vendredi 13 février 2015

Les Frères musulmans représentent-ils une menace en France ?


L'Obs

Manuel Valls a appelé à lutter contre le "discours des Frères musulmans". Un discours volontariste qui paraît éloigné d'une réalité moins inquiétante.



Un stand lors du congrès annuel de l'UOIF en 2014. (AFP / JACQUES DEMARTHON)

 

 

En appelant, lundi 9 février, sur Europe 1, à "combattre le discours des Frères musulmans" en France, Manuel Valls suscite un flot d'interrogations sur ses intentions. Visait-il l'Union des organisations islamiques de France(UOIF), branche française des Frères musulmans ? Si tel est le cas, appelait-il à sa dissolution ? Jusqu'ici seul le Front national le réclame. Ou alors, appelait-il l'organisation, qui figure parmi celles qui structurent l'islam de France, à abandonner son héritage ? Le Premier ministre n'a pas précisé sa pensée, sinon qu'il fallait également "combattre les groupes salafistes dans nos quartiers", une mouvance bien plus radicale que les Frères musulmans.

L'UOIF traîne depuis toujours une réputation sulfureuse. Considérée comme fondamentaliste par certains, elle a défrayé la chronique en 2012 en invitant à son congrès annuel plusieurs prédicateurs radicaux, dont Youssef al-Qaradaoui. Déjà, le même Manuel Valls avait rejoint les protestations du gouvernement de droite et du FN et vivement critiqué la venue du prédicateur qatari, finalement interdit d'entrée sur le territoire. Tout récemment, le lycée musulman Averroès que l'organisation contrôle, vient de répondre par une plainte en diffamation aux propos d'un enseignant démissionnaire l'accusant de diffuser une idéologie islamiste.

Dans le monde, les Frères musulmans ne sont pas non plus en odeur de sainteté. En 2014, les Emirats arabes unis, pour des raisons politiques, ont classé la confrérie "organisation terroriste", tout comme l'Arabie Saoudite et l'Egypte. En avril 2014, David Cameron a lancé une grande enquête sur le mouvement pour connaître l'étendue de son réseau et les valeurs qui sont véhiculées. Qu'en est-il de la réalité des Frères musulmans en France ? "L'Obs" fait le point.

QUI SONT LES FRÈRES MUSULMANS EN FRANCE ?

Longtemps, l'UOIF a nié représenter la branche française des Frères musulmans. Si aujourd'hui, c'est un secret de polichinelle, certains ne l'admettent pas toujours. L'organisation, qui existe depuis une trentaine d'années, fédère des profils très divers : de celui de l'imam de Bordeaux, considéré comme libéral et progressiste, Tareq Oubrou, à celui de Camel Bechikh, président de Fils de France, figure de la Manif pour tous et proche de l'extrême droite. Avec ses quelques 250 associations membres revendiquées, le premier lycée musulman sous contrat d'association avec l'Etat, son congrès annuel au Bourget, plus grand rassemblement musulman du monde occidental, la structure jouit d'une visibilité importante. Mais les Frères musulmans ne se limitent pas à cette structure institutionnelle. C'est une nébuleuse. Le sociologue de l'université libre de Bruxelles, spécialiste du salafisme et de l'orthodoxie en islam, Samir Amghar, (1), distingue trois modes d'appartenance :

• "Les Frères musulmans organiques, directement liés à la matrice idéologique égyptienne [pays d'origine de la confrérie, fondée par Hassan al-Banna, ndlr] et à l'organisation internationale des Frères musulmans qui se situe en Egypte. L'UOIF en fait partie. Une structure qui s'intègre dans une autre structure transnationale, la Fédération des organisations islamiques en Europe, la FOIL, dont le siège est à Bruxelles.
• Les Frères musulmans 'autonomes' qui sont des individus qui se réclament de la confrérie mais qui n'en font pas partie. C'est le cas de Tariq Ramadan, [petit-fils du fondateur, ndlr] qui s'inscrit dans la filiation doctrinale mais qui la retravaille et qui prend ses distances avec la structure.
• Enfin, il y a les Frères musulmans 'émancipés'. Ils ont fait partie du mouvement mais l'ont quitté pour des questions stratégiques ou idéologiques comme l'UAM93 (Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis)."

Il y a une culture du secret. On ne devient pas Frères musulmans, on est choisi, on est coopté par les autres. Lorsqu'on est membre de l'organisation, il faut respecter la ligne, et il y a un centralisme démocratique qui régit les positionnements. Vous ne pouvez pas exprimer vos différences à l'extérieur de l'organisation."

QUEL EST LEUR DISCOURS ?

Orthodoxe résolument. "Un Frère musulman fréquente assidument la mosquée et se définit avant tout par son identité islamique", explique Samir Amghar. Mais c'est aussi un islam politisé et actif. "Leur discours est enraciné dans les réalités politiques, sociales et culturelles françaises. Son but est de développer un discours citoyen autour de l'islam. L'orthopraxie ne suffit pas, il faut également se sentir pleinement Français et agir en conséquence au sein de la nation. Il ne pousse pas à la rupture. Pour résumé, c'est un discours qui se veut à la fois conservateur d'un point de vue moral, mais progressiste d'un point de vue sociétal et politique".

En 2004, l'UOIF a créé un point de fixation autour de la question du voile à l'école en organisant plusieurs manifestations contre la loi interdisant le voile à l'école avant de siffler la fin de la partie et de s'apaiser.

