samedi 14 mars 2015

Tariq Ramadan invité à l’ULB: «La liberté d’expression ne doit pas être à géométrie variable»

Th.Ca.

Le Soir

Le cercle des étudiants arabo-européens organisait ce vendredi un débat sur la liberté d’expression auquel participait le théologien.


© Tariq Ramadan      © Nicolas Maeterlinck

Difficile de parler de débat tant les trois intervenants se sont accordés sur tous les points abordés ce vendredi soir à l’ULB. L’auditoire du bâtiment K de l’ULB était noir de monde pour l’occasion. La file pour entrer, interminable. Beaucoup étaient là pour la « tête d’affiche », Tariq Ramadan. Le théologien était là, entre autres pour la promotion du CILE, le Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, dont il est président – des fascicules étaient distribués. Aussi un peu pour le show, l’auditoire a plusieurs fois éclaté de rire lors de ses commentaires.

«  Du débat, il y en aura finalement peu eu  » se disent certains après la conférence. «  C’est vrai, ils étaient en accord sur tout  ». Après une brève introduction du président du cercle des étudiants arabo-européens, on a d’abord laissé chaque intervenant expliquer son domaine d’expertise. Pierre-Arnaud Perrouty, secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme explicitera tout d’abord le cadre légal qui entoure liberté de penser et liberté d’expression. Et les limites de cette dernière. Il revient ensuite sur les polémiques qui entourent Dieudonné, Soral et Zemmour. « Ces trois individus cherchent en permanence à tester où se trouvent les limites de cette liberté d’expression, mais ils ne sont pas seuls, certains groupes religieux le font également  », a-t-il noté.



Pierre-Arnaud Perrouty, Jean-Jacques JespersTariq Ramadan et l’animatrice du débat.

Ensuite vient le tour de Jean-Jacques Jespers, professeur de déontologie de l’information et de la communication à l’ULB. Lui, revient sur la liberté de la presse. Qui «  si elle est inscrite dans la constitution belge est loin d’être répandue dans le monde  ». Il souligne également que le lien est étroit entre celle-ci et la démocratie, mais aussi avec le marché. «  La presse, pour vendre, à parfois intérêt à proposer de bonnes histoires plutôt que des faits, à être dans l’émotion  ».

TARIQ RAMADAN APPLAUDI À DE NOMBREUSES REPRISES

Enfin, Tariq Ramadan prend la parole. Il abonde dans le sens de ses prédécesseurs, tout en apportant quelques nuances. «  Bien sûr, il faut défendre la liberté d’expression, sans condition, sauf si elle tombe sous le coup de la loi, comme vous l’avez rappelé. Néanmoins, il faut qu’elle cesse d’être appliquée à géométrie variable ». Et de citer un exemple concret. «  Bien sûr, Charlie Hebdo a le droit de publier des caricatures. Je ne les aime pas et les trouve méprisables, mais ils en ont le droit. C’est ce que l’on dit aux Français de confession musulmane. Mais quand quelques années plus tôt le même journal vire un de ces collaborateurs parce qu’il a fait une blague sur les origines juives de Sarkozy, on est en droit de se demander où est la liberté d’expression  ».

De Charlie Hebdo, il en aurait beaucoup été question. Le théologien revenant sur ces déclarations après l’attentat au journal. «  Si « je suis Charlie » signifie que je condamne sans réserve l’odieux attentat de Paris, je suis bien entendu Charlie. Si le slogan est une revendication de l’esprit de Charlie je ne le suis pas  ».

Pendant deux heures, la soirée se poursuit, rythmée par les questions du public. On aborde entre autres les thèmes de l’éthique, de la citoyenneté. La salle applaudit régulièrement les interventions de l’islamologue. À chaque fois qu’un intervenant prend la parole, les deux autres acquiescent. Sur la plupart des thèmes abordés, tous tombaient d’accord.

On était loin de la polémique de 2007, lorsque l’université avait refusé la participation de Tariq Ramadan à une conférence .


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

«  SI « JE SUIS CHARLIE » SIGNIFIE QUE JE CONDAMNE SANS RÉSERVE L’ODIEUX ATTENTAT DE PARIS, JE SUIS BIEN ENTENDU CHARLIE. SI LE SLOGAN EST UNE REVENDICATION DE L’ESPRIT DE CHARLIE JE NE LE SUIS PAS  ».


Cette mise au point sèche mais sans ambiguïté a le très grand avantage de la clarté. 

En autorisant une prise de parole deTariq Ramadan l’ULB on amorce un tournant vers encore plus de libre examen, ce qui est assurément sa raison d’exister et son perpétuel combat. Interdire Ramadan quand le grand Edgar Morin accepte de dialoguer avec lui dans un livre sur les grandes questions de notre temps, (un livre à lire de toute urgence) est une aberration. A l’évidence le recteur Didier Viviers n’a pas froid aux yeux.  Il vient de gérer brillamment et fermement la crisette provoquée par des militants du cercle BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) qui, pour rappel,  avaient dressé un « Mur » sur le campus du Solbosch pour s’insurger contre l’occupation des territoires palestiniens par Israël. Pendant l’action, des étudiants juifs avaient été traités de « terroristes » et de « fascistes ». L’Union des Etudiants juifs de Belgique (UEJB) avait aussitôt dénoncé l’attitude de ces militants. Au lendemain des faits, Didier Viviers avait convoqué les deux associations étudiantes afin de faire la clarté sur l’affaire.  Peut-on être juif à l’ULB ? C’est la question que se posait Christophe Goossens dans le Soir de ce mardi. La réaction du président de la commission juridique de la ligue belge contre l’antisémitisme, sous forme de carte blanche, faisait suite à un dérapage antisémite au sein de l’Université Libre de Bruxelles.

