mercredi 4 février 2015

Jamais le Coran n’a été autant invoqué, brandi, instrumentalisé

CONTRIBUTION EXTERNE 


OPINIONS

LA LIBRE BELGIQUE

Il est urgent de promouvoir une autre approche du Coran et de l’histoire de l’islam (un temps, un lieu, un groupe humain) que celle qui s’est imposée au monde ces cinquante dernières années. Une opinion de Rachid Benzine, islamologue.

L’assassinat des membres de la rédaction de "Charlie Hebdo" et la prise d’otages meurtrière de l’épicerie Hyper Cacher, n’ont pas fini de produire des effets, en France et dans le reste du monde. Le mouvement d’indignation qui a rassemblé des millions de Français dans la rue a installé, dans les têtes de nombreux musulmans à travers le monde, cette équation dangereuse : si les Français ou les Belges ou autres Européens disent tous "Je suis Charlie", alors ils sont tous des blasphémateurs et des ennemis du Prophète ! Y compris certains musulmans.

Au lendemain de ces drames, un début d’examen de conscience a germé. Quelle pouvait être la part de responsabilité de la société française, de ses élites politiques, de ses institutions, dans la dérive vers le terrorisme de jeunes ayant grandi en France ? Quelle responsabilité pouvaient avoir les responsables musulmans, en France et dans le monde, dans la production de cet islam meurtrier ? La Belgique qui se sait menacée très concrètement par des attentats semblables et dont tant de jeunes sont partis "faire le jihad" en Syrie et en Irak est tout autant concernée que la France par ces événements et par ces questionnements nécessaires.

LA MISÈRE DE L’ISLAM CONTEMPORAIN

Les tragédies de ce début janvier 2015 à Paris auront au moins eu le mérite de mettre en lumière ce qu’on peut appeler "la grande misère des magistères musulmans contemporains", qu’il s’agisse de l’islam qui s’est implanté ces cinquante dernières années en Europe occidentale à la faveur des mouvements migratoires, ou de l’islam qui domine de nos jours dans la majorité des pays musulmans, et surtout dans le monde arabe.

Jamais, dans l’histoire de l’islam, le Coran n’a été autant invoqué, brandi, instrumentalisé qu’aujourd’huiMais jamais il n’a été à ce point méconnu et malmené par ceux-là mêmes qui ont la bouche pleine de ses versets mais qui cherchent surtout à imposer leurs propres vues, à "réparer" leurs frustrations, à exercer leur haine "au Nom de Dieu". Détaché de son histoire, lu de manière sélective et partielle pour servir des intérêts ou pour nourrir des vengeances, le Coran est, de nos jours, élevé au rang d’idole intouchable et sa dimension historique et actuelle de texte en dialogue avec la vie des hommes s’en trouve ainsi niée. Au motif de respecter le Livre saint, les institutions savantes musulmanes, les mouvements apologétiques et politiques, les musulmans militants d’aujourd’hui "fossilisent", "dévitalisent" en fait le Coran, le réduisant à un outil de domination ou de combat.

Les non-musulmans ne sont pas en reste dans cette entreprise d’instrumentalisation néfaste ! Nombreux sont ceux, maintenant, notamment dans les médias et chez les intellectuels, qui ne craignent pas de se lancer dans des "exégèses" du texte coranique, y débusquant une violence qui serait ontologique à l’islam car présente dans le texte fondateur. S’affrontent alors ceux - musulmans et non musulmans - qui affirment que le Coran légitime l’usage de la violence la plus extrême, et ceux qui disent que le Coran serait, en réalité, fondamentalement non violent…

Dans ce brouhaha médiatique, l’on en vient à oublier que le Coran est un texte : ce n’est pas lui qui tue, mais les hommes qui décident de faire telle ou telle lecture de ses versets. Ce sont les hommes de chaque époque qui choisissent de privilégier telle ou telle interprétation, en fonction des enjeux de pouvoir de leur temps. C’est toujours le présent qui instrumentalise le passé, et les hommes d’une époque donnée qui fabriquent les légitimations qui les arrangent.

L’HISTOIRE AU CENTRE DU JEU

Il est urgent de promouvoir une autre approche du Coran et de l’histoire de l’islam que celle qui s’est imposée au monde ces cinquante dernières années surtout (par le passé, les débats entre savants de l’islam étaient beaucoup plus fréquents et le pluralisme des opinions était bien davantage accepté). L’histoire de l’islam, non pas l’histoire mythique et sacrée mais l’histoire scientifique doit être placée au centre du jeu, pour que soit clairement distingué le savoir du croire et que "nul n’impose ses croyances comme des savoirs" (comme le réclamait ces derniers jours Philippe Meirieu dans les colonnes du "Monde"). Car il n’y a guère que l’Histoire, comme construction de savoir sur l’autre et comme construction sur le passé pour ce qu’il a été (sans interférence avec un futur qu’il ignore), qui puisse démentir aussi bien ceux qui essentialisent le passé et qui le décontextualisent, ceux qui en viennent à croire qu’ils peuvent tuer "pour l’honneur d’Allah et de son Prophète", et ceux qui, au contraire, sacralisent le droit à tout désacraliser.

