à coups de tweets et de posts, les films jouent également un rôle prépondérant. La série en quatre épisodes Le Choc des épées, le filmFlames of War, ou la vidéo de propagande diffusée voilà peu de temps sur la ville âprement disputée de Kobané, où un otage de l’EI, le Britannique John Cantlie, est contraint une nouvelle fois de jouer les reporters, font partie du répertoire de l’offensive médiatique des djihadistes. 

Celle-ci est essentiellement orchestrée par les relais médiatiques de l’EI, aux premiers rangs desquels la société Al-Furqan Media et l’agence multimédia Al-Hayat, fondée en mai, qui édite depuis juillet Dabiq, organe officiel de propagande de l’EI. Dabiq est aussi le nom d’une localité proche de la ville syrienne d’Alep. D’après l’histoire originelle de l’islam, c’est là-bas, juste avant la fin du monde, que doit avoir lieu l’affrontement décisif entre les musulmans et leurs ennemis. Dans le même esprit, le magazine diffuse des textes exaltant le triomphalisme et la supériorité religieuse, mais pas seulement : des images montrent aussi des soldats prenant des poses résolues, des armes brandies et des dépouilles de victimes ensanglantées. 

Si des photos d’exécutions accompagnent les comptes rendus en provenance des zones contrôlées par l’EI, le groupe islamiste prend également soin de montrer un visage “bienveillant” : maisons de retraite et cliniques pédiatriques sont censées présenter l’organisation sous un jour positif. Quelques pages plus loin, pourtant, ce sont les images insoutenables de Steven Sotloff, journaliste [américain] assassiné, que l’on découvre. Chaque numéro propose aussi un genre de revue de presse : dans l’édition allemande, la rubrique est intitulée “L’Etat islamique vu par les kâfirs [mécréants]”. Naturellement, on ne verra nulle trace de femmes dans Dabiq. Pour ce qui est du choix des images, les “journalistes” restent fidèles à la ligne qui a déjà rendu leurs vidéos si populaires : uniformes de camouflage, camions-citernes et testostérone prédominent. 

Les rédacteurs s’appuient sur les textes religieux pour donner l’impression d’une union parfaitement naturelle entre la violence outrancière et la religion. “Le magazine fournit des justifications pseudo-religieuses aux crimes de l’EI”, fait observer Asiem El-Difraoui. La conspiration universelle contre l’islam est une litanie martelée à tout bout de champ. Pour Asiem El-Difraoui, qui décrivait dès 2008 les stratégies de propagande des djihadistes dans un documentaire impressionnant, Le Langage d’Al-Qaida, l’admiration des producteurs de médias de l’EI pour leur modèle est manifeste : “Ils veulent accaparer l’histoire d’Al-Qaida et les figures comme Ben Laden pour le compte de leur propre propagande.” D’ailleurs, les noms des hauts responsables d’Al-Qaida, comme Abou Moussab Al-Zarqaoui et Anwar Al-Awlaqi, reviennent souvent dans les pages du magazine, relève le politologue. 

Al-Awlaqi, responsable d’Al-Qaida qui aurait trouvé la mort au Yémen en 2011 dans une attaque de drones, avait fondé en 2010 le magazine anglophone officiel d’Al-Qaida, Inspire, qui s’adresse aux jeunes lecteurs américains et britanniques. Associant à une mise en pages moderne des textes religieux et des instructions détaillées permettant de fabriquer une bombe, Inspire avait suscité dans un premier temps des commentaires amusés avant de faire la une des médias, peu après sa parution. L’idée d’un organe de propagande islamiste n’est donc pas neuve. Cependant,Dabiq se place à un autre niveau et s’inscrit dans une démarche plus globale que son modèle. Ses concepteurs connaissent le pouvoir des mots et des images. 

“Nous sommes au cœur d’une guerre aussi médiatique que militaire”,peut-on lire dans le dernier numéro. La vision du monde que la revue colporte est claire comme de l’eau de roche dans l’édition allemande : “Le monde a été divisé en deux camps. Le camp de l’islam et de la foi et celui du kufr [mécréance] et de l’hypocrisie. Celui des musulmans du monde entier et celui des juifs, des croisés, de leurs alliés, et avec eux le reste des nations et des religions du kufr, tous à la botte des Etats-Unis et de la Russie, et encouragés par les juifs.” Telle est la vision du monde que propose l’édition germanophone de Dabiq

Katharina Pfannkuch 
Publié le 31 octobre 2014 dans Cicero (extraits) Berlin



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

ESPRIT CRITIQUE


La propagande est le carburant qui fait tourner les moteurs totalitaires. La propagande entend conditionner les cœurs et les esprits en empêchant les « sujets » de penser par eux-mêmes, ce qui est ou devrait être la première priorité de la démocratie. Cela exige un enseignement de grande qualité susceptible d’éveiller l’esprit critique. On en est loin en Communauté française et c’est ce qui à terme nous perdra. Un enseignement abrutissant ne peut former que des abrutis.

MG

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