Jeudi dernier, le recteur de l’ULB Didier Viviers s’est fendu d’une réponse musclée et péremptoire à l’adresse de Christophe Goossens et de tous les détracteurs de l’ULB. Cette somptueuse carte blanche se lit comme une piqure de rappel des grands principes dont se revendique l’Université Libre, héritière des Lumières :

 

«l’ULB est historiquement et viscéralement attachée aux valeurs : au libre-examen, bien sûr, à la tolérance, à la liberté d’expression, à l’indépendance d’esprit, pour n’en citer que quelques-unes. Et nous nous efforçons – avec des succès divers – de conjuguer ces valeurs et de ne pas en prôner une au détriment des autres.

(…) Malheureusement, le monde extérieur n’entend pas encourager l’ULB à nouer le dialogue entre ses étudiants, à faire exprimer les oppositions en termes précis pour tenter d’introduire un débat respectueux de chacun. 

(…) J’ai encouragé nos étudiants à ravaler l’intransigeance de leurs oppositions et à entrer en dialogue. Est-ce un crime ? Et si cela constitue une menace, alors les mots ne veulent plus guère dire grand-chose.

 

Le boycott des individus me répugne. Les relations académiques sont bien souvent le seul espoir de renouer le dialogue, de soutenir la critique ou de reconstruire un monde acceptable. Prôner ce boycott m’apparaît contraire aux valeurs que soutient l’ULB et que je rappelais plus haut.

(…) En un mot comme en cent, l’ULB n’est complice d’aucun antisémitisme ; elle ne le tolère pas plus qu’elle ne tolère l’intolérance et le communautarisme comme solutions aux problèmes que rencontre notre société. Et j’ai la faiblesse de croire que, face à une telle déferlante de consciences offusquées, il faut bien du courage à mon Université pour emprunter le chemin du dialogue, de l’échange, de l’indépendance de jugement et d’un libre-examen qui refuse les clichés et la parole des grands prêtres. Et pourtant, c’est la voie que j’ai choisie, n’en déplaise à certains.

 

(…) L’ULB est, sans la moindre ambiguïté, une université ouverte à tous et je me battrai personnellement tant que j’en ai la responsabilité pour que chacun, quelles que soient son origine, sociale, nationale, culturelle ou sa religion, y soit accueilli et respecté. »

 

Voilà exactement ce que l’on peut, ce que l’on doit attendre d’un enseignement émancipé et émancipateur. Il y a quelque jours un article de la Libre dénonçait le manque d’esprit critique des étudiants de l’UCL.

La grande différence entre les deux universités belges se situe exactement là ce niveau-là. 

Au moment où l’obligation de suivre des cours religieux ou de morale laïque dans l’officiel est contestée par le Conseil d’Etat et bien des instances laïques, il est bon de se demander si l’enseignement officiel est encore en phase avec les valeurs que le recteur de l’ULB met en avant avec une belle fermeté intellectuelle. Surtout, il serait temps que les partisans de la pensée libre et critique se remobilisent enfin pour ne pas laisser aux seuls politiques la responsabilité de l’organiser. En abandonnant la gestion de l’enseignement officiel à Joëlle Milquet grande prêtresse du CDH avec un grand C comme catholique,  Elio Di Rupo n’a pas seulement commis une erreur mais bien une faute politique et déontologique.

 

L’athénée communal élitaire où j’ai fait mes études et ma carrière, non seulement, préparait correctement à l’université mais il forgeait des personnalités à qui l’on avait appris que « le salut ne viendra pas des esprits aux garde-à-vous » (Burgers). On y formait, en effet, des esprits libres et critiques rompus à la méthode du libre examen. Bref on y éduquait les futurs citoyens. C’était cela le « plus » de l’enseignement officiel par rapport à son concurrent libre. C’est sans doute encore le cas aujourd’hui mais ce n’est plus un critère de choix pour les parents nantis qui ne supportent pas l’idée de voir leur rejeton se frotter à des camarades de classe issus de l’immigration. L’apartheid scolaire c’est cela, ce n’est rien d’autre ; la politique de mixité sociale entend lutter contre cela mais elle échoue lamentablement. Puisque l’école secondaire bien-pensante se soucie peu d’inculquer à ses élèves l’esprit critique qui « fait » le citoyen, d’autres instances en sont peut-être capables. La presse ? Les jeunes la lisent peu et les écoles « bon chic, bon genre » ne les y encouragent absolument pas. Subventionnée par le pouvoir politique qui la tient en laisse, capitalisée par des puissants groupes financiers, la presse est devenue docile. La télévision peut-être ? Hormis la chaîne Arte que personne ne regarde (3 % d’audience) et quelques émissions très mordantes de notre télévision d’État, on ne peut pas dire que le média télévision éduque beaucoup l’esprit critique. Internet peut être ? Assurément, mais il convient d’avoir été initié à penser librement pour être capable de faire le tri entre l’info et l’intox, laquelle envahit la toile. C’est dire que la situation est vraiment préoccupante. C’est dire combien cette carte blanche du recteur Viviers nous encourage à maintenir en vie DiverCity sur » le chemin du dialogue, de l’échange, de l’indépendance de jugement et d’un libre-examen qui refuse les clichés et la parole des grands prêtres. »

 

MG  



 Didier Viviers, recteur de l'ULB

• Didier Viviers, re

 

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