jeudi 8 janvier 2015

Un attentat qui va mettre la France « face à ses pires fantômes »

Le Monde

L'annonce de l'attaque de la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo par trois hommes armés, mercredi 7 janvier, a fait réagir la presse internationale. Au-delà des nombreux messages de soutiens en faveur de la liberté d'expression, beaucoup mettent en garde sur les conséquences politiques de cette affaire.

Dans un éditorial le New York Times salue ainsi la « féroce détermination » dont ont fait preuve les Français pour « défendre leurs libertés », après ce massacre. Le quotidien américain souligne dans le même temps, que « ce n'est pas le moment pour les colporteurs de xénophobie d'essayer de salir tous les musulmans en les décrivant comme des terroristes ».

L'éditorial s'emporte notamment contre les propos de Marine Le Pen et estime que « c'est une honte » que la présidente du Front National ait transformé le drame en fonds de commerce électoral. Le New York Times estime qu'en parlant de « déni et d'hypocrisie » à propos du fondamentalisme islamique, elle « attise les craintes anti-immigrés et anti-musulmanes ». Et le quotidien d'insister sur le fait que « cette attaque est une agression contre la liberté, où que ce soit ».

Dans une tribune intitulée « Le terrorisme islamiste vote Le Pen », le journaliste  Luis Matias Lopez du quotidien espagnol Público déplore « une attaque brutale à la liberté de critique et de satire ».  « L'hebdomadaire français a toujours utilisé ces instruments inhérents aux valeurs républicaines (...). Il se moque autant de Mahomet que de Jésus-Christ », poursuit-il. A ses yeux, l'attentat de mercredi va mettre la France « face à ses pires fantômes »« Cela n'était sans doute pas l'intention des terroristes, mais la première conséquence de son acte est de jeter l'opprobre sur les immigrants et les étrangers » et de conduite à une nouvelle montée de l'extrême-droite. 

 

« DE NOMBREUSES VALEURS VONT ÊTRE MISES À L'ÉPREUVE »

Dans les colonne du Guardian, Natalie Nougayrède (ancienne directrice de la rédaction du Monde) loue le « courage » de Charlie Hebdo. « À une époque où le dogmatisme et l'intolérance de toutes sortes semblent prospérer de nombreuses valeurs – celles de pluralisme, de diversité, de l'État de droit et la liberté d'exercer ses droits fondamentaux – vont être mises à l'épreuve. » Et si de nombreuses manifestations de soutien ont été organisées un peu partout en France, « des mouvements populistes, dont celui de Marine Le Pen, vont tenter d'instrumentaliser cette tragédie pour alimenter plus de ressentiment à l'encontre de l’islam et des populations immigrées »

Même son de cloche pour The Daily Telegraph qui évoque dans son éditorial le risque des retombées de l'attentat. Il cite ainsi dans ce contexte le nouveau livre de l'écrivain français Michel Houellebecq, dans lequel un musulman devient président et introduit la charia en France : « Une telle paranoïa peu facilement être attisée par les meurtres de Paris. Il faut y résister, sinon les terroristes auront vraiment gagné. »

enquête : L’emballement (autour) de Michel Houellebecq

LES CARICATURES DU PROPHÈTE MAHOMET

Voix « discordante » dans ce concert de solidarité, celle du journal turc d'opposition Cumhuriyet. Celui-ci a choisi de publier à la « une » de son site, les tweets de personnes favorables aux attaques en les qualifiant de « preuves de la mort de l'humanité ».

L'un d'eux, émanant d'un certain Ibrahim Yöruk, montre le journal satirique turc Penguen et dit : « Vous avez vu ? On ne peut pas faire de la satire en humiliant les croyants. Inch Allah j'espère que ça sera bientôt le tour de Leman (autre hebdomadaire satirique turc), car il y a à Leman beaucoup plus que douze têtes à couper. » Dans un tweet, Kerem Cenk, écrit : « Leman, un jour toi aussi tu paieras ton islamophobie ». Sur le site de Akit, journal progouvernemental, l'attentat de Paris est évoqué sous le titre: « Attaque contre la revue qui a insulté notre Prophète ».

Dans une tribune publiée sur le site du Financial Times (FT), un journaliste dénonçait la ligne éditoriale « irresponsable » et « stupide » de Charlie Hebdo. Dans un article d'opinion mis en ligne en début d'après-midi mercredi, Tony Barber, rédacteur-en-chef du département Europe estimait qu'« il ne s'agit pas de suggérer que la liberté d'expression ne devrait pas s'appliquer à la représentation satirique de la religion », mais fustigeait des publications « qui prétendent remporter une victoire pour la liberté en provoquant des musulmans ».

