samedi 17 janvier 2015

A Molenbeek: ce que les Belges musulmans pensent de Charlie


Elodie Blogie Le Soir

La plupart d’entre eux n’ont pas manifesté ce week-end. Car non, ils ne sont pas Charlie. Reportage.


La manifestation de ce dimanche à Bruxelles, il y était. Mais Abdelkader, cet ancien enseignant et médiateur dans les quartiers, aujourd’hui pensionné, sera le seul parmi ceux que nous rencontrerons dans ce café en plein centre de Molenbeek (et où nous ne croiserons pas une seule femme). Abdelkader a le visage bienveillant. Son discours est celui d’un vieux sage.

Il en a d’ailleurs l’aura. Lui qui a grandi dans un village marocain où il cohabitait avec de nombreux juifs, est aujourd’hui Belge «  et fier de l’être  » : « Dans mon âme et dans mon corps, dans ma manière de vivre, je dois participer et évoluer à l’intérieur de la société. En tant que citoyens, nous avons tous des droits, mais aussi des devoirs. Et chacun doit d’abord assumer ses devoirs  ». Fort de son âge et de son expérience, Abdelkader partage sa mémoire. Il se souvient de l’époque où, devant chez soi, on vendait du pain ou du lait que d’autres achetaient simplement en déposant la somme par terre, après s’être servi. «  Parce qu’il y avait une confiance absolue  ».

Il évoque l’islam des lumières, cet islam qui a laissé sa trace en Andalousie par exemple. «  Les jeunes n’ont même pas connaissance de cette civilisation. Il faut en revenir aux lumières, à l’origine car aujourd’hui, avec toutes ces images de l’islam qui ne sont pas la vérité, on recule, on fait marche arrière…  »



Pour cet ancien éducateur, la réponse réside avant tout dans... l’éducation ! Mais il ne s’agit pas juste de l’école. La famille, la rue doivent aussi faire leur boulot. «  Je parle d’éducation morale, éthique et participative afin de savoir jusqu’où on peut aller et où il faut s’arrêter, ce qu’on peut accepter et ce que l’on rejette  ». Selon lui, les problèmes actuels de la jeunesse viennent précisément de leur parcours éducatif et des échecs de celui-ci. Il ne mâche pas ses mots, les jeunes des quartiers sont trop souvent relégués dans des «  écoles poubelles  ». Abdelkader évoque aussi la stigmatisation et les incompréhensions réciproques : «  Les Belges ne comprennent pas que cette communauté n’est au départ pas venue pour rester. Ils pensaient rentrer chez eux. Avec le temps, ils se sont mariés, ont eu des enfants et sont restés en Belgique. Mais l’Europe a aussi oublié que ces Maghrébins ont participé à la libération de l’Europe et à sa construction : ils ont construit les routes, les usines  ».


« CONSIDÈRE TON PIRE ENNEMI COMME TON PLUS INTIME AMI »

Ce constat posé, Abdelkader ne se montre pas pessimiste pour autant. Selon lui, si peu de musulmans étaient présents dimanche à la manifestation à Bruxelles, c’est d’abord parce qu’ils n’étaient pas bien informés, parce qu’on ne les a pas préparés à comprendre qu’ils devaient se manifester. Parce qu’ils se sentent stigmatisés aussi, et qu’ils n’ont plus confiance.

Mais il insiste : « Ca existe toujours, le vivre ensemble. Et non, il n’est pas trop tard, pas du tout ! Celui qui porte le bien au fond de lui ne rencontre que le bien dans l’âme de chacun. Le Prophète avait un voisin juif qui, des jours durant, l’a insulté. Le Prophète n’a jamais fait de mal à ce voisin. Au contraire, le jour où ce dernier était malade, il s’est rendu à son chevet. Considère ton pire ennemi comme ton intime ami, a dit Mahomet. Nous devons ramener les gens vers un débat serein pour retrouver un consensus, un espace de parole entre ceux qui sont contre, ceux qui sont pour. C’est ça le vivre ensemble. C’est un travail minutieux pour reconstruire les choses d’une autre façon. Il y a des fissures, il faut les panser. Et jeter des ponts entre tous.  »


