samedi 14 février 2015

Le monde académique adresse une carte blanche pour défendre Farid El Asri, choisi par Joëlle Milquet pour animer un séminaire sur l’Islam


On l’a lu dans nos éditions d’hier : les enseignants qui le souhaitent pourront en février participer à une « séminaire réflexif sur l’islam et la prévention de la radicalisation ». Ce séminaire sera organisé par l’association emridNetwork – un « réseau musulman de recherche » et de formation de cadres religieux. L’agence Belga signalait mercredi que cette association a été fondée et est dirigée par Farid El Asri.

Selon l’agence, cet islamologue et professeur à l’UCL a pris des positions discutables – il a ainsi soutenu Yacob Mahi, le controversé professeur de religion islamique, ou contesté le choix de l’ULB d’interdire une conférence avec Tariq Ramadan. La dépêche Belga à peine sur le fil, Françoise Bertieaux, la cheffe du groupe MR au Parlement de la Communauté française, s’est dit « sidérée » et a jugé que la « ministre de l’Education est complètement irresponsable. » Mercredi soir, Milquet justifiait son choix en étalant le prestigieux C.V. de Farid El Asri, que le monde académique (notamment de l’UCL) se fait un devoir de défendre, comme on le lira ici, sous la plume des signataires de la carte blanche ci-dessous.

LA CARTE BLANCHE

Une dépêche Belga publiée dans La Libre du mercredi 11 février, très décousue, se permet de jeter de nombreuses suspicions sur la personnalité de Farid El Asri, fondateur d’un réseau musulman de recherche intellectuelle dénommé Emridnetwork. Dans une circulaire de la Ministre de l’Enseignement J. Milquet, ce réseau a été désigné comme organisme susceptible de proposer aux écoles une introduction à l’islam et une initiation relative à la prévention contre la radicalisation religieuse. Et la dépêche s’empresse de dénoncer en vrac une proximité de sensibilités, voire des liens douteux entre Farid El Asri et des personnalités ou des courants controversés tels que Tariq Ramadan et YacubMahi, les Frères musulmans voire même la pensée négationniste de Roger Garaudy.

Ces raccourcis sont calomnieux. Ils sont tout simplement ahurissants à la lumière de la personnalité de Farid El Asri. Pire, outre le manque minimal de rigueur et de déontologie dans la pratique journalistique, ils semblent témoigner non peut-être pas tant d’une peur irraisonnée et même d’une hostilité profonde à l’égard de l’islam et des musulmans, que de la difficulté ordinaire, pour une frange de la population belge, à comprendre combien de très nombreux musulmans tentent de devenir, ou sont déjà pleinement, comme c’est le cas ici, à la fois des acteurs musulmans engagés et des concitoyens exemplaires, sans que rien dans leurs actes et leurs paroles ne puisse justifier des soupçons envers eux.

Outre la dénonciation des amalgames qui sont établis dans cette dépêche, et de l’absence totale de contextualisation des propos qui y sont évoqués, en signant cette carte blanche nous souhaitons porter témoignage des grandes qualités personnelles et intellectuelles de Farid El Asri ainsi que de son investissement soutenu au profit du vivre-ensemble en Belgique. Farid El Asri est en effet une personne qui témoigne d’une très belle vivacité d’esprit et surtout d’une remarquable probité. Quant à la vigueur de son engagement pour un vivre ensemble plus apaisé et mieux assumé, elle n’a d’égale que sa capacité à se remettre constamment en question, pour mieux comprendre et mieux analyser. Sa réflexivité critique, il n’hésite pas à la mobiliser, constamment, et depuis des années, y compris au profit d’une autocritique de certaines pratiques et discours musulmans dès lors qu’ils se montrent peu enclins à se distancier de postures littéralistes. Ses propos éclairés étonnent souvent, dans les milieux musulmans, quand ils ne font pas grincer des dents ceux qui sont trop habitués à se contenter de discours rassurants parce que simplistes et dépourvus d’une mise en perspective historique de la tradition musulmane.

La dépêche Belga que nous dénonçons, qui se réfère à des positions vieilles de plus de dix ans, apparaît tout simplement absurde quand on connaît la richesse du personnage : son intérêt très marqué pour le judaïsme (sa licence en Histoire, pensée et civilisation juive à l’ULB s’est achevée par un mémoire critique à l’égard du traitement des Juifs par la dynastie musulmane régnante en Andalousie au XIIºs.), mais aussi son engagement depuis plus de dix ans dans le dialogue interreligieux. Il a notamment été secrétaire général de Religions for Peace et œuvre pour la création d’un espace d’études talmudiques et coraniques dénommé Yeshivah-Madrassah. Quant à sa volonté de secouer les esprits, il l’investit non seulement dans ses publications universitaires et ses très nombreuses conférences publiques, dans des milieux très différents, mais notamment aussi sur la scène artistique. Il n’hésite pas à produire des musiciens ou encore une pièce de théâtre (Le Mec de la Mecque jouée à l’Espace Magh en sept. 2014) qui invite elle aussi à une distanciation résolue face aux évidences religieuses tant revendiquées par certains.

Par cette carte blanche, nous souhaitons donc affirmer notre condamnation des dénonciations calomnieuses lancées contre Farid El Asri, leur instrumentalisation par certains dans une pure démarche politicienne, mais aussi ce climat délétère où la grave méconnaissance des réalités de terrain nous conduit vers toujours davantage de suspicions réciproques. Des bâtisseurs de pont de sa trempe, nous en manquons déjà cruellement.

Prof. Louis-Léon Christians, Président de l’Institut RSCS (Religions, Spiritualités, Cultures, Sociétés), Université catholique de Louvain

Prof. ordÉm. Guillaume de Stexhe, Université Saint-Louis

Yolande Iliano, Présidente de Religions for Peace Europe

Prof. Brigitte Maréchal, Directrice du CISMOC (Centre Interdisciplinaire d’Etudes de l’Islam dans le Monde Contemporain), Université catholique de Louvain

Rabbin David Meyer, Professeur de Littérature Rabbinique et Pensée Juive Contemporaine à l’Université Pontificale Grégorienne de Rome.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE TEMPS DES POLEMIQUES


Nous n’entrerons pas dans cette polémique, n’ayant rien lu de ou sur l’intéressé. Le coup de sang de Françoise Bertieaux relève plus  du coup médiatique que de la critique solidement argumentée. Il est surprenant de voir à cette occasion le nom de Roger Garaudy remonter, une fois de plus à la surface. Ses livres sur l’islam semblent avoir eu quelque’influence sur divers représentants d’un islam qu’on veut nous présenter comme éclairé. Mais ce qui nous surprend le plus c’est que plus aucun penseur de l’islam n’évoque l’immense érudition de feu le professeur Jacques Berque, auteur de l’indépassable essai de traduction du Coran.

MG  

 

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