vendredi 9 janvier 2015

Ils vaincront (peut-être), mais ils ne convaincront jamais.


actualité et laïcité



Philippe Geluck

 

Face au drame d’hier, les mots manquent et certaines indignations paraissent être très en dessous de ce qui sous-tend cet acte de barbarie.

L’attentat contre les tours jumelles de New York, barbare lui aussi, était un acte ignominieux dirigé contre des personnes et des bâtiments. Il me semble que le massacre de Charlie Hebdo, quoiqu’il fasse moins de victimes, ajoute un degré dans l’horreur, car il assume – sans la moindre ambiguïté – sa volonté d’être un crime contre l’intelligence et la culture.

À défaut de trouver quelque chose de pertinent à dire sur cette actualité, je me suis souvenu d’un épisode de la guerre d’Espagne que je veux apporter à la réflexion sur la barbarie d’aujourd’hui et, accessoirement, sur celle de toujours.

Le 12 octobre 1936, trois mois après le début de la rébellion franquiste, « jour de la race », le général Milan Astray poussa, dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque, le cri de ralliement de la Légion étrangère espagnole : ‘Viva la muerte’. Salamanque se trouvait déjà à ce moment en zone nationaliste et le cri fut repris avec enthousiasme par les phalangistes présents.

Le philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l’université répliqua alors en des termes qui aujourd’hui prennent un sens qui n’a rien perdu de sa pertinence.

« Vous attendez tous ce que je vais dire. Vous me connaissez et savez que je ne peux garder le silence. Il y a des circonstances où se taire, c’est mentir. Car le silence peut être interprété comme un acquiescement. […]

« Je viens d’entendre un cri nécrophile et insensé : vive la Mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l’irritation de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en ma qualité d’expert que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant.

Le général Milan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantes l’était aussi. Malheureusement, il y a aujourd’hui en Espagne, beaucoup trop d’infirmes. Et il y en aura bientôt encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide.

Je souffre à la pensée que le général Milan Astray pourrait établir les bases d’une psychologie de masse. Un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui. »

À ces mots Milan Astray n’y tint plus. « Mort aux intellectuels, s’écria-t-il, vivala muerte ! ». Une clameur l’assura du soutien des phalangistes (…). « À bas les intellectuels hypocrites ! Traîtres !  » s’exclama José Maria Perman (…). Unamuno poursuivit :

« Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez cette enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu’il n’en faut. Mais vous ne convaincrez pas. (Venceréis porque tenéis sobrada fuerza brutapero no convenceréis). Car, pour convaincre, il faudrait que vous ayez des arguments. Or, pour cela, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit avec vous. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé. » »

Ce qu’a dit Unamuno ce jour là vaut aussi pour les assassins d’hier. Ce sont des infirmes et des imbéciles. ils ont fait plus que 12 victimes en essayant de tuer l’intelligence, mais ils constateront que celle-ci, ainsi que l’aspiration à penser librement survit, depuis des siècles aux persécutions des fanatiques. Cabu, Wolinski et leurs copains sont morts, c’est aux vivants de préserver la flamme. 

Claude Wachtelaer

 


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE TRIOMPHE DE LA MORT


 

Que  n’avons-nous cité ce texte fascinant à l’occasion des attentats précédents et singulièrement celui du musée juif de Bruxelles. C’est chez Pierre Assouline que nous l’avons trouvé, sur le blog des blogs, sa République des livres. A chaque fois nous le redécouvrons avec une égale fascination.

Nous n’avons pas repris l’image du triomphe de la mort de Bruegel qui pourtant illustrerait parfaitement ce terrible événement lui préférant le théâtre du mondedu Douanier Rousseau, sans doute inspiré de Bruegel.

Reste à se poser une question de fond : pourquoi– au-delà la promesse coranique de félicité érotique surhumaine- cette  fascination pour la mort que l’on retrouve aujourd’hui chez beaucoup d’adolescents, notamment dans leur accoutrement vestimentaire-singulièrement chez les gothiques- orné de têtes de mort et de crânes, comme aussi dans les hordes de motards en rupture, songeons aux Hells Angels?


It is the death drive, the instinct towards chaos.  

According to Freud, human beings all have a life instinct, Eros, which drives them to procreate, have survival skills – and a death drive – later coined as Thanatos.  The death drive compels humans to engage in risky and self-destructive acts that could lead to their own death (a desire to return to the inorganic state from which they came).