« JE NE M’IDENTIFIE PAS À UN SLOGAN »

Redouane, étudiant en sciences administratives de 22 ans, développe calmement ses arguments. Si certains de ses amis ont manifesté (mais une minorité qui « soutient le droit au blasphème »), lui pas : «  Je ne suis pas Charlie parce que leur ligne éditoriale ne me convenait pas. Et je ne parle pas juste des caricatures sur les musulmans. J’ai vu une caricature de prêtre qui viole un enfant, et cela m’a choqué en tant qu’être humain, simplement. Un ancien collaborateur (Olivier Cyran NDLR) a d’ailleurs estimé que depuis quelques années le journal avait basculé dans l’islamophobie  ». Redouane est évidemment contre l’idée de tuer des gens pour cela, «  mais l’esprit de la manif était bien «Je suis Charlie» et je ne m’identifie pas à un slogan, poursuit le jeune homme. J’aurais été en désaccord avec moi-même. Je trouve d’ailleurs qu’il y a une certaine hypocrisie de la part de personnes qui ne connaissaient pas ou n’approuvaient pas spécialement Charlie Hebdo et puis qui portent des affiches «Je suis Charlie »  » Pour lui, il y a bien une limite à la liberté d’expression : l’incitation à la haine.

A la question de la nécessité ou non pour les musulmans de se « désolidariser », Redouane répond fermement : «  Je suis musulman mais je n’ai pas à me désolidariser de ceci ou de cela. Breivik a dit clairement qu’il était chrétien et qu’il commettait son attentat au nom de l’évangile. Je n’ai pas entendu les chrétiens dire «Not in my name» et on n’a pas parlé d’extrémisme chrétien, comme on parle directement de terroristes islamiques. Le simple fait d’intégrer l’islam à cela est stigmatisant pour moi. Pour moi, ce sont juste des barbares !  »

Redouane, comme beaucoup, dénonce un «  deux poids, deux mesures  » dans le traitement médiatique. Il a par exemple lu le roman de Michel Houellebecq « Soumission » et estime que «  c’est un livre clairement islamophobe  ». Selon lui, les réactions auraient été nettement plus vives s’il avait écrit un tel roman sur les juifs. Idem pour Zemmour : «  Quand il parle de Pétain et des juifs, on s’émeut. Pas pour les musulmans. Pour moi, islamophobie et antisémitisme, c’est la même chose. C’est du racisme. Il ne devrait pas y avoir d’échelle entre les racismes  ».

Redouane n’est pas un défenseur de la thèse du complot «  Je préfère réfléchir à la raison de cet attentat. Pourquoi certaines personnes basculent. Les jeunes d’ici, leur objectif premier n’est pas d’aller faire le djihad, c’est juste de trouver un boulot et de fonder une famille ! Ceux qui partent ont des faiblesses, ils sont sans emploi, passent par la délinquance. Certains hommes politiques stigmatisent ces jeunes des quartiers. Mais il faut arrêter de croire qu’ils se réveillent un jour avec l’envie de partir combattre !  ». Pour l’étudiant, les autorités publiques doivent prendre leurs responsabilités : «  Dans certains quartiers, le chômage des jeunes est de 50 %. Ce n’est pas normal de tolérer ça dans une démocratie comme la nôtre ! Les jeunes veulent être valorisés, avoir des perspectives d’avenir  »


« LES MÉDIAS NOUS PRENNENT POUR DES MOUTONS »

Ali, éducateur spécialisé, la trentaine, tient un discours plus musclé. «  Si je n’étais pas à la manifestation dimanche, c’est parce que je pense la même chose que tous les jeunes avec lesquels je travaille : les médias nous prennent pour des moutons ! ». Ali développe les éléments qui, selon lui, sont louches. Le coup de la carte d’identité oubliée sur la banquette arrière arrive en premier lieu, juste devant les rétroviseurs qui auraient « changé de couleurs ».