 

Dans un éditorial publié sur son site Internet, la radio espagnole CadenaSer souligne que « les caricatures ne sont coupables de rien, ni les blagues, ni le dernier livre de [l'écrivain français Michel] Houellebecq qui pronostique une France islamiste en 2022. » « Non, affirme le texte, ne nous trompons pas de remède : la solution n'est pas de mutiler les libertés, mais de combattre le fanatisme, la haine irrationnelle, l'obscurantisme et l'ignorance. »

 

COMMENTAIRE DE DIVERITY

NE PAS RECULER

« L'attaque contre les journalistes de Charlie Hebdo vise le coeur de la démocratie - la liberté de la presse. »(FAZ)

Dans la lutte contre le terrorisme fanatique, il ne faut surtout pas reculer

Oui certes, d'une certaine façon, c'est un combat de civilisations, dans lequel il faut garder la tête froide. L’affrontement n’est pas entre musulmans et non musulmans, c’est bien plus complexe que cela. La partie de bras de fer se joue entre tous les démocrates ivres de liberté et de dialogue et, d’autre part, tous les ennemis du vivre ensemble, tous les totalitaristes, toutes idéologies confondues. Et il faut bien voir que dans cet affrontement de plus en plus brutal, les terroristes islamistes et les terroristes de l’esprit que sont les partisans du FN du Vlaams belang et tous ceux qui pensent comme eux sont dans le même camp. 

Il faut choisir son camp me dit mon amie suisse. Je lui ai répondu : « J’ai choisi.  Mon camp, c’est celui qui jette une passerelle entre les deux rives, d’une part les « réclamants résignés » (Attali) la tête tournée vers La Mecque et le cul vers la France, de l’autre les ultra nationalistes en béret basque et baguette sauciflard. Moi, c’est le milieu du gué qui m’intéresse là où on n’est franchement pas beaucoup et très mal perçus des deux côtés, point de mire de toutes les critiques. Les balles sifflent, font ricochet.

Pas la peine d’essayer de me convaincre, c’est là que je bivouaque avec ma provision de biscuits. On n’y est pas beaucoup, on y est bien peu mais on peut aussi s’y sentir vraiment peinard entre vrais copains, au-delà des convictions et sans renoncer à son équation personnelle, tout en respectant celle de l’autre.

Zemmour est venu faire ses trois tours de marionnette à Bruxelles et vendre un maximum de bouquins. D’accord Hollande manque de couilles mais Zemmour ? En revanche Houellebecq j’attends de l’avoir lu pour juger mais je crains le pire malgré quatre pages d’éloges dithyrambiques de Libé, j’aie un préjugé-je l’avoue- très défavorable surtout depuis que j’ai lu ceci sous sa plume : « Un courant d’idées né avec le protestantisme, qui a connu son apogée au siècle des Lumières, et produit la Révolution, est en train de mourir. Tout cela n’aura été qu’une parenthèse dans l’histoire humaine.

Aujourd'hui l’athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte."

Je ne saurais accepter  ce verdict défaitiste qui se couche devant la menace et demande grâce. Non il faut sortir les crayons, les stylos, les PC et hurler son indignation.

En revanche je le rejoins quand il ajoute :"Les musulmans sont, sur le plan 'sociétal'  plus proches de la droite, voire de l’extrême-droite. Qui, en même temps, les rejette avec violence. Donc ils sont dans une situation intenable. Qu’est-ce qu’ils peuvent voter, les musulmans de France ? Ils ne peuvent pas voter pour des socialistes qui mettent en place le mariage homosexuel. Ils ne vont quand même pas voter non plus pour des gens de droite qui veulent les virer. La seule solution serait effectivement la constitution d’un parti musulman."

C’est terriblement dérangeant mais participe de ce qu’on a appelé la défaite de la pensée. C’est se résigner à l’idée que l’islam est incompatible avec la démocratie. Certes l’islamisme ne l’est pas et il faut le combattre avec la plus grande rigueur. Mais l’islam ?

"Le but des terroristes est toujours de répandre la peur et l'effroi. Avec l'attaque de mercredi, ils ont réussi la peur s'est désormais installée dans les rédactions", estime encore le quotidien de référence allemand. Et ça c’est terrifiant et suicidaire.

« Il ne faut pas céder au chantage répugnant de la terreur et transformer leur haine en défaite, écrit Publico dans un éditorial intitulé "Combattre la haine, défendre la liberté".

Charlie Hebdo, c’est une évidence, est tombé, victime de la guerre déclarée à la France par les islamistes, sans doute en représailles contre des interventionsmilitaires françaises en terre islamisée.

