dimanche 15 mars 2015

Ismaël Saïdi : «Mon pays nous a jetés dans les bras de salafistes»


La Première/Le Soir

L’auteur, metteur en scène et comédien de la pièce « Jihad », Ismaël Saïdi, était l’invité du Grand Oral La Première/Le Soir.

 


Invité du Grand Oral La Première/Le Soir, Ismaël Saïdi explique, comme dans sa pièce, que le djihad est une hydre à deux têtes. La tentation du djihadisme trouve son origine dans le fait que les jeunes sont abandonnés dans des quartiers délaissés mais également en raison d'un problème de pression et d'intolérance au sein de la communauté musulmane. Il reproche aux autorités de les avoir jetés dans les bras des salafistes et affirme qu'il y a un dysfonctionnement dans les mosquées.

LE TITRE « JIHAD » FAISAIT PEUR

A raison d'une représentation par jour, le cap des 10.000 spectateurs sera franchi la semaine prochaine. Le succès de la pièce ne se dément pas, surtout auprès des jeunes, elle sera d'ailleurs encore jouée jusqu'au mois de juin. Pourtant, le parti pris de l'autodérision pour parler du djihadisme n'était pas gagné d'avance. «  Marine Le Pen a été ma muse. Lors d'une interview en télévision on lui a demandé ce qu'elle pensait des gens qui partent se battre en Syrie. Elle a répondu qu'elle s'en foutait qu'ils partent, tant qu'ils ne reviennent pas.  »

«  J'ai trouvé ça ‘dégueulasse’ comme manière de penser. Par ailleurs, comme les gens qui partent sont issus des mêmes endroits que moi et que j'ai suivi un peu le même parcours, j'ai ressenti le besoin d'en parler. J'ai écrit ce spectacle sans certitude qu'un théâtre en veuille. On a appelé un théâtre ou deux, mais ils nous ont envoyé balader. Le mot « Jihad » a fait peur. La Stib, par exemple, a refusé les affiches au départ. On nous a demandé de changer le titre. On a répondu : ‘Jamais’. Il y a plein de gens qui n'ont pas osé venir voir le spectacle au départ, soit parce qu'ils croyaient qu'on allait insulter l'islam, soit parce qu'ils croyaient que c'était une apologie du terrorisme. Quand les premiers sont venus voir et qu'ils se sont rendus compte que c'était une comédie avec beaucoup de drame à la fin, il y a un bouche à oreille qui s'est mis en place.  »

DYSFONCTIONNEMENTS DANS LES MOSQUÉES

De nombreux professeurs de religion musulmane sont venus voir la pièce « Jihad » avec leurs élèves. Ismaël Saïdi dit ne pas avoir reçu de critiques de leur part. Par contre quelques imams se sont montrés plus critiques.

«  Je m'attendais à beaucoup plus de remarques négatives. De la part des Belges musulmans, il n'y a eu quasiment rien ; au contraire, plutôt des remarques positives parce qu'ils se voyaient sur scène et que ça racontait un morceau de leur vie. Par contre, il y a bien quelques imams qui ont râlé parce que je pointe des dysfonctionnements dans les mosquées. En tant que Belge musulman, j'ai fréquenté des mosquées toute ma vie, encore aujourd'hui d'ailleurs. Mais quand vous avez un imam, qu'on vous ramène du bled, qui ne parle pas un mot de français et qui est sensé vous apprendre votre religion, c'est compliqué. Beaucoup de mères de djihadistes qui sont venues voir le spectacle nous ont expliqué que leurs jeunes partaient à la mosquée pour avoir des infos et ils ne les avaient pas. Du coup, les recruteurs les récupèrent en leur disant ‘moi, j'ai les bonnes infos’. Je pointe les moquées, non pas uniquement comme étant un problème mais comme pouvant être une solution si les imams étaient formés. Moi je rêve d'un imam bac+5, un mec qui serait sociologue ou philosophe, qui puisse me parler de tout. Pourquoi on n'aurait pas droit à cela ? Le problème est là.  »

« JE RIS JAUNE QUAND JE VOIS LES POLITIQUES DÉCOUVRIR LA RADICALISATION »

Interrogé sur sa propre expérience, Ismaël Saïdi explique que la radicalisation a toujours été là. Lui-même y a été confronté lorsqu'il avait 16 ans.

«  On me disait, dans les mosquées, ‘tu sais, si tu n'es pas bien ici et si tu veux vivre pleinement ta religion, il fait aller dans des écoles coraniques au Pakistan’. Ça a commencé comme ça en fait. C'est pour ça que je ris jaune quand les hommes et femmes politiques découvrent la radicalisation aujourd'hui. Nous, on la connaît depuis longtemps. Pour moi ça a toujours été grave, il y a des gens abandonnés depuis toujours. La radicalisation a toujours été là. Il y avait des imams qui partaient, à l'époque, en Arabie Saoudite ramener de l'argent parce que les mosquées n'étaient pas financées par l'Etat et qui revenaient avec des idéaux complètements foireux.  »

VOUS DIRIEZ QU'IL Y AVAIT UN PLAN DE L'ARABIE SAOUDITE POUR RADICALISER LES JEUNES ? DANS QUEL BUT ?

