mardi 17 février 2015

Malek Chebel: «Un islam des Lumières peut être une solution à l’autisme actuel»

Le Soir

Le grand islamologue francophone Malek Chebel était l’invité d’un chat ce lundi matin. Résumé.


• © Dominiqu


L’islam est-il compatible avec nos valeurs démocratiques ? Les événements de ce week-end, à Copenhague, un mois et demi après les attentats de Paris, rendent la question d’autant plus d’actualité.

CROCO : A LA LUMIÈRE DES DERNIERS ÉVÉNEMENTS À COPENHAGUE, L’ISLAM DES LUMIÈRES QUE VOUS PRÉCONISEZ N’EST-IL PAS QU’UNE VUE DE L’ESPRIT ?

Malek Chebel : « L’islam des Lumières est un programme d’ensemble, il procède de la philosophie des Lumières, use d’une méthodologie adaptée et progressive. Au lieu de dire que cet Islam des Lumières est une vue de l’esprit, ce que j’ai déjà entendu dès 2004, l’année où j’ai inventé cette expression, je vous invite simplement à le regarder comme l’une des issues possibles, et peut-être une solution quant à l’autisme actuel. Les Musulmans devraient donc s’emparer de cette orientation, l’investir, l’animer, etc. Tout le monde verra alors que les tueries de Paris et de Copenhague sont des absurdités sans nom, des impasses, une pathologie de gens ordinaires qui cherchent à être extraordinaires. Non, au contraire, l’Islam des Lumières est devenu, jour après jour, une vision réjouissante et plausible à la cacophonie actuelle. D’ailleurs, vous avez sans doute remarqué qu’un nombre croissant d’intellectuels, de politiques, et même de religieux, imams, mouftisetc, et même in fine (mais ce n’est pas une preuve en soi), un président peu tendre comme Sissi d’Egypte l’utilisent pour défendre leur action. Personnellement, j’y crois fermement car je n’en vois pas d’alternative plus joyeuse. J’y crois évidemment avec le réalisme qui va avec… Utopie ? Avez-vous vu quelque chose naître du néant sans qu’il y ait une maïeutique préalable qui l’amène à la conscience ? »

THIERRY GILBERT : COMMENT UNE RELIGION QUI PLACE, DU MOINS DANS SA PRATIQUE, L’INDIVIDU À L’EXTÉRIEUR DU CERCLE DE SES CONSIDÉRATIONS PEUT-ELLE RENCONTRER UNE RÉPUBLIQUE QUI PLACE, AUTANT QUE POSSIBLE, L’ÊTRE HUMAIN AU CENTRE DE SES PRÉOCCUPATIONS ?

Malek Chebel : « C’est précisément le travail d’aggiornamento de l’islam que je défends à longueur de livres et de communications. tant que nous ne l’aurons pas tenté, on ne saura pas ce qui nous manque en termes de compatibilité ou d’incompatibilité de l’islam par rapport à la République. »

CITOYEN : POURQUOI LES PAYS SOUVERAINS COMME LA BELGIQUE NE DEMANDENT-ILS PAS UNE LECTURE UNIQUE DU CORAN (EN DEMANDANT AUX IMAMS LEUR PROGRAMME COMME POUR L’ÉCOLE) AFIN DE CONTRÔLER LES EXCÈS ?

Malek Chebel : « Une lecture unique du Coran, cela suppose que le « mal » est intrinsèque au Coran, alors qu’il n’en est rien. Pendant des siècles, le Coran a été la source d’un progrès humain fabuleux, à commencer par le développement des sciences et des techniques. Il faut donc voir ailleurs. »

BERNARD : QUEL RAPPORT ENTRE LE CORAN ET LE DÉVELOPPEMENT DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES. TOUT RAMENER À LA RELIGION EN ÉCARTANT L’HOMME EST UNE ERREUR DE RAISONNEMENT, C’EST L’HOMME QUI EST LA SOURCE DES PROGRÈS FABULEUX.

Malek Chebel : « Le Coran et l’Islam ont libéré des ressources organisationnelles en un temps et en lieu donné, personne ne peut le nier. Pour le reste, je vous invite à suivre mon raisonnement : j’ai jamais nié l’apport de l’Homme dans ce domaine. Je vous invite à lire Le Sujet en Islam (Le Seuil) dans lequel je développe cette question sur 250 pages.

