mercredi 18 février 2015

Une haine féconde de tout ce qui est culturel


TAHAR BEN JELLOUN ECRIVAIN 

LIBERATION



Quand j’étais enfant, mon père citait souvent le Danemark et la Suède comme exemple de pays civilisés avec une démocratie véritable où le citoyen avait des droits et des devoirs. Je me souviens, il soupirait comme pour nous faire comprendre que nous autres, nous en étions très loin. Homme modeste, il n’a jamais pu faire le voyage dans ces pays. Ce qui le fascinait, c’était l’égalité entre les citoyens, entre les hommes et les femmes, et surtout que la monarchie était respectée en tant que système symbolique n’imposant rien de ses frasques ni de ses extravagances. Il rappelait aussi l’attitude du Danemark à l’égard des Juifs durant l’époque des chambres à gaz. Bref, il aimait ces pays et leur culture. Mon père était un bon musulman. Discret, il faisait ses prières et n’obligeait personne à la maison à le suivre. Nous ne parlions jamais de religion à table, mais il aimait rappeler que, de toute façon, «en islam, chacun est responsable devant Dieu de ses actes» citant deux versets du Coran : «Pas de contrainte en religion» et «J’ai ma religion, et vous avez la vôtre.» Tout était dit. L’islam à l’époque ne dépassait pas le seuil de la mosquée ou de la maison. Nous vivions dans un Maroc tranquille avec un islam apaisé et apaisant.

Un de mes premiers voyages, hors du Maroc, je l’ai fait en visitant les pays nordiques. Je recherchais cet état d’esprit de liberté et de respect citoyen. En dehors de l’alcoolisme, dont les ravages étaient visibles surtout les vendredis et samedis soirs, les pays fonctionnaient dans la stricte observance des lois démocratiques. Je me souviens avoir vu un ministre des affaires étrangères aller faire ses courses à vélo, comme j’ai appris que tel autre ministre vivait dans un petit appartement comme n’importe quel travailleur. Je me souviens des respects des règles de la civilité. Pas de passe-droit, pas d’arrogance au nom du pouvoir. J’aimais cette égalité entre les administrés et les autorités les plus hautement placées. Cela ne voulait pas dire que tout allait à merveille, mais certains comportements des gens étaient ceux d’une grande correction. Evidemment, ce sont des pays de liberté. Ce mot n’est pas creux, ce n’est pas un gadget ou un cliché utilisé pour se faire élire.

J’ai regardé, avec passion, la série danoise Borgen, et j’ai été amoureux de cette femme devenue Première ministre tout en continuant à s’occuper de son foyer même si la politique va le briser. Je me disais, on devrait projeter cette série dans les écoles des pays arabes et musulmans juste pour donner un exemple du fonctionnement juste et sans magouille de la démocratie.

Lorsque le journal en 2005 publie des caricatures du prophète Mahomet, je ne fus ni étonné ni scandalisé. Le blasphème fait partie de cette liberté d’expression. Dans le monde arabo-musulman, cela ne fait pas partie de la culture et des habitudes. Quand on m’a posé la question en tant qu’écrivain de culture musulmane, j’ai dit : «Pour moi, ces caricatures ne représentent pas le Prophète pour la simple raison qu’il est un Esprit, pas un vieillard avec un turban piégé par une bombe ; ça ne me parle pas, et je trouve que chacun est libre de dessiner ce qui lui passe par la tête ; il vaut mieux ne pas en faire un drame.»

Malheureusement, le drame est vite devenu une tragédie avec des manifestations au Pakistan, au Yémen et dans bien d’autres pays musulmans. Il y eut des dizaines de morts. Là, j’ai réalisé combien les pays nordiques et les pays musulmans ne pourraient jamais s’entendre. Deux mondes, deux visions du monde, deux attitudes culturelles, deux antagonismes brûlants. L’histoire des sociétés diffère par des épreuves qui ne se répètent pas d’un pays à un autre. Cette liberté souvent absolue des pays nordiques n’est pas négociable. Et cela parce que ce sont des sociétés où l’individu est reconnu en tant qu’entité unique et singulière. Or, dans le monde arabo-musulman, l’émergence de l’individu n’a pas eu lieu. Ce qui compte, c’est l’Oumma (nation musulmane), le clan, la tribu et la famille. On fait corps avec cette notion qui englobe tout le monde ; d’où l’impossibilité de la laïcité, de la séparation du religieux avec l’espace public, avec la politique. D’où aussi la condition de la femme dont souvent l’état est déplorable surtout dans les pays du Golfe dont certains financeraient le «califat» de Daech en sous main.

