vendredi 23 janvier 2015

Le cours de religion doit être réformé

 Béatrice Delvaux, Ann-Charlotte Bersipont, Philippe De Boeck, Corentin Di Prima, William Bourton, Elodie Blogie, Jean-François LauwensEricBurgraff  Le Soir

Un consensus s’est dégagé pour une réforme lors du débat que nous avons organisé.



• 

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, une question est vite arrivée sur la table. Et si tout cela était de la faute de l’école? Selon certains, celle-ci n’aurait pas assez enseigné de notions telles que le vivre ensemble. D’autres ont repris des propositions antérieures portant sur l’ajout de cours de citoyenneté dans le cursus scolaire. D’où l’idée de réaliser un grand débat sur la place du cours de religion à l’heure actuelle. Pour le réaliser, nous avons réuni un grand panel d’invités venus d’horizons différents: parents, professeurs, élèves, politiques,…

Si PS et CDH se sont accordés pour instaurer un cours de citoyenneté dans l’accord de gouvernement, FDF et MR, qui soutiennent l’idée, veulent aller plus loin. Globalement, nos invités partagent le point de vue selon lequel les élèves ne doivent plus être divisés dans de tels cours, mais plutôt rassemblés. De quoi mieux refléter le vivre ensemble qui doit leur être inculqué. Toutefois, les modalités diffèrent forcément en fonction des acteurs et de ce qu’ils représentent. Sans compter que l’existence de plusieurs réseaux complique la tâche en Belgique.

 

Par exemple, si la question d’un seul cours commun ne pose pas de problème dans le libre confessionnel, la Constitution pourrait être un frein dans l’enseignement officiel.

1. L’ÉCOLE DOIT-ELLE PARLER DE RELIGION?

Faut-il maintenir des cours de religion ou des cours de morale laïque à l’école ? En France, il n’y en a plus depuis longtemps.

Les avis sont partagés, même si beaucoup ne se posent même pas la question. Le seul qui a un avis très clair s’appelle Carlo De Pascale. Animateur culinaire à la RTBF, il se bat contre le principe de devoir choisir dans l’enseignement officiel. Après avoir épuisé tous les recours possibles contre cette obligation, son cas est en traitement à la Cour constitutionnelle.

«  Je me bats pour un non-choix, explique-t-il. Comme on ne peut pas refuser, j’ai décidé de me battre contre ce principe. Ce que je demande est très clair, c’est que nos enfants aient un cours sur le vivre ensemble ou la citoyenneté. Ne les séparons plus. Car plus on sépare nos enfants, plus on crée des ghettos. Cela se fait déjà dans certaines écoles du libre comme à Decroly où ça se passe très bien.  »

«  Dans une étude que nous avons réalisée sur le sujet, il ressort très clairement que les parents veulent autre chose à la place : un cours de citoyenneté ou d’histoire des religions. En tant qu’association, nous estimons que la religion relève de la sphère privée  », explique le président de la Fapeo, Luc Pirson. «  Les parents veulent une approche globale de l’éducation, ils souhaitent surtout moins d’inégalités et de désespérance  », ajoute Delphine Chabbert(Ligue des familles).

Le cours de religion, une chance ou un problème ? Pour Etienne Michel, du Segec, le problème se situe surtout dans l’enseignement officiel où il faut choisir et où les enfants sont séparés en fonction des choix : «  Ce n’est pas le cas chez nous où il n’y a que le cours de religion catholique que tout le monde suit.  » Et les cours philosophiques ? «  La bonne solution, c’est d’introduire des nouveautés dans le cours de religion catholique  », précise Etienne Michel.

Côté politique, Olivier Maingain estime qu’on peut très bien s’en sortir sans changer la Constitution pour l’enseignement officiel. Comment ? En rendant le cours de religion optionnel et en le remplaçant par un cours obligatoire sur nos valeurs communes. «  Dans l’officiel, il faut choisir et je reconnais que ce n’est pas idéal  », conclut Joëlle Milquet en attendant l’arrêt de la Cour constitutionnelle.

 

2.QU’ENSEIGNE-T-ON AU JUSTE, EN RELIGION ET EN MORALE?