On a souvent accusé les Frères musulmans de double discours, dénoncé notamment par la journaliste Caroline Fourest. Ce que Samir Amghar conteste :"Ils ont toujours défendu la thèse d'un islam français et européen qui illustre leur slogan 'adapter le texte au contexte'. Toutes leurs conférences tournent autour de ce discours. Ce but n'a en revanche, en effet, jamais été atteint, parce qu'ils restent très conservateurs. Il faut avoir à l'esprit que l'UOIF est dominé par des primo-migrants, réfugiés islamistes arrivés en France dans les années 1980 et qui ont aujourd'hui entre 50 et 60 ans. Ces personnes sont en complet déphasage avec la réalité et leur mode de fonctionnement est obsolète".

Farid Abdelkrim a passé 15 ans à l'UOIF et a été la figure emblématique des Jeunes musulmans de France (JMF). Un "dur" parmi les militants. Aujourd'hui, auteur d'un livre à paraître "Pourquoi j'ai cessé d'être islamiste" (Ed. Les Points sur les i), il se dit islamiste repenti mais ne nie pas le passé.

Quand j'étais prédicateur et zélateur acharné, ma démarche était de pousser les jeunes musulmans de ce pays à devenir une force politique pour peser sur les décisions et défendre nos revendications, parmi lesquelles ont pouvait trouver le port du voile ou la construction de mosquées".

Des discours, il en a tenu, tous marqués par un modèle "binaire" : "Il y avait 'eux', les non-croyants qui propagent le mensonge, et 'nous', les musulmans détenteurs de la vérité. Avec le temps, l'UOIF a mis un peu de 'vin dans son eau' et s'est rendu compte que cela n'était pas productif. Ils ont introduit le légalisme dans leur démarche et ont fait des efforts pour tenir un discours d'intégration."

Le discours des Frères musulmans touchent particulièrement la deuxième, voire la troisième génération d'une classe moyenne, mais selon l'ancien membre de l'UOIF, le mouvement "est hors course et en déconnexion totale avec la jeunesse". Il regrette la venue régulière au congrès annuel de "personnes venues de l'extérieur qui nous bassinent avec une diarrhée verbale, dans un dialecte que les trois-quarts des personnes ne comprennent pas. C'est un problème à l'UOIF. Parce que ces gens-là ne connaissent rien aux réalités françaises." 

QUELS LIENS ENTRETIENNENT LES FRÈRES MUSULMANS AVEC LES PAYS ÉTRANGERS ?

C'est avant tout un lien idéologique. Les références théologiques proviennent du proche et Moyen-Orient. Les liens sont également d'ordre financier. Lorsque les Frères musulmans mettent en place des projets de financements de mosquées, ils font très souvent appel à des riches donateurs du Golfe.

REPRÉSENTENT-ILS UN DANGER ?

Selon Samir Amghar, "les membres de la DGSI sont les premiers à me dire qu'ils ne surveillent plus les Frères musulmans depuis longtemps parce qu'ils ne représentent plus un danger prioritaire. Au contraire, ils se proposent d'être une force d'appoint pour lutter contre la radicalisation car ils sont en recherche constante de notabilité". Farid Abdelkrim n'a lui jamais entendu d'appel à la violence. Si rien ne permet de dire que les Frères musulmans sont une menace, Farid Abdelkrim appelle à une réforme du discours religieux parmi toutes les organisations musulmanes : "l'islam doit évoluer en fonction du cadre dans lequel nous vivons, de la langue que nous parlons et doit avoir une démarche préventive qui tienne compte du contexte international pour ne pas susciter des vocations dramatiques chez les jeunes. 

LES FRÈRES MUSULMANS SONT-ILS INFRÉQUENTABLES ?

Selon les spécialistes interrogés, il est incongru de la part du Premier ministre de vouloir combattre le discours des Frères musulmans. D'autant que l'UOIF a été appelé à plusieurs reprises à prendre part à la réflexion sur l'islam de France. 

"Si on suit son raisonnement, alors, il faut couper l'islam de France de toute influence étrangère à commencer par l'influence algérienne, marocaine, turque. Il faudrait également pousser à la démission de Dalil Boubakeur, fonctionnaire de l'Etat algérien, ou Mohamed Moussaoui, mandaté par le royaume du Maroc, il ne resterait alors plus rien du CFCM", estime Samir Amghar qui ajoute : "La posture de Manuel Valls n'est pas idéologique, elle est politicienne. Dire qu'il faut combattre le discours des Frères musulmans, ça claque comme un slogan, ça rassure l'opinion publique". Un avis que partage Farid Abdelkrim, bien qu'il soit très critique envers la confrérie : "Il faut se battre contre tout type de discours qui s'oppose à la France, mais on ne peut pas pointer du doigt un groupe et verser dans une psychose qui va créer des angoisses qui ne méritent pas d'être. Manuel Valls devrait faire preuve de plus de précisions quand il parle parce qu'on ne peut pas utiliser des termes destinés à être fourre-tout".

Sarah Diffalah

(1) "Le salafisme d'aujourd'hui. Mouvements sectaires d'aujourd'hui" (Ed. Michalon)

"L'islam militant en Europe" (Ed. Infolio)

 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

SANS PASSION

Plus on s’approche de la galaxie musulmane en Europe, plus elle apparaît dans son immense complexité. Les musulmans eux-mêmes s’y perdent. Aussi les simplificateurs s’en donnent-ils à cœur joie.

Enfin un article nuancé, informatif, sans passion.

MG

 

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