«  Franchement, les gars, ils vont faire un attentat, tuer des gens et ils laissent leur carte d’identité dans la voiture ? Vous y croyez, vous ? Même un mec qui braque une bijouterie, il laisse ses papiers chez lui !  », rigole Ali. Pour lui (comme pour beaucoup d’autres, d’après ses dires), l’attentat est donc un coup monté par le gouvernement français pour éliminer deux terroristes et faire porter le chapeau aux musulmans. Il rappelle d’ailleurs les livres qui démontrent, preuves à l’appui, que le 11 septembre était lui aussi un grand complot. A partir du moment où il refuse de reconnaître que cet attentat a été orchestré par des musulmans, Ali ne comprend pas pourquoi il devrait manifester. La « liberté d’expression » est donc pour lui une notion complètement hypocrite, dès lors que les médias traditionnels «  cachent la vérité  ».

Cette interprétation des attentats n’empêche pas Ali de condamner fermement tout acte de violence commis soi-disant «  au nom de l’islam  ». «  Ce ne sont pas des musulmans, ils ne sont pas à la mosquée avec nous. Ils ne connaissent pas le Coran et tirent des versets de leur contexte. Les musulmans qui connaissent réellement l’islam, qui ont étudié ne peuvent pas accepter ça ». Dans son travail de terrain, Ali est confronté chaque jour à des jeunes qui désirent partir combattre en Syrie ou ailleurs. « Ils constituent une minorité des jeunes, mais ce sont des cas désespérés, des personnes seules, isolées, depuis 3,4 ans au chômage ou au CPAS. Ce sont des proies ! Souvent, ils fumaient de l’herbe toute la journée, sortaient et buvaient de l’alcool… Et du jour au lendemain, ils partent en se disant musulmans ?  »

Souli, un ami d’Ali qui vend des fruits et légumes sur les marchés, est moins tranché sur la thèse du complot. En réalité, l’attentat ne lui fait «  ni chaud ni froid  », affirme-t-il. Que représentent 17 personnes par rapport aux centaines, milliers d’autres qui meurent en Palestine, ou de la famine en Afrique ? Avec le même flegme, il évoque les jeunes qui partent combattre : «  il y a des fous partout. S’ils veulent partir, c’est leur choix. C’est comme ça  ». Qu’est-ce qui l’énerve alors ou le révolte ? La couverture médiatique de l’événement, démesurée selon lui. «  Et puis, c’est toujours pareil, dès qu’il y a un événement négatif lié à l’islam, les médias ne parlent que de cela. Quand il se passe des choses positives, ils ne sont jamais là !  ».


« J’EN AI MARRE DE LA BELGIQUE. ICI, ON NE SE MÉLANGE PAS »

Afifa est une commerçante dynamique, volubile autant que spontanée. Elle rigole, s’agite, parle vite et avec conviction, enlève son bonnet et donne un rapide coup de main dans ses cheveux quand elle aperçoit le photographe. «  Je vais vous dire franchement, jusque mercredi, je ne connaissais pas Charlie Hebdo. Et non, je ne suis pas pour «Je suis Charlie»... parce que je ne suis pas Charlie !  » Elle sourit. « Et puis, je n’ai pas le temps de manifester  » Il est plus de 19 heures quand elle nous reçoit dans sa petite épicerie . «  Mais nous sommes pour la liberté d’expression, contre les terroristes de toutes les religions, affirme Afifa avec conviction. Ce qui s’est passé n’est pas normal. Mais honnêtement, en Palestine, en Irak, en Afrique noire, tous les jours des gens sont tués, des femmes sont violées, ... et il n’y a pas une marche pour eux !  »

La commerçante, malgré son grand sourire, craint les retombées de l’attentat : «  Ici, on est dans un quartier «chaud» comme on dit. On a peur que la police nous mette tous dans le même sac. Je suis Belge, j’ai étudié en Belgique mais j’ai peur de ne plus être contrôlée comme une Belge  ». Irrémédiablement, c’est aussi l’éducation qui revient aussi dans la bouche d’Afifa : «  Comment est-ce possible qu’en 3e, 4e humanité, des jeunes nés en Belgique décrochent, jusqu’à 8 ou 10 élèves sur 20 dans certaines classes ! Pourquoi ne sont-ils pas accompagnés, pris par la main ? Bien entendu en tant que parents, on a aussi un rôle à jouer. Mais on les voit à peine ! On les dépose à 8h30, on les reprend, c’est à peine si on a encore le temps de manger avec eux, de parler avec eux. Ceux face à qui nos enfants sont huit heures par jour ce sont les profs, les éducateurs...Il faut motiver ces enfants ! Même si on ne va pas tous en faire des médecins  »