L’Islam ne choisit pas le régime sous lequel les humains doivent être administrés. Il faut décider une fois pour toutes que le Coran est compatible avec l’éventail de toutes les organisations humaines, de la plus éclairée à la plus fasciste. Pour le reste, j’invite tout un chacun à se débarrasser de l’agenda et du vocabulaire des fondamentalistes, qui ont tout intérêt à mélanger les niveaux et les entendements pour bien nous ficeler. Le Coran est un code qui régit le lien du croyant à Dieu. Pour le reste, c’est aux hommes de décider du régime politique qu’ils veulent se donner. »

PHILIPPE HANOTIAUX : CONCERNANT LES LIENS ENTRE SCIENCE ET RELIGION, LES EUROPÉENS ONT ÉMERGÉ ET DÉVELOPPÉ LA SCIENCE LORSQU’ILS SE SONT DÉBARRASSÉS DES SUPERSTITIONS (ALORS QUE LA RELIGION ÉTAIT TOUJOURS PRÉGNANTE). EST-IL VRAI QUE CE FUT UN BASCULEMENT AVEC LE MONDE ISLAMIQUE QUI S’ENFONÇAIT, LUI, DANS LA SUPERSTITION ?

Malek Chebel : « Ce n’est pas l’avènement de la science en terre occidentale qui a provoqué le basculement du monde islamique, c’est la perte de sens de l’islam (à partir de 1492) et le repli des populations qui la portent qui a laissé une belle place pour l’Occident chrétien. Mais là encore, dans ces phénomènes d’une immense complexité, il faudrait nécessairement se limiter à des constats « larges » pour ne pas commettre des erreurs d’appréciation. La question demeure intéressante. »

CATHERINE : A PROPOS DES CARICATURES DE MAHOMET, QU’EN EST-IL VRAIMENT ? EST-IL INTERDIT PAR L’ISLAM DE DÉPEINDRE LE PROPHÈTE DE MANIÈRE HUMORISTIQUE OU EST-CE SEULEMENT UN PRÉTEXTE UTILISÉ PAR LES EXTRÊMISTES ? PORTE-T-ON ATTEINTE AUX MUSULMANS LORSQUE L’ON CARICATURE LE PROPHÈTE OU SEULEMENT AUX EXTRÉMISTES ?

Malek Chebel : « Ni le Prophète, ni le Coran, ni le hadith n’ont interdit la représentation et l’image. Le prophète a d’ailleurs été à maintes reprises représenté (notamment dans le domaine shiite) et cela n’a pas posé de problèmes insurmontables. Ce qui a choqué, c’est l’insulte (sodomie, assimilation au terrorisme, etc.) et non la représentation en elle-même. Vous me direz qu’en Occident on a le droit de nous moquer de toutes les icônes et je vous dirai oui. Les Musulmans qui ont été blessés nous rétorquent à leur tour : « Nous avons le droit d’être choqués et ce qui nous choque nous appartient. L’Occident n’a pas la prérogative de décider pour tout le monde de ce qui choque et de ce qui ne choque pas, etc. Dialogue de sourds comme vous voyez. Un peu de modération pourra mettre tout le monde d’accord : liberté oui, indéniablement, mais responsabilité aussi… sûrement ! »

JESS : LES SOCIÉTÉS MUSULMANES ONT, DE TOUT TEMPS, UTILISÉ LA VIOLENCE. CELA REND DE FACTO LA COMPATIBILITÉ DE CEUX QUI ÉRIGENT LA CHARIA EN LOI SUPÉRIEURE AVEC LA DÉMOCRATIE IMPOSSIBLE. QU’EN PENSEZ-VOUS ?

Malek Chebel : « Je ne suis pas sûr d’avoir compris votre question, mais au sujet de la violence, on peut dire qu’elle est par définition limitée dans le temps et dans l’espace, et qu’elle est même limitée dans le contenu. Tout se passe à travers l’évaluation du contenu réel de l’usage de la violence en terre d’islam. Cet usage est strictement réservé à la guerre d’auto-défense. A mes yeux, la guerre sainte s’est arrêtée avec la Prédication, en 632. A la mort du Prophète, toutes les guerres sont des guerres profanes, des guerres de puissance.

