lundi 13 avril 2015

Cours de religion : question mal posée, réponses inefficaces

La Libre

CONTRIBUTION EXTERNE 


 

OPINIONS

Une opinion de Jean-François Nandrin, criminologue, enseignant. Le titre et le chapeau sont de la Rédaction.

 

La suppression des cours confessionnels a beaucoup agité la classe politique ces derniers temps. En voulant les supprimer, on pourrait avoir des effets très contraires aux objectifs poursuivis.

La fin des cours de religion vise surtout l’islam; le sacro-saint politiquement correct nécessitait de tout bazarder. Et puis c’était l’occasion pour la Laïcité de régler ses comptes, elle l’a reconnu (1) dans un combat pourtant loin des problèmes actuels. "Cessons donc de prêcher la source du terrorisme; remplaçons par un cours de civisme." Mais sont-ce la bonne question et la bonne réponse ? (Autre chose serait de supprimer tout cours de ce type.)

Le premier problème des cours confessionnels est propre à l’enseignement officiel, car ils y divisent au lieu de réunir. Chacun s’en va avec son Dieu (ou sans !) et regarde l’autre s’en aller vers son "erreur". L’enseignement catholique, ayant dû depuis longtemps tenir compte d’un public largement diversifié, a fait de ce cours un lieu d’ouverture et de rencontre.

Le deuxième problème est que ce cours de civisme ne tient pas compte d’une double réalité. D’abord, l’islam (comme d’autres religions d’ailleurs) ne se pense pas dans notre catégorie occidentale de séparation Etat - religion : "civisme" et religion s’y confondent. Ensuite, on peut bien conspuer la religion, le religieux est un phénomène humain et une composante des cultures. Chassez le naturel, il revient au galop : il y a chez l’humain une attente dépassant la possession d’une iWatch et que ne comble pas le consumérisme (même si on consomme quand même en attendant). La Laïcité, perdue dans son combat anticatho, a hélas ! échoué à donner sens à la majorité pourtant peu, pas, mal croyante. Les gens se retournent donc vers du religieux souvent de seconde main, "new-age", relooké en "spirituel" - ou pour ceux qui ont une culture avec une religion, vers elle, éventuellement de manière plus identitaire que croyante.

Bref, renier les croyances, même si elles devaient être vecteur de violence, c’est vouloir effacer une part de l’humanité - sans compter que seule l’Europe occidentale connaît un taux remarquable d’incroyance déclarée; pas plus loin que chez les "Occidentaux" des States, il est naturel d’affirmer une adhésion religieuse. What’s the problem ?

Le troisième problème est que ce civisme, censé pallier une absence de valeurs liées au vivre en commun, tombe justement dans ce qui fait l’attrait de certaines religions - y compris l’islam : il redit comme un mantra l’excellence de notre société, sans voir ni son occidentalo-centrisme (c’est-à-dire sans comprendre que d’autres voient le monde autrement que nous) ni le malaise que provoque notre société, nourrissant l’adhésion à un "retour" à une foi "sérieuse". Il n’y a pas de vivre en commun souhaité avec ça ! Nos valeurs existent mais ne sont pas les mêmes !

On sait, pour parler d’une autre "boutique", que les églises pleines sont souvent celles où des prêtres parlent de manière nette, identifiant nettement le mal et le bien, donnant un sens clair dans un monde complexe. Le discours de nombreux jeunes qui s’attachent à un islam moralisateur (jusqu’au radicalisme, pas nécessairement violent) témoigne aussi d’une critique acerbe de l’Occident.

Donc, non seulement, ne prenons pas la religion (malgré qu’elle soit présente) comme levier pour réfléchir (mais bien sûr, le croyant ne peut réfléchir, comme en témoignent Averroès, Avicenne, Maïmonide, Copernic, Lemaître et mille autres !), mais "rajoutons-en une couche" : vous n’aimez pas ? Reprenez-en une pleine assiette !