Afifa est rayonnante, mais son discours est grave : «  J’en ai marre de la Belgique : l’éducation, le milieu social dans lequel on vit, tout ça. Si je pouvais rendre ma carte d’identité et retourner au Maroc... Là-bas, tous nos enfants veulent aller à l’université. On profite de chaque événement pour apprendre de l’autre, pour aller vers lui. Ici, les Marocains restent entre eux, les Turcs, les Juifs, ... On ne se mélange pas, on ne se connaît pas  ».

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« ICI, LES MAROCAINS RESTENT ENTRE EUX, LES TURCS, LES JUIFS, ... ON NE SE MÉLANGE PAS, ON NE SE CONNAÎT PAS  ».

 

Cet article illustre assez bien les différentes sensibilités qui s’expriment. Une phrase me laisse rêveur Ici, les Marocains restent entre eux, les Turcs, les Juifs, ... On ne se mélange pas, on ne se connaît pas  ».

C’est clair nous continuons à vivre dans des ghettos d’inclus (les deux Woluwé, Uccle, BoitsfortDansaert)  et des ghettos d’exclus (Molenbeek, Saint-Josse, Anderlecht, Matonge)  avec quelques zones de relatif « overlapping » (Saint Gilles, Schaerbeek, Forest, Ixelles). Dans ces dernières quelques frémissements de dialogues, d’échanges et de solidarités mais pas de quoi parler vraiment d’un dialogue interculturel  moins encore d’une esquisse de mixité sociale. C’est dommage, c’est tragique même. Quid de la mixité sociale à l’école ? On a compris une chose essentielle : elle ne se décrète pas.

L’apartheid scolaire est une réalité bruxelloise difficile à nier. Certes, ce n’est pas nouveau mais dans un contexte de montée de tension, c’est carrément suicidaire sur le plan collectif.

« Sophie Kha "J’en ai marre de la Belgique : l’éducation, le milieu social dans lequel on vit, tout ça. Si je pouvais rendre ma carte d’identité et retourner au Maroc... "
C'est cela l'intégration ? » demande un forumeur 
"On les dépose à 8h30, on les reprend, c’est à peine si on a encore le temps de manger avec eux, de parler avec eux. Ceux face à qui nos enfants sont huit heures par jour ce sont les profs, les éducateurs...Il faut motiver ces enfants ! Même si on ne va pas tous en faire des médecins"  
Ce n'est pas aux enseignants à faire l'éducation des enfants mais aux parents et là encore si leurs enfants sont si mal, vous ne croyez pas que c'est à cause de la "non éducation" que les parents donnent et qu'il y a problème ? » Sans doute ce grincheux a-t-il raison. Et pour ce qui est du dialogue ? Un vrai dialogue de sourds : on ne se mélange pas parce qu’on ne se connaît pas et pire, parce qu’on n’a aucune envie de se connaître.

Reste la question dont dépendra la cohésion sociale demain : on fait quoi pour réformer l’école. Un pacte d’excellence (Milquet) ? 

Mais encore. La question est tout à fait fondamentale.

Pour ce qui est des réactions suscitées à l’étranger par la page de couverture du nouveau Charly Hebdo elle est dévastatrice comme la mèche qui fait sauter la poudrière.. Les banderoles des contestataires sont unanimes : "Je suis musulman, je ne suis pas Charlie", "Nous sommes tous Mahomet".

Les discussions allèrent bon train au café du commerce, sur les forums des quotidiens, sur les réseaux sociaux, dans les repas de familles et les dîners en ville. Personnellement je me suis fait rabrouer sèchement et ouvertement en m’étonnant de la rudesse de la couverture du numéro spécial de Charlie Hebdo que je me suis refusé à acheter car le la trouve inutilement irrespectueuse.  Volées de bois vert de la part de tous mes interlocuteurs. Même si cela me gêne beaucoup d’être de l’avis du pape François je persiste et signe au nom du respect de l’autre, de celui qui regarde le réel d’un autre point de vue que l’Européen de souche non musulman.