L’islam n’a jamais cessé de se remettre en question théologiquement. Ce qui a toujours freiné son évolution, ce sont les potentats (califes, sous-califes, présidents à vie…) qui ont marginalisé l’apport des penseurs et des réformateurs. L’islam doit pouvoir retrouver cette veine, et mieux l’exploiter. Encore faut-il dénoncer et marginaliser les tenants du pouvoir absolus qui règnent aujourd’hui sur des pays comme l’Arabie saoudite, l’Egypte, le Soudan, le Pakistan, et d’autres encore qui prônent la pseudo-charia, qui n’est jamais légitime vraiment que lorsqu’elle sert leurs ambitions humaines. »



 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

Y AURAIT-IL AUTANT D’ISLAMS QUE DE MUSULMANS ?


Ou bien Malek Chebel n’est vraiment pas en forme ce-matin ou alors son proposest confus ce qui lui fait perdre beaucoup de crédibilité. Plus on parle de l’islam et plus on se rend compte que c’est une vaste galaxie parcourue de courants contradictoires. Islam des Lumières, islam européen, islam modéré et positif.  On en passe. Visiblement ce n’est pas cet islam-là qui parle aux jeunes des banlieues  et les pousse dans les bras des jihadistes.

On aimerait voir surgir du lot une sorte de Luther de l’islam capable de penser et de porter une lecture actuelle d’un grand texte du passé et mettre les musulmans d’accord entre eux. « L'islam est-il compatible avec la démocratie ? Quelle est la place et le statut de la parole libre, de la laïcité, de l'égalité des sexes, de la tolérance ou de la démocratie ? Faut-il adapter l'islam à la modernité ou au contraire adapter la modernité à l'islam, ainsi que le prétendent les fondamentalistes ? »

Ces vraies questions méritent de vraies réponses.

MG

 

MANIFESTE POUR UN ISLAM DES LUMIÈRES : 27 PROPOSITIONS POUR RÉFORMER L'ISLAM 

Associer l'islam aux Lumières peut paraître ambitieux et téméraire. Il n'en est rien. Cette relation est inscrite dans la dynamique amorcée au XIXe siècle et poursuivie par les nombreux réformistes qui ont voulu changer le visage de cette religion en s'appuyant sur le travail de la raison. Ces penseurs ont été taxés d'hérésie.

Aujourd'hui, le débat est plus que jamais d'actualité : l'islam est-il compatible avec la République ? Quelle est la place et le statut de la parole libre, de la laïcité, de l'égalité des sexes, de la tolérance ou de la démocratie ? Faut-il adapter l'islam à la modernité ou au contraire adapter la modernité à l'islam, ainsi que le prétendent les fondamentalistes ?

En vingt-sept propositions, Malek Chebel répond à ces interrogations sans masquer les contradictions de l'islam ni éluder les questions difficiles. Interprétation des textes, guerre sainte et fetwa, statut de la femme, corruption, châtiments corporels, crime d'honneur et assassinat politique, démocratie, liberté d'expression et de conscience... tels sont quelques-uns des thèmes qu'aborde l'auteur de ce manifeste appelé à devenir la charte d'un islam nouveau.

Malek Chebel se fait ici le théoricien de l'«autre islam», un islam fondé sur le réel, dynamique et moderne, tolérant et positif, mais surtout capable de s'insérer dans le monde d'aujourd'hui et de demain.


ABDELWAHAB MEDDEB, L’ISLAM DES LUMIÈRES

MARC SEMO LIBÉRATION  6 NOVEMBRE 2014 





DISPARITION 

L’écrivain tunisien qui bataillait contre le fondamentalisme est mort jeudi à 68 ans.

Il se revendiquait volontier soufi, ce courant mystique de l’islam qui chante l’amour de l’Unique et de Sa création. «Pour les islamistes, les soufis sont encore pire que les chrétiens car si pour ces derniers Dieu s’est incarné une fois, pour les soufis, il s’incarne en chaque être humain», expliquait Abdelwahab Meddeb, essayiste, romancier, traducteur et poète qui aimait à citer aussi bien Ibn Arabî, le poète du XIIIe siècle («Que ton cœur soit le temple qui accueille les croyances toutes»), que Rûmi, le poète et derviche du plateau anatolien d’origine perse avec son célèbre poème : «Viens à moi qui que tu sois musulman, juif, chrétien ou apostat.»

