mardi 20 janvier 2015

"Charlie Hebdo" : l'école laïque doit remettre l'éthique au coeur de l'enseignement


Par Alain Bentolila  OBS
Linguiste

Pour le linguiste Alain Bentolila, il est urgent d'inscrire chaque démarche d’apprentissage dans sa signification sociale : l’affirmation de soi-même et le respect de l’Autre. Explications.

Édité par Barbara Krief 

 

 

Comment remettre l'école à sa juste place après les attaques de "Charlie Hebdo" ? (GILE MICHEL/SIPA)

 

La laïcité commença au moment où les hommes décidèrent collectivement d’imposer par le verbe leur pensée au monde. Le jour où, ne se contentant plus de contempler passivement l’œuvre de Dieu, ils se donnèrent l’ambition de l’interpréter, de la transformer et surtout de lui donner un sens par la force partagée du verbe.

 

La laïcité commença à l’aube de la bataille engagée pour découvrir les secrets qu’un dieu jaloux ne voulait pas divulguer, pour comprendre "ce qu’il y avait derrière" : derrière la vie, derrière les phénomènes qu’ils percevaient, derrière les apparences.

 

LA CONQUÊTE LAÏQUE

 

C’est ainsi que les intelligences singulières des hommes, réunies et exaltées par leur langue commune, parvinrent à défaire nœud après nœud l’entremêlement mystérieux des principes de la genèse et de la cohérence du monde. Refusant la fatalité du hic et du nunc, s’élevant ainsi au-dessus de son humaine condition, l’homme osa formuler l’universel, l’homme osa s’élever vers l’infini.

 

Cette élévation est l’exact opposé de la révélation, elle est une conquête laïque.

 

Mais cette conquête nous impose de transmettre à nos élèves une probité intellectuelle sans faille seule garante de la valeur scientifique et morale de l’élévation.

 

C’est donc parce que l’école laïque a choisi de s’exonérer des lois que Dieu avait imposé aux hommes, qu’elle doit, aujourd’hui plus qu’hier, placer au cœur même de son enseignement la formation à une résistance intellectuelle résolue.

 

À nos élèves, nous devons ainsi transmettre la nécessité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels.

 

Droits d’exprimer librement sa pensée mais obligation de la soumettre à une critique sans complaisance ; droits de faire valoir ses convictions mais interdiction de manipuler le plus vulnérable.

 

Droit d’affirmer ce que l’on croit vrai mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence.

 

Droit de questionner ce que l’on apprend mais devoir de reconnaître la légitimité du maître.

 

Droit d’interpréter les discours et les textes mais devoir de respecter la volonté et les espoirs de l’auteur.

 

L’école laïque ne dit pas ce qu’il faut croire, ni en qui il faut croire. Elle apprend à parler juste, à lire juste, à écrire juste et à raisonner avec rigueur.

 

L'école laïque donne ainsi à chaque élève les armes de la liberté et de la rigueur intellectuelles.

 

"LANGUE SANS CONSCIENCE N’EST QUE RUINE DE L’ÂME"

 

Si la langue donne à l’Homme ce pouvoir considérable de dire ce qu’il croit vrai partout et toujours, elle le laisse seul juge de son contrôle. Le verbe nous offre ainsi autant de pouvoir qu’il nous impose de responsabilité. Son exercice nous oblige d’emblée à nous poser la question de la probité de parole ; car, à la loi la mieux établie comme à l’allégation la plus infondée et la plus intolérable, la langue prête les mêmes structures, les mêmes mécanismes. 

 

La langue sert en effet, avec le même dévouement, l’usurpateur et le juste. À tous deux, elle donne le même pouvoir de situer leur discours au-delà du constat, hors d’atteinte du perçu. Et c’est bien parce que la langue donne à ceux qui l’utilisent ce pouvoir démesuré qu’elle impose une exigence éthique sans faille à celui qui parle ou écrit.

 

Exigence pour celui qui ose utiliser le discours du "partout" et du "toujours" parce qu’il doit être capable d’en démontrer la légitimité avec la plus grande rigueur.

 

Exigence vis à vis de celui qui nous adresse un discours de vérité parce que nous devons le questionner sans complaisance, en traquer obstinément les failles et les faux-semblants.

 

Je dirais volontiers en déformant à peine Rabelais :

 

"Langue sans conscience n’est que ruine de l’âme."

 

Bien plus que la capacité d’articuler des sons, c’est cette exigence éthique, à la hauteur de la puissance créatrice de la langue qui est inscrite au cœur même de l’humain. Elle en fait l’irréductible spécificité.

 

LES ENFANTS ONT LE DROIT DE QUESTIONNER LA VÉRITÉ

 

À nos enfants, nous devons donc apprendre, à l’école comme à la maison, qu’ils ont le droit de questionner la vérité proférée qui que soit celui qui la profère.

 

Nous devons aussi leur montrer que lorsqu'ils s’aventurent eux-mêmes à édicter une loi ou une règle ils doivent apporter les preuves qui fondent la légitimité et l’universalité de leur proposition. "Passer" la langue à un élève ne se réduit pas seulement à lui fournir des mots et des structures.

 

Transmettre le verbe au petit homme, c’est le convaincre de l’exigence de dire justement le monde :

 

"TU ES RESPONSABLE DE CE QUE TU DIS PARCE QUE LE VERBE A FAIT DE TOI UN CRÉATEUR ET NON PAS SEULEMENT UNE CRÉATURE."

 

Tel est le premier message de l’école laïque.