Toute cette Oumma s’était sentie humiliée par ces caricatures. Impossible de lui expliquer que ce blasphème appartient à une histoire d’une société qui n’a rien à voir avec l’OummaLa blessure fut immense, et la volonté de punir et de se venger a germé dans des esprits vides culturellement, incapables d’accepter autre chose que leur propre rituel.

Ce décalage est grave parce qu’il est vécu non seulement à Islamabad, au Caire ou à Sanaa, mais il fait partie de la société européenne : ce sont des enfants d’immigrés qui ont commis ces attentats que ce soit à Madrid en mars 2004, à Londres en juillet 2007, à Paris en janvier 2015 et aujourd’hui à Copenhague, le 14 février, faisant 2 morts et 5 blessés, reproduisant le schéma du 7 janvier à Paris : on attaque la liberté de débattre et de créer, et ensuite on s’attaque aux juifs. Mêmes haines, mêmes ignorances, même volonté de faire de l’islam une religion ensanglantée. C’est sans doute un acte isolé. Je veux dire qu’il ne s’agit pas d’une organisation bien structurée. Le parcours d’Omar el-Hussein ressemble absolument celui des frères Kouachi : délinquance, agressions, prison, radicalisation entre-temps, libération, et là le nerf de la vengeance comme le nerf d’entrer dans une célébrité de quelques minutes ont poussé cet individu à faire le malheur. Cette soif du Mal n’arrive pas comme une fièvre soudaine. Elle a été préparée par tout un environnement marqué par une sous-culture où les images vidéo ont joué un rôle important.

Voilà, l’Europe a généré des monstres anonymes qu’elle ne voit pas venir jusqu’au jour où un Kouachi ou un El-Hussein passent à l’action. Là, l’instinct de vie a vite été remplacé par l’instinct de mort, une mort donnée, une mort reçue. A partir du moment où les peurs ne sont plus au même endroit pour un Européen et pour un fanatique, la guerre ne se fait plus à armes égales ou du moins selon une logique où la vie est quelque chose de précieux.

La lutte sera longue car elle devra commencer à l’école où une pédagogie rigoureuse doit lutter contre l’ignorance et la peur, contre les préjugés et le racisme.

Tahar BEN JELLOUN Ecrivain

 



COMMENTAIRE DE DIVERCITY

« FONDER L’ENSEIGNEMENT SUR UNE ÉTHIQUE DE LA RESPONSABILITÉ »

« La lutte devra commencer à l’école où une pédagogie rigoureuse doit lutter contre l’ignorance et la peur, contre les préjugés et le racisme. »

Un début de réponse nous est donné par le passionnant dialogue entre Edgar Morin et Tariq Ramadan : « au péril des idées », voyez plutôt.  

« La clé c’est à l’école que l’on apprend le récit de la nation, le récit commun que l’on appelle the Narrative en anglais. C’est à l’école qu’on donne encore à l’identification et que l’on nourrit le sentiment d’appartenance. L’inclusion, l’ouverture, ce que j’ai appelé dans les années 80 l’intégration des intimités, et d’abord scolaire. La commence l’exclusion, qui est aussi une exclusion de la mémoire commune. » (T.R.)

« Nous vivons en effet une crise radicale de l’éducation. L’école a perdu souffle et élan ; on a assisté à une fonctionnarisation, une rétraction des enseignants du secondaire dans leur discipline, une quasi bureaucratisation d’un grand nombre d’enseignants, heureusement pas tous. Dans les écoles de quartier et de banlieue règne par ailleurs une incapacité à se mettre à l’écoute, hormis quelques élèves qui ont connu des réussites merveilleuses parce que, justement, ils s’étaient mis à l’écoute. Nous profonde crise de l’enseignement. C’est selon moi un problème clé car on n’enseigne plus les problèmes fondamentaux et globaux auxquels nous somme confrontés. On n’enseigne pas les risques d’illusions et d’erreur que comporte toute connaissance. On n’enseigne pas ce que nous sommes ; on n’enseigne pas vraiment ce qu’est cette mondialisation que nous subissons, on n’enseigne pas à comprendre les autres, on n’enseigne pas à affronter l’incertitude. On introduit une morale, mais en paroles. C’est par l’exemple que la morale se communique.