Jésus, Marie, Joseph, d’un côté. Combat anticlérical de l’autre. Les cours philosophiques suivent-ils toujours le bon vieux clivage de la société belge du Pacte scolaire de 59 ? Que nenni ! D’abord parce que depuis 55 ans, d’autres religions ont fait leur chemin dans nos régions. Ensuite parce que le prosélytisme a vécu. Étudiants, professeurs et représentants de réseaux sont au moins d’accord sur ce point : ces cours se profilent désormais comme des lieux de débat.

Ikram, élève de religion islamique à l’athénée Gatti de Gamond, l’assure : « Le cours évolue avec l’âge : plus on avance, plus le débat prend de l’espace. » Elliot, inscrit en morale laïque à l’athénée Jean Absil, évoque quant à lui les notions de philosophie abordées dans le cursus. Les deux se rejoignent très vite sur « un cours commun qui leur permettrait de mieux connaître l’autre ».

Thomas Gillet, professeur de morale laïque à l’Inraci, ne dit pas autre chose : « On fait de l’interculturalité et non de la multiculturalité, on pose les grands enjeux de société liés à l’actualité. L’important est de favoriser l’esprit critique, de faire preuve de libre examen, sans rejeter la foi. »

Côté catholique, on ne rejette évidemment pas la foi mais on n’en fait pas non plus son fonds de commerce : « Ce cours n’est pas de la catéchèse, c’est une recherche sur le sens de l’existence, dit l’inspecteur Desmedt. La catéchèse s’adresse aux croyants, nous, on est confrontés à des élèves pratiquants ou non, croyants ou non, catholiques ou non. »

Radouane Attiya, professeur de religion islamique à l’athénée Rogier de Liège, complète : « Je n’enseigne pas de vérité, mon cours tourne autour de trois axes : questionnement philosophique, dialogue interconvictionnel et exploration des fondements théologiques et philosophiques de la citoyenneté. » Trois axes qui fondent d’autres cours philosophiques. Pas étonnant puisqu’ils constituent le socle commun sur lequel se sont un jour entendus les chefs de culte et de morale.


3.UN COURS QUI RÉUNIT TOUS LES ÉLÈVES PLUTÔT QUE DE LES SÉPARER?

Avant même de parler du contenu des cours, un obstacle se pose de manière criante : «  Ce qui est important, c’est de connaître les autres religions  » (IkramRaahli) ; «  La religion ne s’apprend pas au cours mais en privé. Ce qui doit s’apprendre à l’école, c’est plutôt celle des autres » (Eliott Van Oeteren).

Clairement, c’est la question de la séparation qui est en question : cela «  est de moins de moins bien vécu  » (Delphine Chabbert, Ligue des familles), « on ne veut plus de cette séparation  » (Caroline Sägesser, ULB). Les acteurs de terrain sont moins convaincus : «  Cela fait dix ans que je suis inspecteur et que j’entends cela. Du temps de Marie Arena (PS), nous avons demandé l’autorisation de faire des activités en commun. Rien ne s’est fait », rappelle Michel Desmedt, inspecteur de religion catholique. Pour Radouane Attiya, professeur de religion islamique à Liège, c’est «  inopiné, car le cadre légal existe déjà pour se rencontrer et travailler ensemble dans le cadre des cours  ».

Thomas Gillet est professeur de morale à Bruxelles : «  Pour moi, effectivement, le vrai problème, c’est qu’à partir de 6 ans, les enfants sont séparés. Il y a deux heures pour créer un cours spécifique où les élèves ne seraient pas séparés. Cela ne se ferait peut-être pas facilement, mais la gestion des conflits fait aussi partie de la société.  »

Christian Leclercq, président du CECP (enseignement des communes et des provinces), va dans le même sens : «  Ces cours philosophiques sont dépassés et il est dommage qu’il ait fallu les événements des derniers jours pour arriver à cette réflexion. Je pense que, dans l’officiel, il faut effectivement rapidement changer une des deux heures de cours philosophiques en un cours commun. Le vivre ensemble commence par là.  »

La déclaration gouvernementale de la Communauté française, défendue par Joëlle Milquet et que le MR se dit prêt à soutenir tout en souhaitant aller plus loin, prévoit, on l’a dit, d’aller dans ce sens : la substitution d’une des deux heures de cours de religion/morale dans l’officiel par un cours d’éducation à la citoyenneté. Cela ne concerne donc que la moitié des élèves. Etienne Michel, directeur général du Segec (Enseignement catholique), rappelle en effet que «  cette problématique de la séparation ne concerne que l’enseignement officiel. Dans le libre, par conviction et par dispositions réglementaires, il n’y a qu’un seul cours de religion que suit chaque élève, même musulman ou athée, mais qui ne pose pas de problème puisqu’il ne se donne pas dans un esprit prosélyte.  »


4.UN COURS DE CITOYENNETÉ OU DE PHILOSOPHIE À LA PLACE?