Marcuse: all you who wish to be revolutionaries must embrace the Great Refusal against the capitalist logic that tempts you. We are also left with this challenge from Lacan: all you who wish to be revolutionaries must embrace the second death in a true Act. Together, it is clear, they are issuing this joint challenge: the revolutionary stance, today, Lacan, Marcuse, and the Death Drive is that of Thanatos, the death drive. The only question that remains is: will we accept this challenge? Thanatos and Civilization:

Lacan, Marcuse, and the death drive

(DANIEL CHO University of California, Los Angeles, USA)

Vaste question, mais depuis Wilde nous savons que ce ne sont pas les questions qui sont indiscrètes mais les réponses lesquelles renvoient à une crise du sens dans notre société matérialiste désenchantée.

MG

 

APRÈS L'ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO, "IL EST URGENT D’ÊTRE LUCIDES"

ENTRETIEN>CHRISTIAN LAPORTE  La Libre Belgique


Mohamed Ramousi est un théologien musulman belge très préoccupé par l’évolution de l’islamophobie mais qui cultive avec force le souci d’une citoyenneté mieux partagée. Il y a d’ailleurs consacré un livre au titre explicite : "Citoyenneté : clef d’une contribution civilisationnelle des musulmans d’Europe".

LA GRAVITÉ DES FAITS DE PARIS VOUS INQUIÈTE… NOTAMMENT À PROPOS DE LA MANIÈRE DONT L’OPÉRATION A ÉTÉ MENÉE.

Oui, il faut se poser la question s’il s’agissait d’anciens combattants de Syrie ou non. La manière dont ils ont opéré avec des armes lourdes nous incite à se le demander. Si c’était le cas, on ne peut qu’espérer que ce ne soit pas le début d’autres attentats, y compris chez nous. Et si ce n’était pas le cas, il faut sérieusement s’atteler à combattre une série de personnes qui, en rupture avec la société, font passer leur haine en se référant faussement à la religion. On a tardé à agir car parallèlement les responsables à divers niveaux n’ont pas vu ou voulu voir qu’on était au bord de l’explosion. Il est urgent que l’Etat à tous ses niveaux apaise les tensions.

MAIS CELA NE REVIENT-IL PAS AUSSI AUX RESPONSABLES RELIGIEUX ?

En raison de la grande fragmentation de l’islam, les imams, les prédicateurs, les professeurs peuvent y contribuer là où ils se trouvent mais on n’est pas à l’abri de loups solitaires. Certains événements récents auraient déjà dû entraîner une plus grande prise en charge des périls par les pouvoirs publics et une meilleure explication de ce qu’est vraiment l’islam. Hélas, le mal est commis : tout le monde a entendu les meurtriers de Paris crier qu’ils avaient agi au nom d’Allah. Il y a un climat terriblement hostile aux musulmans qui gangrène et met à mal les efforts menés depuis des années pour développer un islam européen reposant sur la multiculturalité et sur le pluralisme.

IL FAUT EXPLIQUER, RÉEXPLIQUER QUE ÇA N’A RIEN À VOIR AVEC L’ISLAM…

Oui, le Coran le dit clairement : "Quiconque tue un homme tue l’humanité" mais aussi "Celui qui sauve un seul homme, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité tout entière"… La mort telle qu’elle a été semée à Paris n’a rien à voir avec l’islam : certains cherchent à légitimer leur haine de la société.

CELA NE VA PAS APAISER L’ISLAMOPHOBIE.

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COMMENT POURRAIT-ON AIDER LES IMAMS ?

Ils doivent en tout cas être mieux soutenus par les structures. L’Exécutif des musulmans devrait publier une brochure qui mette les choses au point avec de vrais arguments théologiques qui montrent qu’on n’est pas dans ce terrorisme face à des "fous de Dieu", que cette violence n’est pas une quête de piété. En même temps, je dois aussi répéter qu’on attend autre chose du gouvernement que des stigmatisations et des condamnations. On n’a pas abouti avec Joëlle Milquet mais cela s’est encore aggravé avec certains ministres ou députés de la majorité actuelle. Il faut une logique bien plus pro-active des décideurs et garder à l’esprit que proportionnellement la Belgique est "à la pointe" du nombre de volontaires partis en Syrie. Plus que jamais et très vite, il faut faire montre de lucidité…

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

IL Y A UN CLIMAT TERRIBLEMENT HOSTILE AUX MUSULMANS QUI GANGRÈNE ET MET À MAL LES EFFORTS MENÉS DEPUIS DES ANNÉES POUR DÉVELOPPER UN ISLAM EUROPÉEN REPOSANT SUR LA MULTICULTURALITÉ ET SUR LE PLURALISME.