(…) Dire qu’il faut réformer l’éducation, c’est affirmer la nécessité de poser la question des finalités. À qui enseigne-t-on et pourquoi ? En fonction de quels objectifs évalués-t-on des élèves et des étudiants ? Que doit donc être la substance de notre éducation ? À mon avis, il est important de se pencher sur les finalités, les contenus et la transmission du sens de la responsabilité, tant humaine que civile et locale. Cette dernière, évidemment, contribuée à développer le sentiment d’appartenance. Je crois que l’enseignement devrait se fonder sur une éthique de la responsabilité. » (EM) (in Edgar Morin et Tariq Ramadan : Au péril des idées p. 29 et 30)

« Il est nécessaire de reconsidérer les finalités du projet éducatif. Que veut-on transmettre par l’instruction et l’éducation ? Ces questions traversent toutes les sociétés, toutes les cultures, toutes les civilisations. Il s’agit de faire face à une crise du sens qui questionne notre usage des moyens. » p. 69.

Nos programmes éducatifs négligent ou marginalisent l’histoire de la pensée et l’histoire des religions. On ne sait rien de l’histoire de la pensée chinoise, de la tradition confucéenne, des pensées indienne, africaine, sud-américaines. L’histoire des religions est négligée, au point que l’on ne sait plus grand-chose même du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Comment espérer que la conscience reprenne possession des questions essentielles quand on néglige à ce point l’enseignement du sens pour privilégier la maîtrise des moyens. » p.75 

 

 

 

ATTENTATS EN EUROPE : "NOUS SOMMES CONFRONTÉS À DES TERRORISTES HYBRIDES"

Rudi Rotthier  Correspondant en Amérique du Nord pour Knack.be

VIF Source : Knack

La levée actuelle de terroristes n'est pas organisée comme l'était Al-Qaeda en 2001. Ces terroristes sont à la frontière de la criminalité et du terrorisme, et décident eux-mêmes des attentats qu'ils commettent. Pour les spécialistes interrogés par la chaîne américaine CBS, "ce sont des personnes instables, des bombes humaines".


Chérif Kouachi, lors de son procès en 2008 © Reuters

Les réalisateurs de l'émission d'actualité 60 minutes diffusée par la chaîne américaine CBS se sont demandé pourquoi les autorités françaises n'ont pas réussi à déjouer les attentats de Paris en analysant les parcours des frères Kouachi et d'Amédy Coulibaly.

Selon les chercheurs interrogés, l'attitude de la France s'explique autant par une mentalité de cloisonnement que par le désir de faire de grosses prises.

"DEUX BOÎTES"

Selon le criminologue Xavier Raufer, qui donne cours aux écoles de police française, la France divise les suspects en "deux boîtes" : une boîte pour les criminels et une autre pour les terroristes. Comme les Kouachi et les Coulabilyse trouvent entre les deux, la police n'a pas adopté d'approche cohérente.

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité DGSE et spécialiste du monde arabe, note qu'en France les délinquants sexuels sont suivis toutes les semaines. Ils doivent se présenter au bureau de police, leur ADN est connu et ils doivent communiquer les coordonnées de leur résidence et leur travail. Le tout est conservé dans une banque de données et vérifié. "Mais pour les terroristes : rien. Une fois qu'ils ont purgé leur peine, c'est terminé" explique Chouet.

LE DJIHADISTE LÂCHE ?

Chérif Kouachi s'est radicalisé au temps de l'invasion américaine en Irak après la diffusion des photos de la prison d'Abou Ghraib. Il recrutait des musulmans pour lutter contre les Américains en Irak, il cherchait des armes et voulait partir lui-même. Il a été arrêté à l'aéroport et condamné à 20 mois de prison.

