mercredi 25 février 2015

En quoi l'État islamique diffère d'Al-Qaïda


Le Vif

Rudi Rotthier

Correspondant en Amérique du Nord pour Knack.be

Les adversaires de l'État islamique, à l'intérieur et à l'extérieur du monde musulman, ont souvent qualifié l'EI de non islamique. Mais est-ce vraiment le cas ? Le magazine américain The Atlantic donne la parole à des spécialistes qui trouvent justement que l'État islamique a tout à voir avec l'Islam. Les leaders sont islamiques avec "un sérieux assidu et obsessif".


Abou Bakr al-Baghdadi © REUTERS

Lors du sommet contre l'extrémisme organisé à Washington, le président Barack Obama et le bourgmestre de Vilvorde, Hans Bonte (sp.a), ont tenté de faire la distinction entre le véritable islam et la croyance des extrémistes.

Alors que les politiques occidentaux qualifient l'État islamique de non islamique, The Atlantic, un mensuel américain qui essaie de stimuler le débat sociétal depuis plus d'un siècle, publie une analyse approfondie de la théologie de l'EI. Si l'article a immédiatement fait l'objet d'une polémique, certains éléments peuvent aider à mieux comprendre l'EI. Leur première, et peut-être principale conclusion, c'est que l'Occident sous-estime la différence entre l'état islamique et Al-Qaïda.

PREMIÈRE DIFFÉRENCE : L'IMPORTANCE DU TERRITOIRE

Si l'organisation Al-Qaïda ambitionne la création d'un califat à terme et croit à la fin des temps, elle poursuit surtout des objectifs politiques (tels que l'élimination de non-musulmans du monde arabe ou la destruction d'Israël). Jusqu'à un certain point, Al-Qaïda est un mouvement moderne.

Mohammed Atta, l'homme qui a dirigé les actions du 11 septembre 2011 est allé faire du shopping chez Walmart et manger chez Pizza Hut, une chaîne pas vraiment connue pour son halal traditionnel, la veille des attentats.

Al-Qaïda n'a pas besoin d'un territoire. C'est même le contraire, l'organisation survit parce qu'elle n'est pas ancrée à un territoire. En revanche, pour l'EI le territoire est primordial.

Un musulman ne peut être sauvé et ne peut vivre comme un musulman que s'il vit dans un califat. Cela signifie donc que selon la philosophie et théologie de l'EI, entre 1924, la fin du califat ottoman et 2014, le début du califat de l'EI, tous les musulmans étaient damnés. Et comme l'EI ne considère pas les califes ottomans comme authentiques, les musulmans le sont depuis beaucoup plus longtemps.

Le calife doit être intègre, faire preuve d'autorité (sur sa région, car un calife sans territoire est impensable) et appartenir à la tribu du prophète, les Quraychites. Selon ses partisans, le calife de l'EI Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi remplit ces exigences.

Par contre, ni le leader d' Al-Qaïda Oussama ben Laden, ni les califes ottomans n'étaient membres de la bonne tribu. Les disciples ont le devoir de destituer leur calife s'il ignore les directives du prophète. Ainsi, un calife peut accepter des frontières pendant dix ans maximum et uniquement pour des raisons tactiques. Une trêve de plus de dix ans est non islamique et se paie par la tête du calife (même si les trêves peuvent être prolongées sous certaines conditions).

DEUXIÈME DIFFÉRENCE: ILS SE MOQUENT DES MODERNES

Il existe, selon The Atlantic, une deuxième différence importante avec Al-Qaïda : les membres de l'EI se moquent de ce qu'ils appellent les 'modernes'. S'ils utilisent avec talent les moyens de communication et de propagande modernes, ils veulent vraiment retourner à la situation du temps du prophète et ses successeurs immédiats. Ce que beaucoup, et de nombreux musulmans, considèrent comme les atrocités et les pratiques médiévales de l'EI, ils voient comme un retour au véritable, ou plus précisément à leurs yeux, le seul véritable islam.

"LES MEMBRES DE L'EI SONT EN PLEIN COEUR DE LA TRADITION MÉDIÉVALE ET LA TRANSPOSENT À L'ÉPOQUE ACTUELLE"

Bernard Haykel, professeur à l'université de Princeton et "expert le plus éminent en théologie de l'EI" (d'après The Atlantic) affirme que l'État islamique réintroduit fidèlement les règles de guerre de l'ancien islam. "L'esclavage, la crucifixion et la décapitation n'ont pas été cueillis dans la tradition médiévale par quelques djihadistes excentriques" estime Haykel. Pour lui, les membres de l'EI "sont en plein coeur de la tradition médiévale et la transposent à l'époque actuelle". D'après le professeur, le Coran spécifie que la crucifixion constitue l'une des punitions à infliger aux "ennemis de l'islam".

Dans la neuvième sourate, on trouve une taxe spéciale pour les chrétiens où l'on lit également que les musulmans doivent affronter les chrétiens et les juifs jusqu'à ce, soumis volontairement, ils paient cette taxe et se résignent à leur sort. Le prophète, qui vivait une situation de guerre difficile, a imposé ces règles et possédait lui-même des esclaves.