 

Mohamed Ramousi

 

LETTRE OUVERTE AU MONDE MUSULMAN

 

Abdennour Bidar 

Philosophe spécialiste des évolutions contemporaines de l'islam et des théories de la sécularisation et post-sécularisation 


Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin - de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd'hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d'isthme entre les deux mers de l'Orient et de l'Occident!

Et qu'est-ce que je vois ? Qu'est-ce que je vois mieux que d'autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d'enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n'est pas moi ! », « Ce n'est pas l'islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t'indignes devant une telle monstruosité, tu t'insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu'à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l'islam dénonce la barbarie. Mais c'est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l'autodéfense sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l'autocritique. Tu te contentes de t'indigner, alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et comme d'habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l'islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n'est pas l'islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre, mais la paix! »

J'entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l'islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l'être humain sur le chemin du mystère de l'existence... Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l'islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine, je vois aussi autre chose - que tu ne sais pas voir ou que tu ne veux pas voir... Et cela m'inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t'a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l'islam et pas un autre masque ? C'est qu'en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D'où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c'est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd'hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton ventre malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres - pires encore que celui-ci - aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l'admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu'est la puissance de la religion - en bien et en mal, sur la vie et sur la mort - qu'ils me disent « Non le problème du monde musulman n'est pas l'islam, pas la religion, mais la politique, l'histoire, l'économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu'ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur du réacteur d'une civilisation humaine ! Et que l'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l'échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l'homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l'étendue des ombres d'obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d'hommes qui sont prêts à réformer l'islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l'humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C'est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes livres ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu'entrevoit leur espérance!

Il y a dans la Oumma (communauté des musulmans) de ces femmes et ces hommes de progrès qui portent en eux la vision du futur spirituel de l'être humain. Mais ils ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c'est l'état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d'Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou de l'«État islamique». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes: impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; prison morale et sociale d'une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l'égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l'autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l'Occident ? Combien de temps précieux, d'années cruciales, vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? Si je te critique aussi durement, ce n'est pas parce que je suis un philosophe « occidental », mais parce que je suis un de tes fils conscients de tout ce que tu as perdu de ta grandeur passée depuis si longtemps qu'elle est devenue un mythe !

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l'avouer enfin, tu as été incapable de répondre au défi de l'Occident. Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression intolérante et obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l'Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler de cette frénésie de consommation, ou bien encore de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie désormais mondiale qu'est le culte du dieu argent.

Qu'as-tu d'admirable aujourd'hui, mon ami ? Qu'est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l'admiration des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l'Inde à l'Espagne ? En réalité tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même... Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller et cela te rend aussi malheureux qu'agressif... Tu t'obstines à ne pas écouter ceux qui t'appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière. Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l'islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l'État que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu'à l'intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d'imposer que l'islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu'«Il n'y a pas de contrainte en religion» (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l'empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ? Je dis qu'il est l'heure, dans la civilisation de l'islam, d'instituer cette liberté spirituelle - la plus sublime et difficile de toutes - à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens !

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s'élèvent aujourd'hui dans laOumma  pour s'insurger contre ce scandale, pour dénoncer ce tabou d'une religion autoritaire et indiscutable dont se servent ses chefs pour perpétuer indéfiniment leur domination... Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu'ils ne comprennent même pas qu'on leur parle de liberté spirituelle, et n'admettent pas qu'on ose leur parler de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l'islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge », quelque chose de trop sacré pour qu'ils osent donner à leur propre conscience le droit de le remettre en question ! Et il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès leur plus jeune âge, et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas!

Or cela, de toute évidence, n'est pas imposé par le terrorisme de quelques fous, par quelques troupes de fanatiques embarqués par l'État islamique. Non, ce problème-là est infiniment plus profond et infiniment plus vaste ! Mais qui le verra et le dira ? Qui veut l'entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n'entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t'illusionnes, ô mon ami, en croyant et en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l'islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d'évoquer - une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive - est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l'islam ordinaire, l'islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l'islam de la tradition et du passé, l'islam déformé par tous ceux qui l'utilisent politiquement, l'islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? Cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement religion et liberté, cette révolution sans retour qui prendra acte que la religion est devenue un fait social parmi d'autres partout dans le monde, et que ses droits exorbitants n'ont plus aucune légitimité !