Remettre les cours de religion en question est une chose, mais pour les remplacer par quoi ? « Nous poussons au remplacement de ces cours par deux heures de citoyenneté. On y mettrait l’histoire et le fait religieux, mais aussi on y replacerait l’élève comme citoyen de l’Etat, il y apprendrait son fonctionnement », propose Luc Pirson, président de la Fapeo.

Les uns parlent de cours de philosophie, d’autres d’éducation à la citoyenneté. Edouard Delruelle (ULg) tranche : « Dans les actuels cours philosophiques, on fait tout sauf de la philosophie, au contraire de la France. Citoyenneté ou philosophie ? Les droits, les devoirs, le droit subjectif, mais aussi la vraie philosophie, pas lire Kant dans le texte, mais l’esprit critique, apprendre à penser par soi-même. »

A ce stade, on le sait, l’accord de gouvernement de la Communauté française prévoit le remplacement d’une heure de cours confessionnel par une heure d’éducation à la citoyenneté dans l’officiel. Joëlle Milquet (CDH), ministre de l’Education : « Si ça doit évoluer vers 2 heures, on doit en discuter avec le PS. Je suis ouverte à cette discussion mais ce n’est pas dans l’accord de gouvernement et l’article 24 de la Constitution dit qu’on doit donner des cours des différentes religions. »

Olivier Maingain (FDF) balaie l’argument : « La laïcité à la française, que je partage, c’est que la loi collective, ou le droit, l’emporte sur la loi personnelle, les convictions, la religion. L’égalité hommes-femmes, par exemple, est au cœur d’un cours de citoyenneté. Il faut un cours obligatoire expliquant comment on est arrivé à nos valeurs. La Constitution n’interdit pas l’instauration de ce cours obligatoire ni que les cours de religion deviennent des cours en option. » Richard Miller (le MR soutiendra la proposition) plaide, on le sait, « pour un cours obligatoire qui montre, à travers la philosophie, ce que sont les valeurs de notre société démocratique. Et c’est toujours le PS qui s’y est opposé… »


5.L’ÉCOLE N’EST-ELLE PAS DÉPASSÉE PAR LE NET?

Que peut l’école face aux théories du complot qui se sont inévitablement propagées comme une traînée de poudre au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo ? Lors d’un reportage réalisé dans une école du centre de Bruxelles, le malaise des enseignants face à certains discours véhiculés était perceptible (Le Soir du 9 janvier). Comment agir, en classe, pour peser sur l’influence du milieu social et d’internet quand ces derniers poussent à la dérive, voire au terrorisme ?

Radouane Attiya, professeur de religion islamique à l’Athénée royal Charles Rogier à Liège, le confirme : «  Dans le cadre de mes fonctions, dans une classe de 25 élèves, quand on aborde l’actualité et ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, j’ai 24 bras qui se lèvent pour dire qu’il y a des zones d’ombre dans ce qui s’est passé et qu’ils croient aux théories du complot. Il y a effectivement beaucoup de travail à faire sur ce plan dans le cadre de l’école.  » Thomas Gillet, qui enseigne la morale laïque à l’Inraci, a également été témoin dans ses cours de ce phénomène qui, selon lui, est plutôt minoritaire. Il tient à nuancer : « Cette aspiration aux théories du complot traverse toutes les confessions et n’est pas propre aux élèves musulmans. »

S’il est vrai que « les vérités révélées passent de plus en plus par le web », analyse Louis-Léon Christians (UCL), il n’y a pas de raison que l’école démissionne :« Énormément de travaux scientifiques existent et prennent la mesure du phénomène. Des études sont en cours pour étudier les techniques psychologiques de défondamentalisation. L’éducation a une prise sur ce phénomène, mais la solution ne passe certainement pas par la privation d’une parole dans l’espace public, mais en construisant un moment commun de dialogue. » La question qui se pose au niveau de l’école, résume Edouard Delruelle, c’est « comment construire ensemble quelque chose qui est l’objectivité ? ».