Dans l’une de ses dernières tribunes, publiée cette fois-là dans le Monde début septembre, l’écrivain clamait son indignation face aux égorgements d’otages par l’Etat islamique : «Comment laisser ces barbares fiers de leur crime, les laisser souiller le mot islam et agir en notre nom ?» Et il appelait encore une fois à revenir au soufisme «qui impose au sujet la complexité et l’affranchit pour une parole plus libre qui fait trembler le dogme». Son dernier livre s’intitulait Portrait du poète en soufi (aux éditions Belin).

Violence. Mort jeudi d’un cancer, cet intellectuel, né à Tunis en 1946 et qui animait depuis 1997 l’émission Culture d’islam sur France Culture, n’hésitait pas à être à contre-courant ni à assumer son choix courageux d’un islam des lumières. «La question de la violence de l’islam est une vraie question. Les musulmans doivent admettre que c’est un fait, dans le texte comme dans l’histoire telle qu’ils la représentent eux-mêmes, en un mode qui appartient plus à l’hagiographie qu’à la chronique. Nous avons à faire à un Prophète qui a été violent, qui a tué et qui a appelé à tuer», déclarait-il à Libération en septembre 2006 alors que les propos du pape Benoît XVI sur l’islam et la violence déchaînaient les polémiques. Et s’il rappelait que le Coran spécifie dans la deuxième sourate «point de contrainte en religion», il rappelait que d’autres versets commandent de combattre tous ceux qui ne croient pas «à la religion vraie».

Ses principaux essais comme la Maladie de l’islam (Seuil) ou les Contre-prêches(Seuil) martèlent cette idée. Sa grande bataille était avant tout contre le fondamentalisme, contre cette interprétation maximaliste de l’islam selon laquelle«le Coran c’est la parole même de Dieu dans sa lettre». Et que le livre serait donc«incréé». «Un immense débat a eu lieu pendant les quatre premiers siècles de l’islam pour décider si c’est un Coran crée ou incréé, et opter de nouveau pour la thèse du Coran crée appartient au combat démocratique», rappelait cet esprit libre pour qui, si ce livre est «une parole révélée», celle-ci a été interprétée dans un langage humain. Il y a eu en outre le passage du calligraphe, l’encre, le papier. Tout cela oblige à tenir compte de la médiation humaine. D’où sa volonté constante de questionner le texte et d’insister sur toutes les diverses interprétations.

Abdelwahab Meddeb aimait aussi à rappeler la personnalité du dernier calife déposé en 1924 par Mustapha Kemal. Il avait laissé sur sa table de chevet en quittant Istanbul le livre qu’il lisait : les Essais de Montaigne.

Abdelwahab Meddeb avait été à bonne école. Son grand père, le cheikh MoktarMeddeb, était professeur de lectures coraniques à l’antique université de la Zitouna. Son père, le cheikh Mustapha, était quant à lui un expert en principes du droit coranique. Cet enracinement dans la tradition ne l’a pas empêché après des études d’histoire de l’art et de lettres à la Sorbonne de s’installer à Paris en 1967. Tout au long de son œuvre, il a célébré ce qu’il appelait «sa double généalogie», européenne et islamique, française et arabe.

Laïcité. Toujours il resta lié à la Tunisie et s’enthousiasme pour la révolution du jasmin de décembre 2011 qui renversa Ben Ali. Certains l’accusèrent alors d’avoir eu des complaisances pour l’ancien régime balayé par la rue. Ces accusations ne tiennent guère. Abdelwahab Meddeb n’en resta pas moins jusqu’au bout un esprit libre conscient des enjeux mais aussi des difficultés de la transition démocratique.«Nous n’avons pas encore notre Lech Walesa ou notre Vaclav Havel», expliquait-il alors dans une interview à Libération en rappelant une vérité fondamentale : «J’étais un intégriste laïc et j’ai évolué. On ne peut imposer d’en haut par la force la laïcité et la démocratie. La liberté est un droit naturel.»

 

 

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