Il y a cent ans un archiduc tombait sous les balles d’un anarchiste nationaliste, il en résulta un cataclysme mondial. Aujourd’hui les balles tirées par trois kalachnikovs ont déclenché dans les têtes une guerre civile sans merci. Il faut vraiment être naïf pour imaginer que cet attentat, comme celui du musée juif de Bruxelles (même modus operandi) soit le fait de loups solitaires ou de petites meutes. « Comment éviter que l’attentat de « Charlie Hebdo », – le 11 septembre européen –, ne libère les haines et les anathèmes, souvent déjà tout juste réprimés, et transforme les sociétés européennes en terres d’affrontement et de rejet à ciel ouvert ? » (Béatrice Delvaux)

Il s’agit de la part des salafistes d’ici et de là-bas de provoquer une guerre de tous contre tous pour mettre l’Europe à genoux et la soumettre à leur volonté. Mais qu’on comprenne bien qu’il s’agit d’une guerre des démocrates contre le fascisme islamiste, dernier avatar du totalitarisme autoritaire et cruel.

No passaran.

MG

 

POUR UNE FOIS, C'EST PAS DRÔLE...

Le Vif

Tristesse, fureur, dégoût, angoisse... L'attentat contre Charlie Hebdo n'a pas seulement décimé une rédaction entière, et endeuillé douze familles, il a aussi massacré un bien précieux de la démocratie, la liberté d'expression, et endeuillé du même coups des millions d'êtres épris de justice et de liberté.

© Reuters

Héritage des Lumières et clé de voûte universelle de cet Occident qui a certes des défauts mais aussi d'énormes qualités -on s'en rend compte quand ses acquis sont soudainement menacés-, le droit de se moquer des excès, des flatulences, des magouilles, des dérives de la part des puissants ou des cons n'est pas une concession allouée à quelques rigolos, c'est l'un des poumons de notre mode de vie pacifié et ouvert.

Les caricaturistes sont ces canaris qu'on trouve dans les mines. S'ils chantent c'est que tout va bien, s'ils meurent, c'est qu'il faut s'attendre au pire...

Que l'ignorance, l'obscurantisme, la haine ou le désespoir qui ont armé les assassins s'en prennent à ce symbole de la laïcité ne doit rien au hasard. Les caricaturistes, comme les artistes ou les intellectuels, sont ces canaris qu'on trouve dans les mines pour avertir du coup de grisou. S'ils chantent c'est que tout va bien, s'ils meurent, c'est qu'il faut s'attendre au pire... Voilà pourquoi le coeur de tous les démocrates saigne aujourd'hui. Charlie Hebdo est plus qu'un journal satirique, c'est une zone sensible de notre anatomie sociale.

Exposés et fragiles, les chevaliers de l'humour font office de rempart contre tous les fanatismes. Les barbares ont profané un sanctuaire. Un sanctuaire laïc, mais sacré pour tous ceux qui, quelles que soient leurs convictions, estiment que la démocratie est le moins pire des régimes. Et celui qui offre la meilleure protection à toutes ses composantes, en particulier celles qui dans le passé ou ailleurs sur la planète vivent au rabais, dans la peur et les souffrances: les femmes, les enfants, les pédés, les faibles...

On a envie de crier "No Pasaran!", comme les Républicains espagnols en 1936. Nous sommes tous orphelins , que l'on ait été ou pas nourri à l'esprit vachard de Cabu, Wolinski, Charb et Tignous -on frémit en écrivant tous ces noms à la suite... Une digue entière vient de céder sous les balles de l'ignominie. Mais parce que c'est ce qu'auraient voulu ces martyrs de la démocratie, nous ravalons notre chagrin pour nous tenir debout et clamer haut et fort notre attachement indéfectible à ces valeurs qu'ils défendaient contre vents et marées, et qui sont les meilleurs antidotes contre le poison de l'inhumanité. La flamme de la dérision a vacillé en ce jour funeste mais elle ne s'éteindra pas...

 

Ces journalistes étaient défenseurs de la liberté d'expression... oui... mais, ne nous a-t-on pas appris que la liberté s'arrête là où elle empiète sur celle des autres ? Ces journalistes étaient violents, violents par leurs mots, violents par leurs coups de crayons. Ils jouaient de leur liberté pour froisser leurs victimes. Ils jouaient... non, ils gagnaient leur pain de tout l'irrespect dont ils pouvaient être capables ! Leurs propos allaient bien au-delà de l'humour ! Alors certainement, je condamne sans aucune ambiguïté cet acte guerrier qui les a anéantis, comme je condamne tous les autres actes guerriers. Mais cet acte barbare rappelle à ceux qui l'oublient que des limites existent, même à la liberté d'expression, et que le respect mutuel est le premier garant de la qualité de la vie sociale. Le respect de l'autre, c'est peut-être cela qui détermine les limites de la liberté d'expression.