Alors, comment ? Pour Olivier Maingain (FDF), « la construction de la réflexion doit l’emporter sur l’immédiateté de l’information non critique, pas mise en perspective, que l’on trouve sur internet et qui induit des comportements utilitaires », voire pire. S’appuyant sur son expérience scolaire, il souligne l’importance du rôle de l’enseignant : « C’est parce qu’on a eu des professeurs qui éveillaient l’esprit critique qu’on a résisté à certaines sirènes, radicales, mercantiles. » Cet éveil doit être cultivé« dès la 1re primaire », estime-t-il. Joëlle Milquet (CDH) ajoute : « C’est comme ça qu’on forgera des comportements de vigilance humaine. On le voit en France, ne pas avoir de cours convictionnels n’est pas forcément la solution. »

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« FORGER DES COMPORTEMENTS DE VIGILANCE HUMAINE. »

« APPRENDRE À PENSER PAR SOI-MÊME. » 



« C’est parce qu’on a eu des professeurs qui éveillaient l’esprit critique qu’on a résisté à certaines sirènes, radicales, mercantiles. »

 

Ce débat est essentiel. Mais pourquoi a-t-il fallu, pour le lancer, le meurtre de 17 personnes ? C’est bien  le paradoxe de nos démocraties qui très souvent réagissent dans l’urgence et sans vraie vision. Il est pourtant bien nécessaire d’envisager une révision profonde de l’organisation des cours religieux et philosophiques, un problème qui pourrit la vie des chefs d’établissements et des Pofficiels. En effet, ils doivent désormais organiser quatre cours philosophiques (catholique, protestant, israélite, laïque ; cinq ou six demain :orthodoxeboudhiste, sikh etc.). Autrefois le choix était organisé en fonction de deux, parfois trois options ( morale, religion catho ou israélite) et en synchronisation avec les cours de morale et cela en tenant compte des locaux disponibles et des profs qui les enseignent souvent dans trois ou quatre écoles différentes. Ils doivent se les partager en construisant des horaires cohérents. C’est d’une complexité à s’arracher les cheveux. C’est un problème que ne connaît pas l’enseignement catholique soumis à la seule obligation d’enseigner une religion, celle mentionnée dans le projet pédagogique de l’établissement.  

En tout état de cause, il ne serait pas bon de décider et surtout de légiférer à chaud.

Toutefois, on ne peut que se réjouir de l’initiative du journal Le Soir d’avoir réuni un panel en vue de tenter de faire un peu de clarté sur ce problème. En élevant le débat sur le plan pédagogique et celui des idées, la discussion occulte malheureusement cet aspect technique contraignant qui ne saurait être passé sous silence.

Que ceci ne nous empêche pas de nous réjouir de l’affirmation de Thomas Gillet, un professeur de morale laïque heureux et épanoui qui se félicite qu’à son cours« On fait de l’interculturalité et non de la multiculturalité, on pose les grands enjeux de société liés à l’actualité. L’important est de favoriser l’esprit critique, de faire preuve de libre examen, sans rejeter la foi. »

Voilà une manière royale d’organiser un cours de morale laïque. On imagine que son cours attire beaucoup d’auditeurs parmi les élèves des autres options (à condition que leurs parents autorisent ce changement).

 

La vraie question est de savoir si nous avons suffisamment d’enseignants capables d’animer, en classe, des débats de cette ambition et de cette qualité.  J’en doute car cela exige des intellectuels aguerris aux débats contradictoires, suffisamment cultivés dans tous les domaines pour empêcher les débordements passionnels des élèves. Nous avons tous connus un ou deux enseignants de cette trempe et de ce niveau quand nous étions élèves. Malheureusement tous les profs n’ont pas ce talent et cette expérience. Il faut bien avouer qu’en pratique le cours de morale est trop souvent confié à un titulaire à qui il est nécessaire d’ajouter deux heures pour compléter ses attributions horaires.

Toute aptitude peut s’entraîner, bien évidemment. Mais où sont les formateurs de formateurs ?