Il a raconté à son avocat et au tribunal qu'il était soulagé, car il avait eu peur de ne jamais revenir vivant. Son avocat a cru à la thèse du "djihadiste lâche" et le tribunal en a tenu compte lors de la disposition pénale de son procès en 2008. D'après les sources anonymes consultées par 60 minutes, la police française considérait les Coulibaly comme des semi-idiots inoffensifs. Et donc ils n'ont pas été, ou pas suffisamment, filés. Sept mois avant leur attentat, la surveillance à l'encontre des frères Kouachi a été suspendue. Quant à Coulibaly, il n'a pas du tout été suivi depuis sa libération de prison en mars 2014. Pendant cette période, les trois jeunes ont pu acheter des armes et préparer leurs attentats en toute quiétude. Grâce à leur expérience criminelle, ils sont devenus "débrouillards" et savaient comment éviter la police et se procurer des armes.

HYBRIDE

Entre-temps, la police s'occupait de gros complots étrangers du calibre du onze septembre. Selon Chouet, un policier ne récolte pas beaucoup d'honneur en prenant une petite prise et donc on cherche les grands en utilisant les gros moyens. Chouet estime cependant qu'il n'y a plus de grosses prises. Les terroristes actuels sont d'un autre calibre. Aussi, Raufer n'hésite-t-il pas à les qualifier d'hybrides.

"Un jour, ils boivent de la bière, le lendemain ils fument de l'herbe et le surlendemain ils se rendent dans une mosquée. Ce sont des gens instables, des bombes humaines qui peuvent exploser à tout moment".

Adolescent, Chérif s'intéressait davantage au rap qu'à la religion, il jouait très correctement au football, gagnait sa vie comme pizzaiolo, fumait de l'herbe et courait après les filles.

Coulibaly rêvait d'une vie de gangster, d'attaques armées, de belles amies et évidemment de beaucoup d'argent. Cependant, peu après, après que son existence de gangster ait été interrompue par la prison, il s'est mis à croire en Dieu et sa compagne est passée du bikini au foulard.

MAMAN GOUROU

Les Kouachi et les Coulibaly "n'ont pas reçu d'instructions" du Yémen. Ils ont agi selon leur propre initiative. Ils ont choisi la cible et la date. Le problème se trouve au sein de la société, pas à l'extérieur. Il s'agit "d'un problème psychique. Ils veulent être quelqu'un" ce qu'ils n'ont pas réussi en France : ni sur le plan de leur éducation, ni dans leur travail et ni dans la société.

Une fois ces circonstances réunies, il faut encore quelqu'un ou quelque chose pour les mettre sur le chemin de la violence. Dans ce cas, il s'agissait probablement de Jamel Beghal, un Algérien français lié à Al-Qaeda, enfermé et isolé dans la même prison que Coulibaly et Chérif Kouachi. Malgré son isolation imposée, Beghal a réussi à joindre les jeunes hommes en leur parlant depuis la fenêtre ouverte et en échangeant des notes. Après leur libération, les anciens prisonniers se sont à nouveau réunis.

Raufer: "Pour eux, Beghal est un gourou. Ils ne savent pas grand-chose de l'islam. Ils sont comme des enfants qui demandent des explications à leur maman". Beghal, condamné à dix ans pour avoir projeté de faire sauter l'ambassade américaine à Paris a réussi à donner une cohérence à leur mécontentement, une cohérence qui les a entraînés sur le chemin de la violence.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

DEVENIR CE « QUELQU'UN » QU'ILS N'ONT PAS RÉUSSI EN FRANCE : NI SUR LE PLAN DE LEUR ÉDUCATION, NI DANS LEUR TRAVAIL ET NI DANS LA SOCIÉTÉ.


Faut-il revenir encore et encore sur la biographie de ces gamins en quête d’un récit de vie qui les venge de leur échec existentiel et de leur tragique destin ?"Un jour, ils boivent de la bière, le lendemain ils fument de l'herbe et le surlendemain ils se rendent dans une mosquée. Ce sont des gens instables, des bombes humaines qui peuvent exploser à tout moment".

Une société incapable de mettre au pas les frustrés qu’elle génère est condamnée à son propre déclin.

On a su inventer autrefois le service militaire pour défendre la patrie menacée, l’école publique pour construire la nation citoyenne et peupler les usines  d’une main d’œuvre à peu près instruite. Qu’attend-on pour se donner les moyens de former correctement une génération de gamins à la dérive qui se jettent dans les bras  d’un jihadisme terroriste et vengeur ?

MG

 

 

 

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