"Ce qui frappe, c'est non seulement leur interprétation littérale, mais également le sérieux avec lequel ils lisent ces textes" s'étonne Haykal. "Avec un sérieux assidu, obsessif qu'habituellement les musulmans n'ont pas".

"Les musulmans qui qualifient l'EI de non islamique" conclut Haykel, "sont gênés et politiquement corrects, et ont une vision édulcorée de leur religion".

Haykel n'éprouve pas de sympathie pour autant pour l'EI. Après la parution de l'article, il a précisé qu'il ne croyait pas qu'il s'agit de la seule interprétation et loin d'être celle de la majorité. Il s'agit d'une lecture littérale, non historique et sévère du Coran, de la tradition et de l'histoire des premiers califes, avec une prédilection pour les passages violents. Cependant, on y trouve tous les moyens utilisés par l'EI. À tort, selon Haykel, dans le sens que "brûler un infidèle" figure comme punition dans les écrits.

Il estime qu'il peut être utile d'étudier la théologie de l'EI car le groupe s'inspire de sources islamiques pour sa tactique de guerre et planifie ses agressions selon l'exemple du prophète.

TROISIÈME DIFFÉRENCE: L'EI QUALIFIE LES MUSULMANS PLUS RAPIDEMENT D'INFIDÈLES

Selon The Atlantic, il y a encore deux grandes différences avec Al-Qaïda

L'EI a beaucoup plus tendance à qualifier des musulmans d'infidèles. Les 200 millions de chiites sont infidèles et pour l'IE, ils doivent donc être tués. Mais parmi les sunnites l'EI voit également plein d'infidèles : ceux qui fument, participent à des élections, boivent de l'alcool, ne prient pas, etc.

QUATRIÈME DIFFÉRENCE: AL-QAÏDA NE S'OCCUPE PAS DE LA FIN DES TEMPS

Al-Qaïda ne s'occupe pas de la fin des temps, tout comme la majorité des musulmans, mais l'EI y croit et prêche qu'elle est proche.

D'après ses propres comptes, Al-Baghdadi est le huitième (véritable) calife, et il a été prédit qu'après douze califes Jésus viendra sauver les musulmans assiégés et inaugurera l'Apocalypse.

L'EI s'inscrit dans une tradition musulmane d'apocalypse qui dit que les musulmans livreront une bataille décisive à Dabiq en Syrie contre l'impuissance des autres, les "croisés".

Tout cela ne signifie pas que les leaders de l'EI n'ont pas de desseins politiques et n'utilisent pas la religion pour attirer des jeunes vers leur califat. Cependant, ce qui est certain d'après Haykel, c'est que les leaders connaissent leurs écrits religieux et souvent mieux que leurs opposants. Ils savent formuler leurs pensées d'une façon souvent convaincante et attirante pour leur public cible.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

"LES MEMBRES DE L'EI SONT EN PLEIN COEUR DE LA TRADITION MÉDIÉVALE ET LA TRANSPOSENT À L'ÉPOQUE ACTUELLE"


Voilà qui devrait clouer le bec une fois pour tous à ceux qui affirment que l’Etat Islamique n’a rien à voir avec l’islam. « les membres de l'EI se moquent de ce qu'ils appellent les 'modernes'. S'ils utilisent avec talent les moyens de communication et de propagande modernes, ils veulent vraiment retourner à la situation du temps du prophète et ses successeurs immédiats. Ce que beaucoup, et de nombreux musulmans, considèrent comme les atrocités et les pratiques médiévales de l'EI, ils voient comme un retour au véritable, ou plus précisément à leurs yeux, le seul véritable islam ».

L'État islamique « réintroduirait fidèlement les règles de guerre de l'ancien islam. L'esclavage, la crucifixion et la décapitation n'ont pas été cueillis dans la tradition médiévale par quelques djihadistes excentriques seraient en plein coeurde la tradition médiévale et la transposent à l'époque actuelle". 

"Les musulmans qui qualifient l'EI de non islamique" seraient selon Haykel, " gênés et politiquement corrects, et auraient une vision édulcorée de leur religion".

Il pratiqueraient « une lecture littérale, non historique et sévère du Coran, de la tradition et de l'histoire des premiers califes, avec une prédilection pour les passages violents. » Haykel estime qu' « il peut être utile d'étudier la théologie de l'EI car le groupe s'inspire de sources islamiques pour sa tactique de guerre et planifie ses agressions selon l'exemple du prophète. »

L'EI s'inscrit dans une tradition musulmane d'apocalypse qui dit que les musulmans livreront une bataille décisive à Dabiq en Syrie contre l'impuissance des autres, les "croisés". C’est dire qu’on assiste en cinémascope à une représentation mondialisée de la théorie du choc des civilisations de Huntington. Voilà qui marque pour longtemps le recul de notre thèse favorite, celle du dialogue des civilisations.