 

«  La religion ne s’apprend pas au cours mais en privé. Ce qui doit s’apprendre à l’école, c’est plutôt celle des autres » (Eliott Van Oeteren). C’est un excellent argument. En effet, avec la structure actuelle, on dérape très facilement vers la très classique opposition de type « eux » et « nous », une posture qu’adoptent assez naturellement les élèves musulmans et par ricochet tous les autres. C’est cet obstacle qu’il convient de surmonter. Rien n’est plus difficile, rien n’est plus important pour stimuler le vivre ensemble.

 De fait, la séparation des élèves en groupes distincts «  est de moins de moins bien vécue  » (Delphine Chabbert, Ligue des familles), « on ne veut plus de cette séparation  » (Caroline Sägesser, ULB). 

Il ne suffit pas d’énoncer des principes, encore faut-il se demander comment et où on va former des enseignants pour animer les classes dans cet esprit de « confrontation à fleurets mouchetés », de débats contradictoires, de réflexion critique. Mais il se pourrait que ceci concerne également d’autres disciplines telles que les enseignants de la biologie (confrontés à des élèves adeptes du créationnisme) ou d’histoire (comment aborder des matières telles que les croisades, la (dé)colonisation, l’esclavage, l’histoire des religions) 

 

«  Les cours philosophiques sont dépassés. Je pense que, dans l’officiel, il faut effectivement rapidement changer une des deux heures de cours philosophiques en un cours commun. Le vivre ensemble commence par là.  » Christian Leclercq, président du CECP (enseignement des communes et des provinces)

Il faut s’appeler Joëlle Milquet pour imaginer qu’on puisse surmonter les nombreux obstacles du vivre ensemble en organisant un cours de civisme d’une heure semaine. J’ai connu autrefois, comme élève, un cours de ce genre en quatrième. Il était dispensé par un brillant historien que cela embêtait suprêmement et qui en profitait pour nous commenter les matches de foot du week-end. 

« Dans les actuels cours philosophiques, on fait tout sauf de la philosophie, au contraire de la France. Citoyenneté ou philosophie ? Les droits, les devoirs, le droit subjectif, mais aussi la vraie philosophie, pas lire Kant dans le texte, mais l’esprit critique, apprendre à penser par soi-même. » Edouard Delruelle (ULg

Voilà qui aurait réjoui Hannah Arendt. Apprendre à penser et de surcroît par soi-même est une gageure. Sans doute avons-nous tous connu dans notre cursus scolaire au moins un prof qui excellait à faire de nous des penseurs libres et critiques. Ce n’était pas forcément le prof de morale ou de religion.

Certes, former de bons citoyens doit être la priorité du projet éducatif de la fédération Wallonie Bruxelles.

Mais avant d’être bon citoyen il faut devenir homme ou femme. « Vivre est le métier que je lui veux apprendre. » disait Rousseau, une idée que reprend à son compte Edgar Morin dans « enseigner à vivre » manifeste pour changer l’éducation (2014). Tolstoï disait dans son journal « on leur apprend tout, sauf à vivre » Vaste programme mais constatons que rares sont les enseignants qui s’en préoccupent. J’ai souvenir d’un prof qui était chargé d’enseigner la géographie et qui en égrenant les anecdotes de son vécu-c’était un merveilleux conteur- nous apprenait littéralement « à vivre » mais pas du tout à lire une carte militaire où à décrypter un paysage. 

 

« Il faut un cours obligatoire expliquant comment on est arrivé à nos valeurs. La Constitution n’interdit pas l’instauration de ce cours obligatoire ni que les cours de religion deviennent des cours en option. » 

C’est faire peu de cas du prescrit du pacte scolaire qui « oblige » l’officiel à dispenser aux élèves une formation religieuse ou de morale non confessionnelle. Pas question donc d’option religion au libre choix. 

Richard Miller plaide, on le sait, « pour un cours obligatoire qui montre, à travers la philosophie, ce que sont les valeurs de notre société démocratique. Et c’est toujours le PS qui s’y est opposé… »

On comprend bien que le PS, volontiers communautariste et recrutant largement dans les milieux musulmans, y ait fait opposition. 