IL Y AURA UN AVANT ET APRÈS-ATTENTAT DE PARIS

Gérald Papy

Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express (extraits)

 

Source: Le Vif

L'attaque du siège de Charlie Hebdo provoque un séisme. La liberté d'expression, la démocratie et la France sont prises pour cibles. Les réponses à cet acte influenceront notre quotidien.

(…)Autre élément de contexte : la France, qui peut avoir été ciblée pour son engagement dans la guerre contre le terrorisme islamiste, au Mali (contre Al-Qaeda au Maghreb islamique) , au Nigeria (contre le groupe Boko Haram) et en Irak et en Syrie (contre l'Etat islamique). En s'en prenant à Charlie Hebdo et à Paris, les terroristes allieraient la vengeance froide et les représailles immédiates.

Avec l'attaque de mercredi, le terrorisme islamiste franchirait assurément un nouveau seuil dans l'horreur. Il ne s'agirait plus d'opérations des improprement nommés "loups solitaires", du style Mohammed Merah à Toulouse en 2013 ou Medhi Nemmouche en 2014 au Musée juif de Belgique à Bruxelles, mais bien d'une sorte de déclaration de guerre contre l'Europe en relation avec la lutte de l'Occident contre l'Etat islamique.

L'avenir dira en effet si les auteurs du carnage de Paris ont "fait leurs armes" sur le terrain de guerre irako-syrien, s'ils sont des "returnees" récents de ce théâtre de conflit ou s'ils se sont "simplement" inspirés du discours de haine d'Abou Bakr al-Baghdadi.

En toute hypothèse, l'attentat de Paris va modifier l'attitude de l'Europe à l'égard des groupes islamistes de par le monde, influencer les dispositifs de sécurité en vigueur et obliger les dirigeants à inventer de nouvelles politiques pour préserver le vivre ensemble.

CONTINUER À L’OUVRIR!

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef (Le Soir)

Des kalachnikovs contre des crayons. Faut-il que certains soient devenus fous pour tuer des hommes qui, pour dénoncer la connerie universelle, de tous bords, ont choisi de la moquer d’un trait sur une feuille de papier ? L’impertinence resterait donc cette arme insupportable pour les frustrés et les délirants ?

La stupeur nous a saisis d’abord. Puis les pleurs. Mais très vite, ce fut la peur, irrépressible, quand nous avons compris qu’il y aura un avant et un après : l’assassinat des caricaturistes de « Charlie Hebdo » est une chape de plomb qu’on vient de plaquer sur notre liberté d’expression. Notre liberté à nous, caricaturistes et journalistes, mais pas seulement. C’est la liberté de tous les démocrates qui est menacée par la vengeance meurtrière de quelques barbares qui ne peuvent supporter qu’on pense autrement qu’eux.

Nous pouvons donc mourir pour avoir écrit et fait rire. C’est abominable, et absolument inacceptable. Mais aurons-nous la force et le courage de tenir bon ? C’est l’effet le plus insidieux de cette boucherie ostentatoire : faire taire, pousser au silence, faire rentrer dans « le rang », sous le coup de la crainte, nouvelle, de perdre la vie. Notre premier devoir de mémoire pour les morts de « Charlie Hebdo » sera donc la lutte, la résistance : continuer à l’ouvrir.

C’est contre le fondement même de notre société qu’un attentat terroriste a été perpétré, à quelques kilomètres de nous. D’où ce mercredi, cette déflagration intime qui s’est produite en nous et nous effraye d’autant plus que nous sommes déchirés à la vue du monde soudain exposé à nos enfants, et que nous mesurons les risques qui pèsent plus que jamais sur notre vivre-ensemble. Comment éviter les dérapages et les affrontements entre des pans de communautés, qui étaient déjà sous-jacents ? Comment éviter que l’attentat de « Charlie Hebdo », – le 11 septembre européen –, ne libère les haines et les anathèmes, souvent déjà tout juste réprimés, et transforme les sociétés européennes en terres d’affrontement et de rejet à ciel ouvert ?

(…)La première priorité sera de comprendre, sans déni. L’autre urgence, dans un contexte de soupçon et d’hostilité croissants à l’égard de l’islam, est, pour les musulmans, de prendre la parole et d’assumer ostensiblement leur place dans le camp des victimes de la barbarie. Au moment où nos sociétés occidentales n’ont jamais été autant menacées de division et d’affrontement, leur parole, seule, peut efficacement dénier le droit à des fous ou des fanatiques de tuer au nom d’une religion et d’un Dieu qui ne leur demandent rien.

 

 

 

 

 

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