vendredi 9 janvier 2015

« La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »

LE MONDE | Par Edgar Morin (Sociologue et philosophe)

 


La formule de François Hollande est juste : « La France a été frappée au cœur. »Elle a été frappée au cœur de sa nature laïque et de son idée de liberté, justement dans l’attentat contre l’hebdomadaire typique de l’irrespect, de la dérision atteignant le sacré sous toutes ses formes, notamment religieuses.Or l’irrespect de Charlie Hebdo se situe au niveau du rire et de l’humour, ce qui donne un caractère monstrueusement imbécile à l’attentat.

Notre émotion ne doit pas Paralyser notre raison, comme notre raison ne doit pas notre émotion.

CONTRADICTION NON SURMONTABLE

Il y eut problème au moment de la publication des caricatures. Faut-il laisser  la liberté offenser  la foi des croyants en l’ Islam en dégradant l’image de son Prophète ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération ? Je manifestai alors mon sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus que je suis de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés.

Mais bien entendu, cela ne modère en rien mon horreur et mon écœurement de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Cela dit, mon horreur et mon écœurement ne peuvent m’empêcher de

Contextualiser l’immonde attentat. Il signifie l’irruption, au cœur de la France, de la guerre du Moyen-Orient, guerre civile et guerre internationale où la France est intervenue à la suite des Etats-Unis.

La montée du Daech est certes une conséquence des radicalisations et pourrissements de guerre en Irak et en  Syrie, mais les interventions militaires américaines en Irak et en Afghanistan ont contribué à la décomposition de nations composites ethniquement et religieusement comme la Syrie et l’Irak.

Les Etats-Unis ont été apprentis sorciers et la coalition hétéroclite et sans véritable force qu’ils conduisent est elle-même vouée à l’échec, vu qu’elle ne réunit pas tous les pays intéressés, vu aussi qu’elle fixe comme but de paix l’impossible restauration de l’unité de l’Irak et de la Syrie, alors que la seule véritable issue pacifique (actuellement irréalisable) serait une grande confédération des peuples, ethnies religions du Moyen-Orient, sous garantie de l’Organisation des nations unies, seul antidote au Califat.

COÏNCIDENCE

La France est présente par son aviation, par les Français musulmans partis pour le Djihad, par les Français musulmans revenus du Djihad, et maintenant, il est désormais clair que le Moyen-Orient est présent à l’intérieur de la France par l’activité meurtrière qui a débuté avec l’attentat contre Charlie Hebdo, comme déjà le conflit israélo-palestinien est présent en France.

Par ailleurs, il y a une coïncidence, du reste fortuite, entre l’islamisme intégriste meurtrier qui vient de se manifester islamophobe et les œuvres islamophobes de Zemmour et Houellebecq, elles-mêmes devenues symptômes d’une virulence aggravée non seulement en France, mais aussi en Allemagne, en Suède, de l’islamophobie.

LA PEUR VA S’AGGRAVER

La pensée réductrice triomphe. Non seulement les fanatiques meurtriers croientcombattre les croisés et leurs alliés les juifs (que les croisés massacraient), mais les islamophobes réduisent l’arabe à sa supposée croyance, l’islam, réduisent l’islamique en islamiste, l’islamiste en intégriste, l’intégriste en terroriste.

Cet anti-islamisme devient de plus en plus radical et obsessionnel et tend àstigmatiser toute une population encore plus importante en nombre que lapopulation juive qui fut stigmatisée par l’antisémitisme d’avant-guerre et de Vichy.

La peur va s’aggraver chez les Français d’origine chrétienne, chez ceux d’origine arabe, chez ceux d’origine juive. Les uns se sentent menacés par les autres et un processus de décomposition est en cours, que peut-être pourraarrêter le grand rassemblement prévu samedi 10 janvier, car la réponse à la décomposition est le rassemblement de tous, comprenant toutes ethnies, religions et compositions politiques.

▪ Edgar Morin (Sociologue et philosophe) 

 


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE SAGE A PARLÉ

Une seconde onde de choc traverse le monde libre après la chute des tours jumelles et ébranle l’inconscient collectif de l’occident.

En une page, Edgar Morin situe l’événement dans sa dimension majeure, celle de l’esprit.

Méditons ce texte et sachons raison garder dans cette tempête d’émotions.

MG


JEAN D'ORMESSON : NOUS SOMMES TOUS DES CHARLIE HEBDO


 Par Jean d'Ormesson



FIGAROVOX/TRIBUNE - Face à la barbarie de l'attentat contre Charlie Hebdo, Jean d'Ormesson appelle à la solidarité nationale.

Jean d'Ormesson est écrivain. Il est membre de l'Académie Française.
 L'émotion submerge Paris, la France, le monde. Nous savions depuis longtemps que, renaissant sans cesse de ses cendres, la barbarie était à l'œuvre. Nous avions vu des images insoutenables de cruauté et de folie. Une compassion, encore lointaine, nous avait tous emportés. La sauvagerie, cette fois, nous frappe au cœur. Douze morts, peut-être plus encore. Des journalistes massacrés dans l'exercice de leur métier. Des policiers blessés et froidement assassinés. La guerre est parmi nous. Chacun de nous désormais, sur les marchés, dans les transports, au spectacle, à son travail, est un soldat désarmé.

Nous avions des adversaires. Désormais, nous avons un ennemi. L'ennemi n'est pas l'islam. L'ennemi, c'est la barbarie se servant d'un islam qu'elle déshonore et trahit. Les plus hauts responsables de l'islam en France ont dénoncé et condamné cette horreur. Il faut leur être reconnaissants.

NOUS VIVIONS TOUS, MÊME LES PLUS MALHEUREUX D'ENTRE NOUS, DANS UNE TROMPEUSE SÉCURITÉ. NOUS VOILÀ CONTRAINTS AU COURAGE.

La force des terroristes, c'est qu'ils n'ont pas peur de mourir. Nous vivions tous, même les plus malheureux d'entre nous, dans une trompeuse sécurité. Nous voilà contraints au courage.

L'union se fait autour des martyrs libertaires d'un journal défendant des positions qui n'étaient pas toujours les nôtres. Des journalistes sont morts pour la liberté de la presse. Ils nous laissent un exemple et une leçon.

Loin de tous les lieux communs et de toutes les bassesses dont nous sommes abreuvés, nos yeux s'ouvrent soudain sous la violence du coup. Nous sommes tous des républicains et des démocrates attachés à leurs libertés. Mieux vaut rester debout dans la dignité et la liberté que vivre dans la peur et dans le renoncement. Devant la violence et la férocité, nous sommes tous des Charlie Hebdo.

 

 

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