Pourtant l’idée de Miller qui fut défendue initialement par Hervé Hasquin est intéressante. Il n’est pas incongru d’y réfléchir un instant. Si on organise un cours de morale laïque, c’est forcément par opposition à des cours de morales religieuses. Est-ce à dire qu’une morale juive est incompatible avec une morale musulmane ? Les islamistes en sont persuadés, par fanatisme simplificateur. Mais à y bien regarder la morale de Mohammed n’est guère différente de celle de Abraham (qui est un personnage coranique majeur) ou du Joseph biblique (Joseph est aussi un personnage coranique : il est l’incarnation même du Bel Agir (sourate la Vache), une notion que ne contredit pas la morale très chrétienne du Bon Samaritain.). A y regarder de plus près, il y a plus de points de convergence que de divergences entre les différentes morales confessionnelles ou non. En somme, ce qu’il faudrait enseigner c’est l’histoire de l’éthique en la faisant converger vers l’éthique universelle. C’est évidemment mettre la barre très haut mais quel magnifique défi !

L’essentiel c’est de construire un moment commun de dialogue pour construire ensemble quelque chose qui est l’objectivité ? » Edouard Delruelle.  Mieux que de rechercher l’objectivité, serait de tendre à une éthique commune qui soit au-dessus des religions. Le Coran ne dit-il pas de son inspirateur divin qu « ’Il s’assigne  à lui-même la miséricorde » et les évangiles n’affirment-t-il pas que « Dieu est amour » ?

Pour Olivier Maingain (FDF), « la construction de la réflexion doit l’emporter sur l’immédiateté de l’information non critique, pas mise en perspective, que l’on trouve sur internet et qui induit des comportements utilitaires »

Voilà qui porte un nom : le libre examen, valeur phare de l’ULB. Il ne faudrait pas oublier que cette notion nous vient du protestantisme lequel, contrairement au catholicisme, prônait une lecture libre et un commentaire personnel de la bible. Une démarche de même nature a eu cours chez les musulmans jusqu’à ce que soit déclarées fermées les portes de lIjtihad, (XII ème siècle) lesquelles autorisèrent longtemps une interprétation libre du texte fondateur des musulmans. 

Un cours commun de l’histoire de l’éthique -ou des éthiques- amènerait tout naturellement les élèves, croyants ou non, à réfléchir de manière critique et autonome aux valeurs qu’ils incarnent et qu’ils défendent mais qui leur ont été inculquées par atavisme familial.

C’est une idée passionnante qui mériterait un livre.

On se souviendra que Hans Küng ( prêtre et théologien catholique très contesté au sein de la hiérarchie romaine, collègue de Josef Ratzinger à l’université de Tübingen), a pour sa part élaboré une « Weltethos » . Son « éthique planétaire »(Weltethos) cherche à développer et renforcer la coopération entre les religions au-delà d'une vague reconnaissance des valeurs communes. On peut consulter son site qui inclut la déclaration pour une éthique planétaireun texte absolument sidérant : « Un principe s’est maintenu depuis des millénaires dans beaucoup de traditions religieuses et éthiques de l’humanité; c’est la «règle d’or»: Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Ou, exprimée de façon positive: Agis à l’égard des autres comme tu souhaites qu’on agisse à ton égard! Cela devrait être la norme irrévocable et absolue dans tous les domaines de la vie, pour les familles et les collectivités, les ethnies, nations et religions. »

Enfin et pour être complet, Claude Wachtelaer s’étonne sur son blog que personne ne se réfère au cours de RE (religious education) organisé en Angleterre. « Obligatoire pour tous les élèves, il a pour objectif de faire une présentation objective et pluraliste des principales croyances et convictions. »

Le débat est lancé et les pistes de réflexion sont nombreuses. Mais attention à ne pas ouvrir la boîte de Pandore en mettant à rude épreuve le compromis politique qu’est le « pacte scolaire ».

Il ne m’étonnerait pas que le « pacte d’excellence » dont se prévaut Joëlle Milquet ministre de l’éducation en fédération Wallonie Bruxelles ne compromette à terme la paix scolaire. 

MG  



PIERRE KROLL : «LES POLITIQUES ONT TOUT EN MAIN POUR CHANGER LA DONNE!»

Le Soir



• 

Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, Pierre Kroll est sollicité tous les jours par des écoles pour venir parler de la liberté d’expression et du vivre ensemble. C’est ce qui lui a donné l’idée d’une proposition originale : remplacer le cours de religion ou de morale par un cours d’histoire des religions commun à tous les réseaux.