Faut-il rappeler que pour dialoguer il faut être deux et se respecter mutuellement en évitant de se caricaturer mutuellement.

MG 

 

DE VIOLENTES MANIFESTATIONS ANTI-FRANÇAISES AU NIGER

 

 


Des rassemblements interdits contre Charlie Hebdo samedi à Niamey ont viré à l'émeute. Une dizaine d'églises ont été incendiées et au moins quatre personnes tuées en 24 heures.

Des violentes manifestations hostiles à Charlie Hebdo et anti-françaises ont dégénéré samedi près de la grande mosquée de la capitale du Niger, Niamey où la police a tiré des gaz lacrymogènes tandis que des pierres étaient lancées sur les forces de l'ordre. L'ambassade de France à Niamey a demandé à ses ressortissants «d'éviter toute sortie». A Paris, le ministère des Affaires étrangères a appelé les Français présents au Niger à «renforcer la vigilance, respecter les conseils de sécurité et éviter les rassemblements et les attroupements».

Plus d'un millier de jeunes s'étaient réunis devant l'édifice malgré l'interdiction des autorités pour protester contre la publication de la caricature de Mahomet en une de l'hebdomadaire français. La mosquée avait été encerclée par quelques dizaines de policiers anti-émeute qui ont tenté de disperser les manifestants à coup de gaz lacrymogènes. Des cris tels que «A bas la France», «A bas les tricolores français» ou encore «A bas Charlie Hebdo» ont été scandés par les protestataires, dont certains hurlaient également «allah akbar»(Dieu est le plus grand).

Au cours de la journée, les violences se sont étendues à plusieurs quartiers de la ville, notamment celui de la cathédrale. Une centaine de policiers anti-émeute, munis de casques et de boucliers, protégeaient à la mi-journée l'édifice, essuyant des jets de pierres de protestataires, a constaté un journaliste de l'AFP. Des jeunes munis de gourdins, de barres de fer ou de pioches ont déambulé par ailleurs dans plusieurs quartiers de la capitale, selon ce correspondant. Les images sont d'une rare violence.

 

"NOUS SOMMES TOUS MAHOMET": LA LIBERTÉ SANS BLASPHÉMER



"Nous sommes tous Mahomet" : une fièvre religieuse s’empare de l’Algérie avec des enjeux de politique intérieure. Pour les principales autorités religieuses dans le monde, la liberté d’expression ne peut aller jusqu’à tourner la foi en dérision.

 

Les islamistes algériens s’enflamment

La dernière couverture de "Charlie Hebdo", où l’on voit le Prophète, une larme à l’œil, tenant une pancarte avec le slogan "Je suis Charlie", a soulevé une vive émotion parmi les croyants et créé un malaise dans la société. Il n’en fallait pas plus aux islamistes pour crier à une "nouvelle agression contre l’Islam" et mobiliser leurs troupes. Dès mercredi, les réseaux sociaux se sont enflammés autour des slogans "Je suis Mahomet" ou "Nous sommes tous Mahomet, repris sur des affiches collées sur des pare-brise et les vitrines des magasins.

Initiateur de l’opération, le Mouvement de la société pour la paix (MSP, parti islamiste modéré) a dénoncé "l’acte terroriste qui a plongé la France dans un grand trouble politique […] et les répercussions pouvant découler de l’exploitation de l’événement, aux fins de porter atteinte aux symboles sacrés de l’islam" . Il est très vite rejoint par tout le gotha islamiste, des plus modérés parmi les oulémas (docteurs de la foi) aux plus extrémistes des militants. Comme Abdelfettah Hamadache, l’imam salafiste qui a appelé, il y a quelques semaines, au meurtre pour blasphème de l’écrivain Kamel Daoud, finaliste du Goncourt 2014.

"LA CARAVANE DU PROPHÈTE PASSE !"

Pour éviter les débordements, le gouvernement, représenté à la manifestation de Paris du 11 janvier par le ministre des Affaires étrangères, a voulu prendre les devants. Le ministre des Affaires religieuses, qui contrôle les mosquées officielles, a invité les imams à prêcher la modération et la tolérance lors de la grande prière du vendredi, en insistant sur les qualités du Prophète.