«  Moi, je crois que, pour des raisons purement économiques, mon pays nous a jetés dans les bras de salafistes (mouvement sunnite, fondamentaliste qui prône un retour à l'islam des origines, NDLR). Il est temps qu'on se réveille. L'Arabie saoudite n'est pas le pays qui respecte le plus les droits de l'homme et de la femme non plus. Pourtant quand un roi meurt là-bas, tout le monde va s'incliner. Donc, oui, mon pays m'a fait ça et personne n'a considéré que ça puisse devenir dangereux. Personne ne s'est posé la question de ce qu'il allait advenir de tous ces jeunes de confession musulmane. Et ce qui est arrivé, voilà c'est cela la radicalisation. »


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

COMME UN VENT D’ESPOIR


« Personne ne s'est posé la question de ce qu'il allait advenir de tous ces jeunes de confession musulmane. Et ce qui est arrivé, voilà c'est cela la radicalisation. »

Assurément le théâtre d’inspiration brechtienne est une arme puissante et est susceptible, notamment par l’humour, d’installer un contre feu à la séduction salafiste. C’est une magnifique riposte inspirée par un musulman critique, brillant et engagé. Ceci dit, emmener sagement les élèves musulmans  en rang par quatre voir la pièce avec leur professeur est une idée à priori séduisante. Ce n’est peut-être pas la meilleure des initiatives.  Ce genre de démarche doit émaner de la personne  et non pas être imposée par l’institution scolaire au risque d’être rejetée. Cela dit c’est malgré tout un pas dans la bonne direction.

En conclusion méditons les justes paroles de Ismaël Saïdi, le sage :

« Quand vous avez un imam, qu'on vous ramène du bled, qui ne parle pas un mot de français et qui est sensé vous apprendre votre religion, c'est compliqué. Je pointe les moquées, non pas uniquement comme étant un problème mais comme pouvant être une solution si les imams étaient formés. Moi je rêve d'un imam bac+5, un mec qui serait sociologue ou philosophe, qui puisse me parler de tout. Pourquoi on n'aurait pas droit à cela ? Le problème est là.  »

Non pas du tout, la solution est là et pas ailleurs !

Si, elle peut résulter également d’un bon encadrement post-scolaire, comme à Saint-Josse. Il mêle approche sociale, psychologique et religieuse. . « Tout est fait pour occuper le jeune, l'encadrer et compenser le désoeuvrement que guettent les recruteurs salafistes »

C’est clair, les choses commencent enfin à bouger.

MG

 

 

RADICALISME : COMMENT SAINT-JOSSE EMPÊCHE LES JEUNES DE PARTIR

Soraya Ghali Le Vif

Source : Le Vif/l'express

La commune bruxelloise a créé un dispositif de prévention auprès des jeunes que le discours radical pourrait convaincre. Il mêle approche sociale, psychologique et religieuse


© capture d'écran Google

Avec une densité de population au kilomètre carré comparable à Calcutta et de nombreux habitants pauvres, jeunes et sans emploi, Saint-Josse-ten-Noode pourrait devenir une "poudrière", rappelle le bourgmestre socialiste Emir Kir. Malgré ce cocktail, les autorités dénombrent ici beaucoup moins de candidats djihadistes que dans d'autres communes : dans cette localité de près de 28 000 personnes, il y a eu quatre départs pour la Syrie. Un adolescent y est mort, les trois autres ne sont pas rentrés.

Pour l'élu, ce résultat découle avant tout de sa politique de cohésion sociale. Un exemple ? A l'inverse de Bruxelles-Ville, Schaerbeek, Molenbeek-Saint-Jean ou encore Anvers, il n'y a pas de "Monsieur radicalisme" à Saint-Josse - le fédéral accorde un subside de 40 000 euros pour ce type de fonction. "Il s'agit de ne pas stigmatiser une communauté. Je préfère dire que nous sommes tous des "Messieurs et Mesdames radicalisme". Tout le monde est totalement mobilisé", poursuit Emir Kir. Même si, pour l'instant, la plupart des constats convergent vers la communauté maghrébine.

Une cinquantaine d'associations sont actives sur le terrain. Une ressource précieuse pour l'autorité communale qui s'appuie évidemment sur ce réseau culturel, éducatif et social très dense. De son côté, la localité vient de décentraliser ses centres sociaux de prévention, pour être au coeur des quartiers. Saint-Josse a ainsi édifié une véritable architecture de prise en charge des adolescents : des aides aux devoirs par des professeurs jusqu'à 19 heures, des activités sportives le soir, jusqu'à quatre fois par semaine... "Toutes ces choses qui contribuent à rendre la relation stable et pleine de confiance", détaille Eugène Kalala, qui coordonne l'équipe d'éducateurs de rue. Le jeune peut aussi se voir proposer un plan d'accompagnement. Ainsi la bande urbaine Bagdad 1210, du code postal de la commune. Encadrés par un éducateur, ses membres se sont investis dans la musique et font partie d'un collectif hip-hop. "C'est de cette façon qu'on a tari la source de recrutement : ces jeunes qui ont 20, 25 ans n'enrôlent plus leurs petits frères, et ces derniers aspirent à faire comme leurs aînés. On sait que ceux-là ne partiront pas..."

Depuis deux ans, cette stratégie a pris une dimension antidjihad : tout est fait pour occuper le jeune, l'encadrer et compenser le désoeuvrement que guettent les recruteurs salafistes. "Notre force est d'être présents partout, dans chaque quartier, auprès de chaque famille, de chaque jeune. Car, moins les adultes s'impliquent, plus le risque de radicalisme augmente. Mais oui, c'est du marquage à la culotte !" déclare Emir Kir. Résultat : un maillage serré du territoire communal et une cellule de vigilance pluridisciplinaire organisée autour des différents acteurs (assistants sociaux, éducateurs, animateurs, juristes, médiateurs...), qui sont "en veille" et se réunissent très régulièrement pour orienter les dossiers selon l'intensité du danger. "En croisant les regards, on peut repérer ceux qui risquent de basculer vers la délinquance ou la radicalisation", confie Jamila Bouhjar, à la tête du service d'aide à la réussite scolaire.

Le reportage avec l'équipe anti-radicalisme dans Le Vif/L'Express de cette semaine

 

 

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