 

L’équilibre entre droits et devoirs est de la même façon inscrit au centre même de l’apprentissage de la lecture. L’école laïque, parce qu’elle est laïque, doit apprendre à établir un juste équilibre entre les deux exigences de la lecture : équilibre entre les légitimes ambitions d’interprétation personnelle et prise en compte respectueuse des conventions du texte.

 

AFFIRMATION DE SOI ET RESPECT DE L'AUTRE

 

Tout déséquilibre pervertit gravement la probité de l’acte de lire. Car lorsque le respect dû au texte se change en servilité craintive, au point que la compréhension même devient offense, s’ouvre le risque de n’oser donner à ce texte qu’une existence sonore en se gardant d’en découvrir et d’en construire le sens car toute construction du sens deviendrait sacrilège.

 

Le lecteur considère alors que le statut du texte le met hors d’atteinte de son intelligence et de sa sensibilité et il renonce à exercer son juste droit d’exégèse et de réfutation. Il pourra ainsi se livrer pieds et poings liés à des intermédiaires peu scrupuleux qui prétendront détenir la clé d’un sens qu’il recevra alors avec infiniment de crainte et de déférence.

 

Au contraire, le texte n’est qu’un tremplin commode pour une imagination toute puissante, lorsque sont négligées par désinvolture ou incompétence les directives qu’il impose, on rend alors ce texte orphelin de son auteur ; on en trahit la mémoire ; on efface la trace qu’il a voulu laisser ; on rompt la chaîne de la transmission en bafouant l’espoir de l’auteur d’être compris au plus juste de ses propres intentions mais aussi au plus profond de l’âme de son lecteur.

 

Pour que nos élèves reconnaissent la barbarie et la combattent, pour qu’ils ne confondent pas bourreaux et héros, il ne suffira pas de leur fabriquer à la hâte des kits de "bien-pensance" ou des chartes de bonne conduite intellectuelle et morale.

 

Notre école doit mettre l’éthique au cœur même des apprentissages.

 

On ne peut pas se contenter d’apprendre à nos élèves à écrire sans faute, à lire fidèlement, à parler correctement et à calculer exactement. L’enjeu qui nous est aujourd’hui imposé par la connerie meurtrière c’est d’inscrire chaque démarche d’apprentissage dans sa signification sociale : l’affirmation de soi même et le respect de l’Autre.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« PLACER AU CŒUR MÊME DE SON ENSEIGNEMENT LA FORMATION À UNE RÉSISTANCE INTELLECTUELLE RÉSOLUE. »


Une onde de choc traverse la blogosphère.

Chaque jour on y découvre des perles sous forme de remarquables papiers qui tentent d’analyser l’immense complexité de la crise que traverse l’humanité et singulièrement la démocratie européenne.

Beaucoup, et parmi les plus jeunes, les plus inexpérimentés, les plus fragiles socialement, les plus exclus, les plus frustrés sont tentés par des explications eschatologiques simplistes. Ils réfléchissent peu, obéissent aux prophètes de l’Apocalypse et s’en vont casser du mécréant la kalachnikov à la main.  Les masses frappées par la violence et la barbarie des islamistes ne savent plus à quels prophètes se vouer. Enfin, les penseurs de l’intelligentsia phosphorent sur la toile ce qui nous offre une magnifique moisson de textes et d’analyses riches et complexes.

Ouvrons notre filet :

« s’élevant au-dessus de son humaine condition, l’homme osa formuler l’universel, osa s’élever vers l’infini. »

 

« Cette élévation est l’exact opposé de la révélation, elle est une conquête laïque. »

 

« Mais cette conquête nous impose de transmettre à nos élèves une probité intellectuelle sans faille seule garante de la valeur scientifique et morale de l’élévation. »

 

« À nos élèves, nous devons ainsi transmettre la nécessité d’un équilibre exigeant entre droits et devoirs intellectuels. »

 

« Droit d’affirmer ce que l’on croit vrai mais devoir d’en rechercher obstinément la pertinence. »

 

« L’école laïque ne dit pas ce qu’il faut croire, ni en qui il faut croire. Elle apprend à parler juste, à lire juste, à écrire juste et à raisonner avec rigueur. »

 

« Le verbe nous offre ainsi autant de pouvoir qu’il nous impose de responsabilité. Bien plus que la capacité d’articuler des sons, c’est cette exigence éthique.  Transmettre le verbe au petit homme, c’est le convaincre de l’exigence de dire justement le monde :

 

"TU ES RESPONSABLE DE CE QUE TU DIS PARCE QUE LE VERBE A FAIT DE TOI UN CRÉATEUR ET NON PAS SEULEMENT UNE CRÉATURE."

 

« Pour que nos élèves reconnaissent la barbarie et la combattent, pour qu’ils ne confondent pas bourreaux et héros, il ne suffira pas de leur fabriquer à la hâte des kits de "bien-pensance" ou des chartes de bonne conduite intellectuelle et morale. »

 

« Notre école doit mettre l’éthique au cœur même des apprentissages. »

 

« On ne peut pas se contenter d’apprendre à nos élèves à écrire sans faute, à lire fidèlement, à parler correctement et à calculer exactement. L’enjeu qui nous est aujourd’hui imposé par la connerie meurtrière c’est d’inscrire chaque démarche d’apprentissage dans sa signification sociale : l’affirmation de soi même et le respect de l’Autre. »


Dans la meilleures des hypothèses, il se pourrait bien que tout ce remue-méninges induise une renaissance bienvenue de l’école républicaine et de l’enseignement officiel en Fédération Wallonie Bruxelles où le débat sur les cours religieux et philosophiques bat son plein en ce moment. On y reviendra.

MG

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