Hier, les islamistes radicaux étaient à la manœuvre. A la sortie des mosquées, des dizaines de milliers de manifestants en colère ont envahi les rues de plusieurs villes. A Alger, où les manifestations sont pourtant interdites depuis juin 2001, les autorités ont fait le dos rond, tout en déployant un important dispositif policier. Les banderoles des contestataires sont unanimes : "Je suis musulman, je ne suis pas Charlie" , "Nous sommes tous Mahomet" .

Malgré la volonté des organisateurs de donner une image civilisée de leur mouvement, les dérapages sont inévitables. Des manifestants scandent "Kouachi chouhada(martyrs) à la gloire des terroristes qui ont attaqué "Charlie Hebdo". Comme un hommage involontaire à l’esprit "Charlie", un manifestant hurle au micro de Echorouk TV, une chaîne privée proche des islamistes qui a relayé l’opération : "Les chiens de ‘Charlie’ aboient ; la caravane du Prophète passe !"

Vers 15h30, la prière d’Al Asar est organisée dans la rue, sur la place du Premier mai, dans le centre d’Alger. A la fin, la foule force le barrage policier qui tente de la contenir et se dirige vers l’Assemblée nationale en scandant : "Le peuple veut un Etat islamique !" L’affrontement devient inévitable. Aux jets de pierres de manifestants qui veulent en découdre, répondent les grenades lacrymogènes de la police. Pour les Algérois, inquiets, ces scènes de violence rappellent la montée du FIS, au début des années 90, et la terreur qui allait faire plus de 250 000 morts. 

 

Au moins sept églises chrétiennes de la capitale ont été incendiées. Les sept lieux de culte, pour la plupart des églises évangéliques, dont certaines siégeaient dans de petites villas sans aucun signe religieux distinctif, ont été brûlés sur la rive gauche de Niamey, selon le journaliste de l'AFP, qui a vu les manifestants se diriger vers la rive droite de la capitale, où il y a aussi de nombreuses églises.


QUATRE MORTS, TROIS ÉGLISES INCENDIÉES

«On va tout casser. Nous protégeons notre prophète. Nous allons le défendre même au péril de notre sang», a déclaré un manifestant.

Plusieurs agences de l'entreprise française Pari mutuel urbain (PMU) et des kiosques publicitaires de l'opérateur téléphonique Orange ont été saccagés dans la ville. Des lambeaux des kiosques étaient utilisés comme matériau de barricades.

En milieu d'après-midi samedi, aucun bilan sur d'éventuelles victimes n'était disponible et les officiels nigériens ne s'étaient pas encore exprimés.

Le rassemblement intervient au lendemain d'émeutes à Zinder, deuxième ville du Niger, qui ont fait quatre morts et 45 blessés lors de manifestations anti-Charlie Hebdo. Le Centre culturel franco-nigérien a également été incendié et trois églises saccagées dans cette agglomération proche du nord du Nigeria.

«Nous n'accepterons pas que la chienlit s'installe», avait averti vendredi soir le ministre de l'Intérieur Hassoumi Massaoudou sur les ondes de la radio publique.

Le président du Niger fait partie des six chefs d'Etat africains qui ont participé à la Marche républicaine le 11 janvier à Paris, après l'attaque terroriste qui avait décimé la rédaction de Charlie hebdo.

«Sa participation» à la marche «procède de son engagement contre le terrorisme et pour la liberté» et «ne signifie nullement un quelconque soutien aux dérives qui peuvent découler d'une certaine conception de la liberté de presse», avait corrigé jeudi Marou Amadou, le porte-parole du gouvernement.

Vendredi, de violentes manifestations ont rassemblé des foules nombreuses dans plusieurs pays comme le Pakistan, le Mali, l'Algérie ou le Sénégal pour dénoncer la publication par Charlie Hebdo, à la une de son premier numéro après les attentats perpétrés à Paris, d'une caricature du prophète Mahomet.

Interrogé alors qu'il était en visite sur le marché de Tulle, François Hollande a rappelé samedi aux pays qui ont protesté contre l'hebdomadaire que «la France avait des principes, des valeurs», et que «ces valeurs, c'était notamment la liberté d'expression».

 

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