Ceci dit, une telle constatation devrait entraîner une « croisade » du « monde libre » contre ce cruel  Etat Islamique or les Etats-Unis répugnent à intervenir de manière énergique pour détruire cette redoutable dérive islamique. Est-ce à dire que, comme le pense Jacques Attali, l’Amérique est en plein déclin ? « Il est possible, dit-il, que le prochain président, qu’il soit un Bush, une Clinton (qui ne peut gagner qu’en se distanciant d’Obama), ou tout autre, tente de redonner un rôle de superpuissance à l’Amérique. Cela ne sera pas la première fois. Mais cela ne sera sans doute qu’un dernier sursaut, car c’est trop tard : le budget militaire chinois, comme son PIB, dépassera bientôt largement leurs équivalents américains. Et le peuple américain, à la différence des peuples français, russe, chinois, et bien d’autres, n’est plus prêt à risquer la vie de ses soldats sur un théâtre d’opération.
La perspective est alors claire : l’empire américain s’effacera. »

Conclusion : « il nous appartient, à nous Européens, d’apprendre à vivre, et à nous défendre, sans l’Amérique. »

Qu’on se le dise.

MG
 

 

QUAND L’AMÉRIQUE S’ENDORMIRA

Paru dans L'Express | Publié dans Géopolitique - 

Pour avoir, depuis longtemps, évoqué le déclin relatif de la puissance américaine, il est fascinant d’observer son accélération récente.
Certes, on peut se laisser aveugler par les statistiques triomphantes de l’économie américaine, ces derniers mois ; il n’empêche: le chômage réel y est le double de ce que disent les agences officielles, de l’aveu même de la présidente de la Fed ; le système économique y est très largement dopé par la masse de monnaie qu’y déverse la banque centrale et par les spéculations insensées du  » shadow banking’ qui réinvente chaque jour d’avantage les folies des subprimes ; et la concentration des richesses y est telle que la démocratie n’est presque plus qu’une mascarade .
La réalité diplomatique est, elle, des plus claires: depuis que, le 28 Aout 2013, le président Obama a, à l’ultime seconde, refusé de déclencher des représailles contre le président syrien qui venait de faire usage d’armes chimiques contre son propre peuple, personne dans le monde ne prend plus au sérieux l’engagement américain. Sur aucun front. Et les frappes efficaces de drones américains au Yémen et au Pakistan en fournissent une preuve supplémentaire: pas d’engagement humain.
Ainsi s’expliquent bien des choses: la baisse du prix du pétrole, décidée , sans peur, par l’Arabie Saoudite contre la volonté et les intérêts américains ; le refus du président égyptien d’acheter des avions américains, pourtant leur fournisseur attitré depuis 50 ans ; le compromis accepté à Minsk, contre son gré, par le président ukrainien, quand il a compris qu’il ne pouvait pas compter sur un réel soutien militaire américain, malgré les moulinets irresponsables de responsables (américains) des organes de commandement militaire de l’OTAN en Europe. Enfin, comme un symbole aveuglant de ce désengagement, l’absence du président américain et de tout autre haut représentant de ce pays, à la marche du dimanche 11 Janvier 2015 à Paris après les attentats.
Si cela continue, le monde comprendra que la puissance américaine s’assoupit. On verra alors le dollar baisser, la Chine prendre le contrôle de la mer de Chine, la Corée du nord avancer ses pions et le Japon chercher à s’armer.
Il est possible que le prochain président, qu’il soit un Bush, une Clinton (qui ne peut gagner qu’en se distanciant d’Obama), ou tout autre, tente de redonner un rôle de superpuissance à l’Amérique. Cela ne sera pas la première fois. Mais cela ne sera sans doute qu’un dernier sursaut, car c’est trop tard : le budget militaire chinois, comme son PIB, dépassera bientôt largement leurs équivalents américains. Et le peuple américain, à la différence des peuples français, russe, chinois, et bien d’autres, n’est plus prêt à risquer la vie de ses soldats sur un théâtre d’opération.
La perspective est alors claire : l’empire américain s’effacera. Il ne sera pas, comme l’a été l’Empire Britannique, remplacé dans la conduite des affaires du monde, par un empire rival, mais plus certainement, comme le fut l’empire romain, par un chaos multipolaire dans lequel une partie des voisins voudront reprendre à leur compte le mode de vie américain, et une autre voudra le combattre, pour des raisons religieuses, en s’organisant en théocraties. Et même si un autre empire parvenait, à la fin, à remplacer l’américain au sommet du monde, il ne serait pas, pour la première fois dans l’histoire humaine, occidental.
L’Occident est donc, pour la première fois, sans défense. Et rien n’est plus dangereux, en particulier pour nous, Européens, que de voir nos ennemis cesser d’avoir peur de nous. Il est temps de réaliser que personne d’autre que nous ne défendra nos valeurs, notre mode de vie et nos libertés. Aussi, sans attendre qu’un prochain président américain comprenne peut-être l’importance d’être fort, et accepte de partager la direction des affaires du monde avec l’Europe, il nous appartient, à nous Européens, d’apprendre à vivre, et à nous défendre, sans l’Amérique.
j@attali.com

 

 

 

 

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