En revanche, ce n’est certainement pas ce que l’on nomme la laïcité (nécessaire) et l’histoire (comparative) du fait religieux souvent préconisée comme solution miracle, qui pourront résoudre le problème mais au contraire l’histoire spécifique de la construction et des évolutions du monde musulman sur presque un millénaire et demi. C’est cette histoire spécifique qui est en mesure de prendre en compte les faits de croyance comme faits de société et de les renvoyer à leur contexte historique précis, en humanisant le sacré et sa représentation.

L’historien ne cherche pas à s’approprier l’histoire des autres mais à l’analyser et à la comprendre. C’est cette position d’"humilité" qui peut amener de jeunes esprits à se concevoir comme des acteurs de leur temps, par comparaison avec d’autres qui les ont précédés. Cela peut les aider à admettre que ceux qui les ont précédés étaient aussi des musulmans, mais de manière différente, en tant que porteurs de croyances qui répondaient à des enjeux de société qui ne sont pas les mêmes que ceux auxquels sont confrontés les jeunes gens d’aujourd’hui.

C’est ainsi que l’histoire éduque à la compréhension de l’autre. Elle prémunit contre la croyance qui prétend que le passé peut revivre dans le présent. Elle prémunit contre les légitimations qui exonèrent de la responsabilité de ses actes au présent et combat les folies de l’idéologie par l’intelligence de la variété des situations. C’est l’histoire bien comprise (un temps, un lieu, un groupe humain) qui enseigne et permet d’intérioriser le civisme de manière bien plus efficace que n’importe quel cours, n’importe quelle litanie de valeurs données à respecter. C’est la compréhension et non l’injonction qui permet l’implication et la mise en œuvre consentie de conduites socialement responsables et respectueuses d’autrui. Et tout cela n’est pas une autre histoire… elle est bien la nôtre, avec un grand "H".

Rachid Benzine conclut sa série de conférences "Le Coran expliqué aux Bruxellois" au KVS (quai aux Pierres de taille, 9 à Bruxelles) le mercredi soir 4 février avec une conférence sur "Le Coran et la violence" et les questions-réponses. Le jeudi soir 5 février, il participe à un débat-conférence à l’ULB avec Chemsi Cheref-Khan (à l’Auditoire Paul-Emile Janson sur le Campus Solboschà Ixelles) qui portera sur "Entre islam(s) libéral et conservateur : où se situent les musulmans belges ?"

 

Une opinion de Rachid Benzine, auteur de "Le Coran expliqué aux jeunes" (Le Seuil) et "Les nouveaux penseurs de l’Islam" (Albin Michel). Islamologue. Conférencier au KVS (ce mercredi) et à l’ULB (jeudi).




COMMENTAIRE DE DIVERCITY

UN ÉVÉNEMENT À NE PAS MANQUER


LE CERCLE DU LIBRE EXAMEN A L'HONNEUR DE VOUS CONVIER À SA PREMIÈRE CONFÉRENCE DE L'ANNÉE 2015 SUR LE THÈME

 

Le jeudi 5 février 2015 à 19 heures

 

Entre islam(s) libéral et conservateur : 
Où se situent les musulmans belges ?

 

En 2014, la Belgique a fêté les cinquante ans de l'immigration marocaine et turque mais malheureusement, le quarantième anniversaire de la reconnaissance institutionnelle de l'islam en tant que religion du royaume passa inaperçu.

 

Que signifient le libéralisme et le conservatisme dans l'islam ? Quelles sont les différentes approches qu'ont les musulman(e)s belges de leur religion ? Comment s'esquisse l'articulation de la foi, de la pratique et des valeurs islamiques dans leurs quotidiens ? Est ceque les canaux d'apprentissage de l'islam en Belgique sont plutôt de tendance libérale ou conservatrice ?


Pour répondre à ces questions, le Librex a la chance et l'honneur de recevoir :

Rachid Benzine, islamologue et enseignant à sciences Po Aix et faculté protestante de Paris ; chercheur associé à l'observatoire du religieux (IEP Aix en Provence) ; auteur de Les Nouveaux penseurs de l'islam, Éditions Albin Michel, 2004. Et plus récemment Le Coran expliqué aux jeunes, Étions Le Seuil, 2013.

Chemsi Cheref-Khan, docteur en Droit et licencié en Sciences Sociales de l'Ulb ; administrateur de La Pensée et les Hommes, conférencier et organisateur de nombreux colloques, émissions et publications, sur l’islam en Belgique.

Malika Hamididoctorante en sociologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Ehess) ; directrice générale de l'European Muslim Network basé à Bruxelles ; co-auteure de l’ouvrage collectif Féminismes

islamiques, Éditions La Fabrique, 2012.


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Salle Janson 
Ulb (campus du Solbosh)

Avenue Franklin Roosevelt 48

1050 Bruxelles

 

 

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