Ne faut-il donc pas affirmer nos valeurs ? Si, bien sûr - mais en les rendant crédibles ! Les Droits de l’Homme peuvent bien être considérés comme des horizons idéaux plus que comme absolument accessibles, il ne faut pas non plus se moquer. Comment présenter d’une main, tout enrubannée, ce que nous froissons de l’autre ? Qui espérons-nous convaincre ? Ne sommes-nous pas même dans la provocation ? Et ne pousserons-nous pas les croyants dans les bras des écoles "avec Dieu" - ou, de plus en plus, avec Allah ? Dans les deux cas, nos politiciens auront obtenu l’inverse de ce qu’ils visent. Comme toujours, ils ont agi dans la hâte, avec grand fracas de trompettes, pour montrer qu’ils agissent - et puis après ?

Dans les déboires de notre époque, ne faut-il pas jeter un œil sur notre responsabilité (sans effacer les autres) ? Nous avons beau jeu de vanter nos valeurs quand les métaux précieux de nos iPhones sont extraits en Afrique dans des conditions dantesques; quand notre politique internationale varie en fonction de nos intérêts financiers du moment : tous ne savent complètement comprendre "le Grand Jeu", encore moins l’exprimer, ou alors très mal, ou de manière caricaturale (jusqu’au complotisme), mais tous voient les deux poids, deux mesures; quand nous apportons la démocratie à coups de bombes (quand ça nous convient) : on se souvient de cette scène de Fahrenheit 9/11 (Michael Moore, 2004) où un GI qu’on avait avant vu bombarder Bagdad à grands renforts de Fu**, demande : "mais pourquoi ils ne nous aiment pas ?"  bien oui, pourquoi ? Et qui a tracé au cordeau ces pays du Moyen-Orient, au mépris du droit des peuples, après les avoir colonisés, créant une situation qui ne cesse d’exploser ? Et ne disons rien de la corruption, ce n’est pas le moment.

Et puis on fait des articles étonnés sur la haine de l’Occident.

La question des cours de religion paraît donc mal posée et les réponses forcément inefficaces. Il faudrait nuancer et argumenter chaque élément de cette réflexion, la place manque ici. Voilà néanmoins le pavé dans la mare : à la place d’investir dans le débat (ce qui est le propre de la modernité), de donner aux jeunes musulmans accès à la richesse de leurs traditions, qui leur est rarement livrée, de permettre qu’on accompagne leurs questions, leurs révoltes, on nie et met dans l’ombre.

Déraciner, ce n’est pas faire un citoyen : c’est créer les conditions de la haine.

 

(1) Jean-Philippe Schreiber, "C’est le moment ou jamais de parachever la laïcisation de la Belgique", La Libre Belgique, Débats, le Franc-tireur, 24 janvier 2015.


 

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

FORMER DES CITOYENS BELGES OU DES CITOYENS DU MONDE ?


Beaucoup de sagesse et de bon sens dans cette analyse.

Il faut être naïf comme peuvent l’être certains politiques pour imaginer qu’un cours de citoyenneté soit capable de faire entrer dans un cercle vertueux ceux qui sont happés par le cercle vicieux du jihadisme. « L’enseignement catholique, ayant dû depuis longtemps tenir compte d’un public largement diversifié, a fait de ce cours un lieu d’ouverture et de rencontre. » Bravo, mais c’est là faire preuve de jésuitisme car le projet éducatif de Wallobrux et le pacte scolaire exige de l’école catholique qu’elle enseigne précisément la foi et la doctrine catholiques et non pas un salmigondis contenant un peu de tout comme les fromages dits belges. Cet enseignement n’est en somme pas très catholique et c’est ce qui fait la recette de son succès.

Personne ne plaide aujourd’hui cette thèse.  Mais, tout bien réfléchi, ce qu’il y aurait lieu d’instaurer ce n’est pas un cours de citoyenneté mais un cours de cosmopolitisme qui apprendrait aux jeunes à devenir citoyens du monde où on enseignerait et, surtout, où on pratiquerait le dialogue interculturel à outrance. On y évoquerait le sinistre galop des cavaliers de l’apocalypse appelés :réchauffement, croissance aveugle, finances dérégulées et violence djihadiste. On y apprendrait à prendre conscience du fait que l’homme civilisé est en train de rendre la planète terre inhabitable par son obsession consumériste qui enrichit les happy few et asservit les manymany unhappy.

 MG

 

 

 

 

 

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