Bien sûr, dans ton immense territoire, il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d'approfondissement spirituel ; des milieux sociaux où la cage de la prison religieuse s'est ouverte ou entrouverte ; des lieux où l'islam donne encore le meilleur de lui-même, c'est-à-dire une culture du partage, de l'honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l'être humain et la réalité ultime qu'on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d'islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d'un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l'instant le droit de dire « Je choisis mon islam», « J'ai mon propre rapport à l'islam » n'a été reconnu par « l'islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s'acharnent à imposer que « La doctrine de l'islam est unique » et que « L'obéissance aux piliers de l'islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l'une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l'un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d'un Bien et d'un Mal, d'un licite (halâl) et d'un illicite (harâm) que personne ne choisit, mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence - contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles - de telle sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors, ne t'étonne donc pas, ne fais plus semblant de t'étonner, je t'en prie, que des démons tels que le soi-disant État islamique t'aient pris ton visage ! Car les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C'est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! Tu ne peux plus faire moins que ta révolution spirituelle la plus complète ! C'est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction. Quand tu auras mené à bien cette tâche colossale - au lieu de te réfugier encore et toujours dans la mauvaise foi et l'aveuglement volontaire, alors plus aucun monstre abject ne pourra plus venir te voler ton visage.

Cher monde musulman... Je ne suis qu'un philosophe, et comme d'habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu'à faire resplendir à nouveau la lumière - c'est le nom que tu m'as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Je n'aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français: «Qui aime bien châtie bien». Et au contraire tous ceux qui aujourd'hui ne sont pas assez sévères avec toi - qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t'arrive - tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel !Salâm, que la paix soit sur toi.

 

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LES RACINES DU MAL

« TU NE PEUX PLUS FAIRE MOINS QUE TA RÉVOLUTION SPIRITUELLE LA PLUS COMPLÈTE ! »

 Ces hommes se levèrent pour partir en se dirigeant du côté de Sodome. Abraham les accompagna pour les reconduire.
Et l'Eternel dit: «Le cri contre Sodome et Gomorrhe a augmenté, et leur péché est énorme.»
Les hommes s'éloignèrent et allèrent vers Sodome, mais Abraham se tint encore devant l'Eternel.
Abraham s'approcha et dit: «Supprimeras-tu vraiment le juste avec le méchant? Peut-être y a-t-il 50 justes dans la ville L'Eternel dit: «Si je trouve à Sodome 50 justes, je pardonnerai à toute la ville à cause d'eux.» (…) Abraham dit: «Que le Seigneur ne s'irrite pas et je parlerai. Peut-être s'y trouvera-t-il 20 justes.» L'Eternel dit: «Je ne la détruirai pas à cause de ces 20.»  Abraham dit: Peut-être s'y trouvera-t-il 10 justes.» L'Eternel dit: «Je ne la détruirai pas à cause de ces 10 justes.»  (Genèse 18.16-33)

 

Et s’il ne restait trois justes, ce monde qui se démonde sous nos regards ébahis serait-il sauvé ?

Après Edgar Morin le Sage, en voici un deuxième, il se nomme « Serviteur de la Lumière » et il s’attaque à la racine du mal. Il exige que chaque musulman fasse« sa révolution spirituelle la plus complète ! » autrement dit son jihad ; c’est le premier sens coranique de ce mot devenu funeste à cause des salafistes.

En analysant la culpabilité profonde de Adolphe Eichmann, Hannah Arendt conclut que ce fonctionnaire zélé du IIIème Reich n’est pas un Méphisto, en revanche elle voit dans ce pantin, ce clown famélique l’expression la plus pathétique du mal et elle conclut ; « Eichmann war einfach unfähig zu denken » Eichmann était incapable de penser. Abdennour Bidar dans son texte admirable démontre de façon irréfutable que la majorité des musulmans sont tout simplement incapables de penser par eux-même. 

« Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! TU NE PEUX PLUS FAIRE MOINS QUE TA RÉVOLUTION SPIRITUELLE LA PLUS COMPLÈTE !  

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l'une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman »

Signé Abdennour, « Serviteur de la Lumière ».

Puisse-Abdennour être entendu.

MG

 

 

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