«  Je suis apolitique et je n’ai jamais enseigné, mais je me dis que la meilleure chose à faire pour réussir le vivre ensemble, ce serait justement d’expliquer les différentes religions, la morale laïque et la philosophie aux uns et aux autres. Cela permettrait aussi de parler de l’évolution du monde en général. Aujourd’hui, les catholiques ne savent pas ce qui se passe chez les musulmans et vice-versa. Quel paradoxe ! »explique notre caricaturiste qui a fréquenté les différents réseaux en primaire et en secondaire.

Si on en est arrivé à des cours séparés en fonction des choix des uns et des autres, c’est à la suite du Pacte scolaire de 1959. «  Ce système remonte à une époque où les catholiques et les laïcs refusaient de voir leurs enfants endoctrinés par l’autre. Il y avait bien quelques juifs à traiter avec bienveillance mais il ne devait pas y avoir beaucoup de musulmans à l’époque. Aujourd’hui, la donne a changé. Que fera-t-on demain pour les kimbanguistes congolais ou pour les bouddhistes et les sikhs ? Les politiques ont tout en main pour changer les choses. Je sais que cela nécessitera une révision de la Constitution, mais si on n’y arrive pas maintenant, on n’y arrivera jamais », poursuit Pierre Kroll, estimant que Joëlle Milquet a tous les atouts en main pour tenter l’affaire.

Concrètement, que propose-t-il ? «  Ces cours pourraient être étalés sur douze ans, de la première primaire à la dernière secondaire. Ils seraient donnés par des diplômés en philosophie formés spécialement à ça via une option universitaire spécifique lors de leur agrégation, estime Pierre KrollQuant aux religieux qui sont actuellement mandatés pour donner les cours de religion, ils viendraient donner leur cours de leur religion mais devant tous les élèves et dans tous les réseaux. Il ne s’agit pas de convertir à une autre religion puisque personne ne prétend le faire dans les écoles. Je ne parle pas de supprimer les cours de religion, mais de donner la possibilité à tous les enfants d’entendre la même chose. Ce qui n’est pas possible aujourd’hui puisque tout est séparé. A qui faudra-t-il s’adresser pour voir avancer un tel projet ?  »

PHILIPPE DE BOECK

 

 

LA FERMETURE DE L’ISLAM (THE CLOSING OF THE MUSLIM MIND)



The Closing of the Muslim Mind (Robert R. Reilly, ISI Books, 244 pages ; Avant-propos de Roger Scruton)

 

Roger Scruton

« Cet ouvrage traite d’un des grands drames intellectuels de l’histoire humaine : comment la civilisation islamique a découvert la raison, pour finir par la rejeter. »

Le titre du livre semble provoquant, mais il n’est pas là par hasard. D’une part, il s’agit d’une allusion à “The Closing of the American Mind”, d’Allan Bloom [1] ; d’autre part, il ne s’agit pas de l’esprit de chaque musulman, mais de la capacité de la culture musulmane à intégrer des idées nouvelles. En effet, cet ouvrage traite d’un des grands drames intellectuels de l’histoire humaine : comment la civilisation islamique a découvert la raison, pour finir par la rejeter. Plus précisément, comment et surtout pourquoi l’essentiel de l’islam sunnite [2] a abandonné l’idée d’interroger la réalité avec la raison humaine, c’est-à-dire s’est dé-hellénisé.

Il existe deux manières de fermer son esprit à la réalité : nier la capacité de connaitre quoi que ce soit avec sa raison, et nier que la réalité soit connaissable. Le monde islamique a fini par adopter ces deux manières. Cette lutte intellectuelle n’a rien d’abstrait : elle continue d’influencer la Weltanschauung du monde sunnite, son (manque de) développement, et jusqu’à la crise islamiste qui le secoue et nous secoue.

 

(…)  Quatre écoles, fondées à partir du VIIIe siècle. Jusqu’au XIIe siècle, elles assuraient l’interprétation (ijtihad) du Coran ; mais après cette date, il devient généralement admis qu’il ne restait plus rien à interpréter, que le jugement personnel devait céder la place à l’application et l’imitation des précédents juridiques, et que, selon l’expression consacrée, les portes de l’ijtihad s’étaient refermées.(…)

 

Aucun commentaire: