mardi 17 février 2015

Comment peut-on gagner la guerre contre le terrorisme?



Une opinion de Francis Briquemont, lieutenant-Général e.r. ancien commandant de la Forpronu en Bosnie-Herzégovine. La Libre Belgique

La guerre contre le terrorisme exige beaucoup d’hommes. Il est surréaliste que, dans le cadre budgétaire, le lobby politico-militaro-industriel envisage encore l’acquisition d’un successeur au F-16.

Nos populations européennes viennent de se rendre compte brutalement que le terrorisme encouragé par l’Etat islamique n’avait rien d’une menace théorique et lointaine. Quelques morts à Paris; une intervention antiterroriste à Verviers, heureusement menée à bien par la police belge; une manifestation monstre et très émotionnelle dans la capitale française et dans de nombreuses villes en Europe; des dizaines de pages spéciales dans les médias; enfin, une prise de conscience chez les politiques qu’il était urgent de "faire quelque chose"; tout cela a rappelé à ceux, et ils sont nombreux, qui l’auraient oublié que la première mission d’un Etat est d’assurer en toute circonstance, la sécurité de la population et du territoire national.

Cette sécurité physique dépend essentiellement de trois ministères : l’Intérieur, la Justice et la Défense. Il y a bien sûr d’autres sécurités - emploi, éducation, santé, etc. - mais contentons-nous ici d’évoquer la sécurité physique de la population dans cette guerre contre le terrorisme, une guerre qui n’a jamais autant mérité le qualificatif d’asymétrique quand on constate que les agissements de "trois" tueurs à Paris ont mobilisé près de 90 000 policiers, gendarmes et militaires en France. Tous les services de sécurité sont sur les dents en Europe ou aux Etats-Unis pour suivre à la trace quelques centaines de jihadistes. On mesure mieux l’ampleur de la tâche quand on apprend que pour suivre efficacement "un" jihadiste présumé, il faut de l’ordre de vingt policiers.

Le problème aujourd’hui n’est pas d’analyser et de discuter les raisons pour lesquelles nous en sommes arrivés là mais de se demander comment on peut gagner cette guerre en sachant, comme le disait Manuel Valls à des lycéens, que la situation de tension actuelle pourrait durer longtemps et, plus particulièrement en Belgique, que les moyens d’y faire face dans la durée semblent très nettement insuffisants, du moins pour l’instant.

En décembre dernier (1), évoquant le coup de grâce asséné par le gouvernement au budget de la Défense, promis à un niveau de 0,5 % du PNB, nous constations que la situation n’était guère plus brillante à la Justice ou à la Police et terminions en écrivant : "Bien au-delà du problème de la Défense, ne doit-on pas s’interroger aujourd’hui sur la capacité de nos gouvernements à exercer réellement et efficacement les fonctions régaliennes de l’Etat ?" Récemment, le premier président de la Cour des comptes en France ne disait pas autre chose en affirmant "qu’il est important que l’Etat choisisse bien ses missions et ne fragilise pas les missions régaliennes de l’Etat". Le gouvernement français vient de décider - ce n’est pas un hasard - d’arrêter l’hémorragie des effectifs de l’armée française, de renforcer (un peu !) ceux de la police et de la gendarmerie et de confirmer la sanctuarisation du budget de la Défense, ce qui ne sera pas facile d’ailleurs !, mais avec un budget qui s’élève, quand même, à 31 milliards d’euros.

Il serait intéressant d’entendre notre Premier ministre expliquer comment son gouvernement assurerait la protection du territoire et de la population au cas où la menace terroriste resterait élevée pendant des mois si pas des années. En fait la question est simple : comment gagner cette guerre ou plutôt, les responsables politiques auront-ils la volonté de se donner les moyens suffisants pour la gagner ? Quelques remarques liminaires : 1° Faisons d’abord confiance aux responsables en place. L’intervention à Verviers, entre autres, montre que les services de renseignements, ceux qui apprécient la menace, le parquet fédéral antiterroriste, les forces d’intervention de la police et de l’armée, travaillent efficacement; 2° Il est évident que le succès dans cette guerre dépendra d’une étroite coopération entre tous les Etats concernés; 3° La population doit sentir que le maximum est fait pour la protéger mais accepter aussi qu’en temps de guerre, il est difficile de continuer à vivre comme en temps de paix et donc accepter de subir certaines contraintes.

Cela dit, en Belgique, la pénurie des moyens humains et matériels au sein des ministères concernés par cette lutte est inquiétante. Depuis des années en effet, les gouvernements successifs, pour faire face au redressement des finances publiques, rabotent tous les départements d’une manière uniforme, les ministères régaliens étant encore plus frappés que les autres parce que c’est plus facile.

C’est ainsi que "La Libre" du 21 janvier relate le cri d’alarme des patrons des services de renseignements, essentiels pourtant face à l’ampleur du problème dans cette guerre asymétrique, et leurs rejets des économies annoncées dans le budget 2015. Le ministre de la Justice voudrait un "peu d’air" pour son département. La police n’est pas à même de "durer" longtemps avec un degré d’alerte 3 ou 4, et que dire des forces armées où on annonçait il y a peu des mesures d’austérité draconiennes. Nous écrivions en décembre (1) : "La réalité est simple : avec 0,5 % du PNB à l’horizon 2019, il est impossible de maintenir un outil de défense cohérent et ce qu’il en reste est condamné à adopter le mode survie."

Bref, la Belgique aurait donc bien des difficultés à faire face à une menace terroriste sérieuse sur une longue période. Deux réactions possibles. 1° La plus facile : le gouvernement décide de repasser au degré d’alerte 2 immédiatement et espère maîtriser la situation avec les moyens actuels. 2° La plus responsable : le gouvernement décide de revoir d’emblée les budgets des ministères concernés afin de leur donner les moyens humains et matériels nécessaires pour faire face à la menace. Dans cette dernière hypothèse, la priorité des priorités doit être accordée aux services de renseignements (Etat, Armée), ensuite à la Police et à la Justice. En ce qui concerne la Défense, il serait pour le moins irréaliste d’envisager une réduction supplémentaire des effectifs dans les unités opérationnelles de l’armée de terre comme certains l’ont déjà imaginé dans le cadre du budget 2015, car la guerre contre le terrorisme exige beaucoup d’hommes à tous les niveaux. Et il me semble surréaliste (terme très faible !) que, dans le cadre budgétaire fixé, le gouvernement et tout le lobby politico-militaro-industriel envisagent encore l’acquisition d’un successeur au F-16. Nous touchons là sans doute le problème le plus délicat à résoudre désormais pour des petits pays comme le nôtre… au sein d’une Europe de la défense qui… n’existe pas.

La première priorité d’un Etat est la protection de sa population et de son territoire en toute circonstance (catastrophes naturelles ou industrielles ou terrorisme ou…). Ensuite, dans le cadre géopolitique actuel pour notre Etat, participer à des missions extérieures à la demande de l’Onu, l’Otan, l’UE (?). En tout cas, jamais la nécessité de réfléchir et d’agir à l’échelon de l’Europe n’est apparue aussi nécessaire.

Tout cela étant dit, les chefs politiques, civils et militaires actuels doivent bien se débrouiller avec les moyens dont ils disposent et ne pas trop tirer de plans sur la comète. On parle beaucoup de ce qu’il faut faire à l’avenir. Il faut créer un islam de Belgique demande le patron de la Sûreté. Vaste programme aurait dit de Gaulle. On aurait dû d’ailleurs y penser et surtout "agir" depuis belle lurette mais le propre des démocraties est de réfléchir beaucoup mais de ne décider "d’agir" que sous la pression des événements et des réactions émotionnelles des opinions publiques. Evitons quand même ces petites phrases qui ne veulent rien dire comme "l’armée dans la rue, c’est l’illusion de la sécurité". Pourquoi étaler une ignorance totale de ce qui peut représenter comme "dissuasion" d’abord et "efficacité" ensuite, une patrouille de militaires pour autant qu’ils soient bien entraînés et réagissent avec des règles d’engagement simples ? Enfin, comment ne pas souhaiter plein succès à tous ceux et celles qui "font quelque chose" dans cette épuisante et peu spectaculaire guerre de l’ombre.

(1) "La Libre" du 9 décembre 2014.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

HARO SUR LES MILITAIRES ?


Il est de bon ton de crier haro sur les militaires et de mettre en garde contre leur fâcheuse tendance à profiter d’un affaissement de la démocratie pour s’emparer du pouvoir et ne le rendre qu’avec grande réticence. Mais voici que s’élève par la bouche de l’un d’entre eux la voix du bon sens. 

Il est vrai qu’on ne crie plus depuis longtemps CRS-SS dans les rues de Paris où l’on a applaudi, au contraire, les voitures de police et les sections spéciales d’intervention qui ont réglé leur compte à trois terroristes djihadistes.  Il ne viendrait à l’esprit de personne de contester la présence de paras en uniforme de combat devant les cibles potentielles du Daech. C’est avec beaucoup d’habileté et à renfort d’arguments irréfutables qu’un général en retraite, intelligent, plaide habilement en faveur d’un refinancement de l’armée qui risque de déséquilibrer des budgets fédéraux désespérément à la baisse.  On a vu, spectacle insolite, Bart De Wever partir au ski encadré d’une dizaine de gardes du corps prenant place dans des limousines blindées. On croit rêver. On dit le premier menacé également et la famille royale de la même manière. On cherche à nous faire croire qu’on est vraiment en guerre. Et…à la guerre comme à la guerre. Cette guerre est européenne, Copenhague vient à son tour d’en prendre conscience. Seule une réponse européenne est de nature à offrir une riposte crédible mais d’une armée européenne intégrée il ne saurait être question, notre sécurité est entre les mains de l’OTAN.   Jamais on ne s’est autant soucié de l’islam que depuis l’attentat contre Charley Hebdo qui a réveillé les esprits les plus belliqueux à son endroit. C’est à la veille d’une entrée en guerre que gauche et droite s'unissent pour voter ensemble les crédits militaires. Cela s’est observé en France en 1914, au lendemain de l’assassinat du pacifiste Jaurès. Cette fois ce sont les djihadistes qui servent d’alliés stratégiques involontaires pour faire monter les actions des lobbies militaires.

MG  

 

 

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